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mercredi 14 octobre 2015

DANGER CROISSANT : LE MOUVEMENT DU DJIHAD ISLAMIQUE



DANGER CROISSANT, LE MOUVEMENT DU DJIHAD ISLAMIQUE

Par Jacques BENILLOUCHE
copyright © Temps et Contretemps


Deux mouvements dominent la politique palestinienne en Israël et dans les Territoires, le Fatah en Cisjordanie et le Hamas à Gaza. Cependant, il est fait souvent abstraction d’un autre mouvement très actif et en pleine croissance qui, selon le gouvernement, inspire aujourd’hui les terroristes au couteau. Il s’agit du Mouvement du Djihad Islamique en Palestine (Ḥaraka al-Jihād al-Islāmī fī Filastīn). D’ailleurs des points de convergence attestent de son implication dans la situation actuelle. Le Fatah de Mahmoud Abbas veut éviter d’envenimer les rapports avec Israël et adopte officiellement une attitude réservée. Quant au Hamas, il espère toujours que les négociations secrètes avec Israël aboutiront. Ainsi seuls les islamistes du Djihad peuvent être au front.


Le mouvement du Djihad combat pour «la libération de la Palestine» avec une idéologie originale qui le rapproche à la fois du Fatah, des islamistes radicaux sunnites des Frères musulmans et du Hezbollah chiite libanais. Il oscille entre ces courants ce qui lui permet d’être toujours à la pointe du combat. Certains Palestiniens ont fui les rivalités entre Fatah et Hamas pour rejoindre ce mouvement qui est devenu un acteur fondamental dans la région parce que, fondé sur sa composante religieuse, il détient aussi une structure militaire.
Ce mouvement s’interpose entre le mouvement national symbolisé par le Fatah dans sa lutte de libération et l’islamisme sunnite spécifique aux Palestiniens. Il a réussi à s’imposer au départ grâce à une position ultra-radicale en usant de la violence politique. Ainsi il rejette tout dialogue avec Israël et, a fortiori, toute négociation de paix. Mais il sait user de diplomatie en s'impliquant dans les affaires intérieures palestiniennes pour tenter la réunification du peuple palestinien. Il a été accusé au début d’être très proche de l’islam chiite représenté par l’Iran mais il a tout fait pour démontrer son unique ancrage palestinien sunnite radical. 
Salah Raed aux prises avec la police

          En fait le Djihad islamique s’est installé idéologiquement entre le nationalisme de l’OLP et l’islamisme des Frères musulmans avec un objectif axé sur la libération de la Palestine. Il inspire le mouvement islamique israélien dont l’un des chefs, Raed Salah, vient d’être arrêté pour sa participation à des rassemblements violents et non autorisés et pour son incitation à la violence.
Izz al-Dīn al-Qassām

Le mouvement du Djihad est ancien puisqu’il a été créé vers la fin des années 1970 par des étudiants de Gaza expatriés dans les universités d’Égypte. Ils ne voulaient au départ être ni des clercs, ni des militants politiques car ils s’orientèrent vers des carrières libérales ou vers des études administratives afin d’intégrer la fonction publique. Ils avaient alors cherché une synthèse entre la culture littéraire et politique européenne et le réformisme musulman. Ils avaient été inspirés par Izz al-Dīn al-Qassām grande figure militante qui luttait contre le colonialisme  dans la région mais sa carrière fut très brève puisqu’il a été tué en 1935 dans un combat contre le mandataire britannique.

Ces étudiants de Gaza, d’une autre classe intellectuelle, supportaient mal la morale trop rigoriste des Frères musulmans  et préféraient s’en éloigner. Fatḥī al-Shakaki, est considéré comme le fondateur et le théoricien du mouvement après avoir milité chez les Frères. Sa famille, qui vivait à Ramleh, s’était réfugiée en 1948 à Gaza. Il a étudié les mathématiques et la physique à l’université Bir Zeit de Ramallah puis la médecine en Égypte. 
Fathi Shakaki

          Tout en militant au sein de la confrérie pour consolider sa culture politique et religieuse, il avait créé en 1976 en Égypte avec d’autres intellectuels les «Avant-gardes islamiques» (Al-Ṭali‘a al-Islāmyyia). Ces militants se sont alors opposés aux Frères qui cherchaient plutôt à islamiser la société au lieu de militer pour la libération de la Palestine. Ils se sont aussi opposés aux membres du Fatah jugés trop laïcs. Fatḥī al-Shakaki avait vite constaté le vide politique entre «des nationalistes sans islam et des islamistes sans Palestine».
            La révolution iranienne de 1979 entraîna un tournant idéologique. Ils ont puisé chez les mollahs la variable anti-impérialiste pour envisager une alternative révolutionnaire dans le monde arabe. Ils ont donc opté pour la troisième voie d’un islam politique palestinien, à la fois nationaliste et djihadiste, entre l’activisme de l’OLP et une certaine retenue des Frères. La révolution iranienne poussa Fatḥī al-Sakaki à rédiger une thèse sur «la solution islamique et l’alternative» qui a été interdite en Égypte et qui a déplu aux Frères musulmans jusqu’à les pousser à rompre avec lui. L’assassinat en octobre 1981 du président Anouar Al-Sadate imposa une répression des milieux islamistes condamnés à la clandestinité ou envoyés en prison. La majeure partie des militants du Djihad sont donc retournés à Gaza.
            D’intellectuels, ils deviennent alors des militants perturbés par l’invasion du Liban en 1982 et par l’exil des dirigeants palestiniens à Tunis. Ils changent de nom pour devenir le Courant islamique révolutionnaire (al-Tayyār al-Islāmī al-Ṯawurī) et se développent en prêchant dans les mosquées et les universités. Les Israéliens chercheront à stopper leur développement en emprisonnant pendant une année une vingtaine de leurs membres et leur chef. Mais l’expérience carcérale aura au contraire pour effet d’élargir leur base militante au contact d’autres détenus déjà expérimentés dans la lutte armée. Ils établiront ainsi des liens avec les Brigades du Jihad Islamique (Saraya al-Jihād al-Islāmī) qui les introduiront, dès 1983, dans la lutte armée dans les Territoires palestiniens. La «guerre des couteaux» (Ma‘araka al-Sakakīn) jusqu’en 1987 aura pour but de leur procurer des armes grâce à des attaques à l’arme blanche. Une réelle similitude existe avec les attentats au couteau de 2015 qui pousse à croire à leur implication dans les émeutes actuelles.
            Ils prennent part à la première Intifada ce qui, par oportunité, pousse les Frères à changer de stratégie en s’engageant eux-aussi dans la lutte armée après avoir créé le Hamas en 1987. Mais le Courant Islamique a dû constater que sa base militante était limitée et largement dépassée par l’OLP et les Frères. Le coup de grâce sera donné en 1988 par l’exil imposé par les Israéliens aux membres du mouvement et à son chef Fatḥī al-Shakaki. C’est durant cet exil que le mouvement se rapprochera du Hezbollah libanais.
            La période calme, sans répression, ayant suivi les accords d’Oslo permet au mouvement de se structurer. Il tient son premier congrès en 1992 où il prend son nom définitif : «le Mouvement du Jihad Islamique en Palestine». Il se dote d’un programme, de statuts et d’une direction politique. Il impose l’islam comme base du mouvement avec pour but la «Libération de la Palestine, de la mer au fleuve». Malgré des accointances avec le Hamas, le programme du Djihad ressemble davantage à la Charte de l’OLP de 1969. Il s’engage alors dans le front du refus aux accords d’Oslo tout en nouant un «partenariat stratégique avec le Hezbollah» ce qui lui permet de gagner en crédibilité. Il n’a de cesse de lancer ses critiques contre l’OLP, accusée d’avoir renoncé à  l’ensemble de la Palestine en négociant avec les Israéliens.
Sliema à Malte

            Contrairement aux Frères musulmans ou au Hamas qui représentent des mouvements islamiques traditionnels, le Djihad se veut révolutionnaire et refuse de s’impliquer dans l’action sociale pour se concentrer uniquement sur l’action politique et la lutte armée. Il se distingue aussi du Djihad islamique égyptien qui est un mouvement salafiste alors que lui se veut un mouvement islamo-nationaliste et révolutionnaire. 
          D'ailleurs le Djihad, contrairement au Hamas qui a concédé des trêves, n’a jamais renoncé à la violence politique. La vague d’attentats suicides qu’il organise conduit d’ailleurs à l’assassinat de Fatḥī al-Shakiki, à Sliema (Malte) en 1995. Ce meurtre est attribué aux services secrets israéliens qui ne l’ont jamais revendiqué. Par sa radicalité, le mouvement a dû faire face à la répression simultanée des Israéliens et de l’Autorité palestinienne qui, après la signature des accords d’Oslo, s’était engagée dans une coopération sécuritaire avec Israël.
L’identité du mouvement se forme alors dans la radicalité politique et le refus de la négociation. Depuis la seconde Intifada, son assise politique et militaire est exponentielle. Il prospère sur le développement des constructions dans les implantations, sur l’absence de négociations sur le statut permanent et sur l’échec des accords de Camp David en juillet 2000. Le mouvement s’engage alors dans la deuxième Intifada, entre 2000 et 2004 en revendiquant 28 attentats.
Des militants des Brigades Al-Qods, branche armée du mouvement radical palestinien Jihad islamique

            Aux attentats succèdent ensuite les tirs de roquettes depuis la bande de Gaza souvent contre la volonté du Hamas qui craint l’embrasement de la région. S’il a recours à la lutte armée, le Djihad évite cependant de s’aligner sur l’un des deux clans palestiniens, préférant garder sa neutralité lors des combats entre Fatah et Hamas de l’été 2007. Il tentera d’ailleurs en vain d’intervenir en médiateur.
Sur la scène internationale, le Djihad entretient des liens avec le Hezbollah, son modèle. En revanche, il n’a pas pris position dans le conflit syrien prouvant une idéologie hétéroclite loin des mouvements islamistes régionaux. Il a pour objectif de s’ancrer en territoire palestinien mais il reste fasciné par le chiisme révolutionnaire iranien avec qui il se retrouve dans un combat anti-impérialiste. 
Le chef du Jihad Islamique, Khodr Habib, dénonçant depuis Gaza, au pied du monument au soldat inconnu, les violations de la Mosquée d'Al-Aqsa par l'armée israélienne à Jérusalem, le 14 septembre 2015.

          Mais pour lui, l’aspect théologique est secondaire et la «libération nationale» est prioritaire : «s’il y a une seule théologie pour le Mouvement du Jihad islamique en Palestine, c’est bien celle de la libération nationale» avec la lutte armée. Certes sa radicalité l’isole sur la scène internationale mais lui donne de plus en plus de crédit chez les Palestiniens, lassés des guerres intestines Fatah-Hamas. C’est un mouvement avec lequel Israël devra compter et qui aura de fortes capacités de nuisance dans la région. La nouvelle guerre des couteaux est la preuve que les terroristes de au couteau de 2015 n'ont rien inventé puisqu'elle date de 1987.

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