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jeudi 23 août 2018

Haïfa-Jénine, après le silence par Yaël ARMANET



HAÏFA-JÉNINE, APRÈS LE SILENCE

Un témoignage de Yaël ARMANET

Recension de Jacques BENILLOUCHE



Au lendemain de la mort de l’icône de la gauche israélienne, Uri Avnery décédé à 94 ans, le souvenir d’un autre héros politique, qui, comme lui, «avait toute sa vie milité pour le dialogue entre Israéliens et Palestiniens», doit être rappelé dans nos mémoires. L’architecte Dov Chernobroda avait été tué dans l’attentat au restaurant Matza à Haïfa le 31 mars 2002 avec douze autres personnes, juives et arabes.



Dov Chernobroda

Sa deuxième femme Yaël Armanet, franco-israélienne, au passé de «jeune catholique convertie à 25 ans auprès du Rav Shlomo Goren» nous propose un témoignage exceptionnel avec son ouvrage «Haïfa-Jénine, après le silence». C’est une ode à l’amour, écrite dans un français de qualité ce qui se conçoit quand l’auteure est diplômée de lettres modernes de l’Université de Strasbourg.
Dov Chernobroda avait consacré, par conviction, ses trente ans de carrière comme architecte et urbaniste dans les villes et villages arabes de Galilée et de Wadi Ara ; il fut l’architecte officiel de Oum-el-Fahm et à l’origine de la construction du stade olympique de foot, après une subvention d’Itzhak Rabin. Il avait ses entrées auprès des personnalités palestiniennes et avait rencontré Yasser Arafat deux fois à la Mouquata. Il favorisait les rencontres bilatérales entre Israéliens et Palestiniens selon le principe : «On est ennemis, mais on se parle et quand on se parle, on ne s’entretue pas».
Obsèques des victimes de l'attentat

L’auteur profite du portrait politique de Dov pour aborder l’Intifada et les kamikazes, pétris de haine contre Israël, qui se sont fait exploser en territoire israélien. L’atmosphère lugubre régnant à cette période est parfaitement reconstituée. C’est un excellent exercice pour comprendre la philosophie palestinienne du moment.
Yaël Armanet a usé d’un exercice de style original, non seulement en faisant parler les morts, mais aussi en s’adressant à ces personnages disparus pour rendre le récit vivant et captivant. L’ouvrage ne relate pas seulement la vie de Dov Chernobroda mais il aborde toute la question palestinienne sous l’angle de la cohabitation avec les Juifs. Le lecteur apprendra beaucoup sur les négociations, même s’il ne partage pas les thèses politiques défendues.
Le récit donne une vision de la vie à Tel-Aviv au lendemain de la guerre, autour des bâtiments de style Bauhaus des quartiers proches du Souk HaCarmel, aujourd’hui recherchés par les Francophones. On découvrira «l’histoire de Tel-Aviv entre 1935 et 1950, les classes sociales, les immigrations, le marché du travail, la vie culturelle, la construction, les événements politiques».
Yaël aborde ensuite en détail la vie militante de Dov et en particulier ses relations avec Yasser Arafat qu’il rencontra dans son palais le 14 septembre 1998, cinq années après les Accords d’Oslo, avec le diagnostic de l’époque : «la paix sans le développement économique, est promise à l’échec». Il disait de lui : «le Raïs avait toujours prétendu être né à Jérusalem, alors qu’il était né au Caire». Grâce à cette proximité, Dov a pu organiser une série de rencontres secrètes, comme celle avec Roni Milo, Maire de Tel-Aviv. Il avait des idées originales et iconoclastes qui pouvaient faire bouger les choses : «il serait judicieux que l’Autorité palestinienne fasse un grand pas en avant et propose au monde un accord qui adopterait comme légitimes sur son territoire les implantations juives en place».  
Dov Chernobroda n’était pas borné ni intoxiqué mais réaliste. Le double langage de l’Autorité palestinienne l’interpelait sans cesse, surtout lorsqu’Arafat rendait hommage aux terroristes. Mais il était en avance sur son temps car il préconisait de discuter avec ses ennemis, en particulier le Hezbollah et le Hamas. Aujourd’hui le dialogue avec le Hamas est une réalité.
Yaël Armanet émaille son récit d’une référence à la ville de Jénine qui fera l’objet de deux films distincts car le meurtrier de son époux était issu de cette ville.  Dans le «le Cœur de Jénine», le réalisateur allemand Marcus Vetter conte l’histoire de ce père palestinien Ismaël qui a fait don des organes de son fils, tué par Tsahal, à des enfants israéliens. Les deux hommes se mettent ensuite en tête de reconstruire le cinéma de cette ville, marquée par deux décennies d’Intifada mais se heurtent vite à l'incompréhension des nombreux copropriétaires du lieu. 
Par ailleurs le deuxième film «Après le silence», réalisé par deux jeunes femmes allemandes, Stéphanie Bürger et Jule Ott, relate la démarche de Yaël Armanet qui avait décidé de se rendre à Jénine pour y rencontrer la famille de Shadi Tobassi : celui là-même qui s’était fait exploser, entraînant dans la mort Dov Chernobroda. Le film rend compte du cheminement qui a conduit à cette rencontre. "Après le silence" «n’était pas un film politique qui analysait le conflit, mais un film sur la réconciliation après un attentat suicide». Cette démarche a été entreprise avec Yoav Chernobroda, le fils aîné de Dov. Il était vraiment le seul dans la famille qui a (alors) tout de suite adhéré à cette initiative, à la mémoire de son père.

C’est un ouvrage, ou plutôt «une démarche de réconciliation» qui se lit facilement et qui est un livre de référence sur une partie des relations secrètes entres Israéliens et Palestiniens. Un livre original sur le conflit qui perdure depuis des dizaines d'années et qui fait des victimes innocentes, même parmi les défenseurs israéliens des Palestiniens.

Éditions Le Passeur
20,90€

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