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vendredi 6 juillet 2018

Les femmes pourront-elles sauver la Tunisie ?



LES FEMMES POURRONT-ELLES SAUVER LA TUNISIE ?

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps




          Le fondateur de la Tunisie indépendante, Habib Bourguiba, avait fait le pari de la libération de la femme pour moderniser la société tunisienne; mais son héritage n’a jamais cessé d’être menacé. La mainmise islamiste en Tunisie avait tout fait pour que la femme tunisienne perde son statut de rempart contre l’islamisme. Elles avaient obtenu du président Bourguiba la modernisation de l’État tunisien aussitôt après son arrivée au pouvoir. 




Il avait ainsi promulgué le code du statut personnel (CSP) le 13 août 1956, quelques mois après l’indépendance du pays, proclamée le 20 mars. Le Combattant Suprême s’était appuyé sur l'émancipation féminine pour revitaliser toute la société tunisienne. Sa démarche fut unique dans le monde arabe, frileux quand il s’agit de s’attaquer aux dogmes de la religion.
Il avait imposé ainsi sa propre révolution grâce à une réforme audacieuse qu’aucun autre dirigeant musulman n’avait osé mettre en œuvre. La nouvelle loi entra en vigueur dès le 1er janvier 1957 dans le cadre d’un vaste programme de modernisation de la société, à savoir l'interdiction du port du voile dans les écoles, la reconnaissance du droit de vote aux femmes, le démantèlement de l'université de la Zitouna, citadelle du conservatisme, la dispense de jeûne durant le mois de ramadan, la mise en place du planning familial, le droit à l'avortement libre et la gratuité de la pilule, l’interdiction de la polygamie et de la répudiation et enfin, l’obligation d’obtenir le divorce devant le tribunal. Il s’agissait de décisions osées dans un pays arabe mais il n’a pas beaucoup été suivi. D’une certaine façon, le président égyptien Nasser avait ouvert une petite brèche mais n'avait pas voulu aller plus en avant.          
 
Les femmes se sont émancipées à l’occidentale et n’ont pas hésité à porter des jeans et des mini-jupes. Elles choisirent, en masse, le chemin des études pour s’insérer dans tous les pans de la société en occupant des postes économiques et politiques de haut niveau. Devenues concurrentes des hommes, elles avaient prouvé qu’elles étaient devenues leurs égales ; un véritable défi pour un pays musulman.
L’arrivée des islamistes au pouvoir avait mis fin à cette évolution des femmes sans pour autant les décourager. Les femmes tunisiennes n’avaient pas accepté que le parti Ennahda rabiote leurs droits acquis sous Bourguiba. À sa prise de pouvoir en 1987, le président Ben Ali n’avait pas envisagé un «retour en arrière car il ne peut y avoir de développement si la moitié de la société, les femmes, en sont exclues». Il avait d’ailleurs mis ses actes en conformité avec ses paroles en associant sept femmes au gouvernement, en nommant une présidente au sein de la Cour des Comptes et une femme gouverneur (préfet). Ainsi Faïza Kéfi, qui avait occupé les fonctions d’Ambassadeur en France fut nommée, en 2004, première présidente de la Cour des comptes tunisienne (CDC). En mai 2004, Salwa Mohsni Labiadh avait été nommée, pour la première fois de l’histoire de la Tunisie, au poste de Gouverneur de la région de Zaghouan.
A la suite de la révolution du jasmin, les Islamistes, qui étaient restés en retrait durant la révolution, ont cueilli le pouvoir comme un fruit mûr tombé de l’arbre afin d’imposer leurs lois anachroniques. Devant l’opposition des femmes, ils ont dû renoncer momentanément à appliquer la charia dans le pays. Mais ils ont réussi à persuader certaines femmes politiques de qualité à les rejoindre.
Souad Abderrahim

    Ce fut le cas de la candidate du parti islamique Ennahda, Souad Abderrahim, qui vient d’être élue le 3 juillet 2018 à la tête de la capitale tunisienne, un symbole fort pour les premières élections municipales démocratiques depuis la révolution de 2011. Née le 16 décembre 1964 à Sfax, gérante d'une entreprise pharmaceutique, elle est devenue ainsi la première femme à remporter la fonction de «Cheikh El Médina», titre masculin traditionnel donné au maire de Tunis : «J'offre cette victoire à toutes les femmes de mon pays, à toute la jeunesse et à la Tunisie». Paradoxalement cette femme moderne, controversée politiquement, revendique des idées libérales bien qu'elle ait toujours appartenu à la mouvance islamiste.

En 2017, Mme Abderrahim avait intégré le bureau politique d'Ennahda, même si elle ne se considère pas comme islamiste mais comme indépendante. Elle n’est pas nouvelle en politique puisque le 23 octobre 2011, elle avait été élue à l'Assemblée nationale constituante. Elle fut présidente de la commission parlementaire sur les droits de l'homme et les libertés pendant son mandat. 
Ajmi Lourimi

     Après son bac obtenu en 1983 au lycée Khaznadar, elle a porté le voile pendant ses années d'études à la faculté de médecine de Monastir. Elle a commencé à militer et à rencontrer des activistes comme Ajmi Lourimi, devenu plus tard membre du bureau politique d'Ennahda. Elle devint par ailleurs membre du bureau exécutif de l'Union générale tunisienne des étudiants (UGTE). Son activisme au sein de l’union lui vaudra non seulement des déboires au niveau de son cursus universitaire mais aussi une arrestation et un emprisonnement en tant qu'opposante du régime en 1991. C’est à cette époque qu’elle abandonna le hijab et parvint à obtenir son diplôme de pharmacie en 1992 pour devenir ensuite dirigeante d'un grossiste en produits pharmaceutiques à Tunis.

Le paradoxe reste que cette militante en tous points moderne, est active dans un courant islamiste alors que les Tunisiennes se considèrent comme un rempart contre les courants extrémistes, fanatiques et anachroniques. Elles sont les seules capables de s’opposer aux Islamistes car elles ont payé chèrement leur liberté et elles considèrent toute atteinte à leurs droits de femme comme un casus belli. La question reste de savoir si son poste de Maire lui permettra de refuser l’obscurantisme de ceux qui voudraient les cantonner à l’écart de la vie politique et de faire oublier ses prises de positions hostiles à l'émancipation féminine, en particulier ses attaques contre les mères célibataires qui représentent selon elle une «infamie» pour la Tunisie.  
Maire de Tunis

Il lui sera peut-être difficile d’être la représentante libérale du tout puissant parti islamiste dirigé de main de fer par Rached Ghannouchi, dont elle risque d'être uniquement son perroquet. Comme d’autres Tunisiennes, elle tient l’avenir de la Tunisie entre ses mains car nombreux sont les hommes, qui dans leur lâcheté habituelle, se satisfont d’un nouveau pouvoir islamique qui grignote progressivement des parcelles de liberté. 

Seules les femmes défendront bec et ongles les acquis bourguibiens. Le salut de la Tunisie viendra uniquement d’elles et d’elles seules car elles ne se résigneront pas à revenir un demi-siècle en arrière. Il faut souhaiter que Souad Abderrahim parviendra à dépasser ses convictions purement religieuses dans l’intérêt de toutes les femmes arabes dont elle pourrait être le modèle. 
La Tunisie, dans son passé moderne et glorieux du temps du bourguibisme, a été imitée. Mais elle a beaucoup dévié depuis, en montrant un visage sectaire et surtout anti israélien, à la limite de l’antisémitisme. La Maire de Tunis sera observée à l’étranger avec beaucoup d’intérêt. Il lui appartient de renouer avec l’ouverture de la Tunisie au monde occidental. La question reste de savoir si elle sera uniquement utilisée comme un alibi par les islamistes.


3 commentaires:

Philippe BLIAH a dit…

Bien qu'a mon opinion plus courageuses que les hommes je ne sais pas si le salut d'un pays musulman par la gente feminine soit suffisant.Je pense que le salut d'un pays musulman ne peut se faire que par la sortie de l'Islam qui l'etouffe a tous les niveaux ou bien ce qui est un peu la meme chose ,placer cette religion officiellement au second rang des necessites.

Amellal Ibrahim a dit…

@
La Tunisie est la plus laïcarde, la plus républicaine, la plus démocratique ... et pourtant c'est le pays arabe qui va le plus mal ...

Anonyme a dit…

la question fondamentale est en effet posée dans cet article magnifiquement développé sur les suites des printemps tunisiens:

un homme de convictions religieuses peut-il dépasser ces convictions religieuses dans l’intérêt en plus des femmes?

Pourvu qu'elles aient la force de se battre ces femmes tunisiennes, pourvu qu'elle y arrivent, leurs libertés sont la liberté de toute l'humanité.

Merci jacques, comme d'habitude, ça c'est du journalisme!