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vendredi 2 octobre 2015

LA TURQUIE APRÈS LES ÉLECTIONS par Jean CORCOS



LA TURQUIE APRÈS LES ÉLECTIONS

Michel ALFANDARI 
au micro de
Jean CORCOS Judaïques FM



Mon émission de rentrée, le 13 septembre, a eu pour thème la Turquie. Pour en parler, j'ai reçu à nouveau sur nos ondes Michel Alfandari. Pour rappel, il est né dans une famille séfarade d'Istanbul. Il a ensuite vécu à New-York, puis en France où il est cadre dans une grande entreprise internationale, mais il fait aussi du journalisme bénévole en s'intéressant essentiellement à son pays d'origine. Il a écrit une excellente synthèse [1] au lendemain des élections législatives du 7 juin, qui ont vu pour la première fois une défaite de l'AKP.



Michel Alfandari a rappelé les attentes d'Erdogan avant ces élections, et les résultats : le parti AKP souhaitait obtenir 330 sièges, pour pouvoir modifier la constitution au profit d'un système présidentiel renforcé. Non seulement ils ne les ont pas obtenus, mais avec 258 sièges, ils ont perdu leur capacité à gouverner seuls, comme c'était le cas depuis 2002. On a vu aussi la montée du parti kurde HDP qui a franchi la barre des 10%, en s'affichant comme un parti de gauche pluraliste et en obtenant 80 sièges. Le parti CHP de centre-gauche a obtenu 132 sièges avec 25% des voix et le parti de droite nationaliste MHP est arrivé en troisième position, avec 16% des voix.
Comment expliquer cette défaite ? Est-ce en raison du ralentissement de l'économie turque, qui connait par ailleurs une forte inflation ? Est-ce pour des raisons politiques, avec le rejet de l'autoritarisme du président Recep Tayyip Erdogan ? Pour mon invité, il y a trois raisons, les deux mentionnées, mais aussi le report des voix kurdes, qui par le passé votaient pour l'AKP alors que là, leur vote pour le HDP a d'une part, permis qu'il soit représenté au Parlement, et d'autre part, évité un succès du parti islamiste ; en effet, en raison du système électoral, si leur score avait été inférieur à 10% leurs voix auraient alors été portées au crédit du parti dominant.
Dans son article, Michel Alfandari essayait d'imaginer toutes les coalitions possibles en fonction des forces en présence au Parlement, et il concluait en disant que toutes étaient impossibles. Les événements lui ont ensuite donné raison, puisque le premier Ministre sortant, Ahmet Davotoglou a démissionné, après avoir échoué à former une coalition, mais il est toujours aux affaires. Et enfin, le président Erdogan a annoncé de nouvelles élections pour le 1er novembre. Pourra-t-il retourner l'opinion en sa faveur ? D'après mon invité, et au vu des sondages à sa connaissance, il est probable que l'on retrouve la même configuration en sortie des urnes. Cependant, le pouvoir a manœuvré en utilisant la peur face à la montée en puissance des Kurdes : d'abord, en jetant l'opprobre sur le parti HDP, alors même que la guerre ouverte contre les séparatistes était relancée au début de l'été ; ensuite, en espérant que les électeurs les plus nationalistes - donc plus à droite que l'AKP - se rallient à lui justement en raison de ce contexte de crise.


Nous avons ensuite évoqué l'insécurité grandissante en Turquie. Il y a eu ces dernières semaines des attentats djihadistes au sud du pays. Les 9 août et 19 août des attaques armées ont été menées par une organisation terroriste, cette fois d'extrême-gauche : est-ce que, après la crise économique et la crise politique, on n'a pas en plus une crise sécuritaire qui commence ? Michel Alfandari a rappelé que le premier attentat avait eu lieu contre le HDP en fait avant les élections, le 4 juin. Un attentat suicide de l'État Islamique devait ensuite faire 33 morts dans la population kurde près de la frontière syrienne, il a été suivi de l'assassinat par le PKK de trois policiers turcs accusés de complicité avec les djihadistes : c'est cet engrenage qui a déclenché la reprise de la guerre contre les séparatistes du PKK, et il y a bien une crise sécuritaire avec des centaines de tués depuis le mois de juillet.
La Turquie qui se tenait prudemment à l'écart de la guerre en Syrie a lancé le 24 juillet une guerre «contre le terrorisme», en attaquant simultanément les forces kurdes du PKK - avec qui il y avait une trêve depuis 2013 - et l'État islamique, envers qui il avait eu une neutralité qualifiée de complice par beaucoup. Officiellement, pourquoi cet engagement ? Michel Alfandari a rappelé l'ancienne demande américaine d'utilisation de la base aérienne d'Incirlik, qui dépend de l'OTAN, pour faire des frappes contre l'État Islamique. La Turquie était réticente, car elle demandait trois choses en échange : la garantie du renversement d'Assad, la création d'une zone tampon de l'autre côté de la frontière, et l'entrée en Syrie de forces proches des Turcs. Les Américains semblent avoir cédé seulement sur le troisième point, mais les Kurdes compliquent l'équation. En effet, les Kurdes syriens du PYD sont les alliés des Américains dans la guerre contre le Daesh ; en même temps, ils sont très proches des Kurdes du PKK en Turquie, organisation toujours considérée comme terroriste par les   États-Unis et en guerre ouverte avec l'armée turque.
Base d'Incirlink

On peut aussi se demander s'il n'y avait pas un agenda caché pour ces opérations militaires. Quelques rappels : l'Agence officielle Anatolie annonçait que 771 combattants kurdes avaient été tués en un mois. En revanche, aucun bilan n'était donné sur les bombardements aériens menés en Syrie contre les positions de l'État Islamique, contre lequel il n'y aurait eu que quelques raids. Est-ce que cette soi-disant entrée en guerre aux côtés de la coalition n'était pas un prétexte pour s'attaquer aux Kurdes ? Mon invité a cité des observateurs turcs et étrangers qui pensent tous que le vrai souci d'Erdogan est le PKK, même si la menace de l'État Islamique est prise un peu plus au sérieux. Mais les inquiétudes turques sont, d'un point de vue géopolitique, toujours dominées par le risque de séparatisme kurde ; ainsi, les combattants kurdes en Syrie ont dernièrement pris le contrôle de la moitié de la frontière, ce qui augmente la crainte de «contagion» à l'intérieur de la Turquie.

Michel Alfandari rappelle dans son article que la politique régionale de l'AKP avait comme credo «Zéro problèmes avec tous les voisins du Sud». Si on considère les éléments suivants : les ponts sont rompus avec la Syrie de Assad ; le pays a tellement laissé passer de djihadistes par la frontière qu'il a presque perdu la confiance des Occidentaux ; les ponts sont rompus aussi avec l'Égypte du maréchal Sissi, après la chute des Frères Musulmans ; enfin, malgré un rapprochement avec la République Islamique d'Iran, la Turquie apparaît comme une des seules puissances sunnites crédibles, donc en opposition potentielle, quelle influence peut avoir ce pays, qui n'a même plus d'ambassadeurs en Israël et en Egypte ? Mon invité pense que la Turquie a beaucoup perdu de son prestige, et qu'on est arrivé aux limites d'une politique sectaire basée sur la religion, en particulier à propos du soutien désastreux des Frères Musulmans en Syrie. Le pays doit revenir à une position normale au sein de la communauté internationale, il doit avoir une ligne de neutralité, donc mener quatre normalisations : avec l'Union Européenne, avec l'Arménie, avec les parties prenantes sur le dossier chypriote, et enfin avec Israël.

À propos de ces dernières relations et toujours dans son article, Michel Alfandari évoque les pistes possibles pour un renouveau après la rupture politique de 2010, mais en concluant que les équipes au pouvoir en ce moment, à Ankara comme à Jérusalem, sont trop nationalistes et ne le souhaitent pas vraiment. Pourtant, on parle beaucoup d'une médiation turque pour un accord de trêve de longue durée avec le Hamas. Pourtant, il y a eu le 22 juin une réunion à Rome entre Dore Gold, directeur général du ministère israélien des affaires étrangères, et son homologue turc : que faut-il en penser ?  On était restés sur l'impression que, tant qu’Erdogan restait au pouvoir, rien ne pourrait bouger, cependant Dore Gold a émis l'opinion que des évolutions seraient possibles. Autre signe positif, le choix de l'ancien ambassadeur de Turquie en Israël comme Ministre des Affaires Etrangères du gouvernement provisoire. Enfin, et cela a été rappelé, les relations commerciales ont continué à se développer après la crise de la flottille.


[1] http://frblogs.timesofisrael.com/elections-en-turquie-consequences-sur-les-relations-avec-israel-et-la-region/

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