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samedi 29 juin 2013

SLATE - 30 JUIN : LA JOURNÉE DE TOUS LES DANGERS EN ÉGYPTE



SLATE - 30 JUIN : LA JOURNÉE DE TOUS LES DANGERS EN ÉGYPTE

Par Jacques BENILLOUCHE
copyright © Temps et Contretemps

http://www.slate.fr/monde/74613/egypte-manifestation-morsi-armee  


Les tensions politiques en Égypte tendent au paroxysme après le lancement en mai de la campagne de Tamarrod (rébellion), qui se donne pour objectif de remettre en cause la confiance attribuée au président Morsi en rassemblant les signatures de 15 millions de citoyens. Selon les organisateurs, près de 7 millions de signatures ont déjà été collectées. Cette campagne a appelé à des manifestations massives le 30 juin pour réclamer la destitution du président qu’elle accuse d’avoir trahi les idéaux de la révolution et de «ne pas avoir mis en œuvre des politiques pour améliorer la vie des gens ordinaires».

  

Partisans et opposants


Front National du Salut


La majorité des partis et des mouvements non islamistes ont donné leur accord pour participer à la manifestation, y compris le principal groupe d’opposition, le Front national du salut, dirigé par les anciens candidats à la présidentielle Mohamed El-Baradei, Amr Moussa et Hamdine Sabbahi. Les partisans du régime ont décidé de s’opposer à cette contestation dans un face-à-face qui peut mener à des violences entre partisans et opposants au régime. Les affrontements se transformeraient en fait en combat entre laïcs et islamistes qui dépasseraient le terrain de la simple joute verbale. Il est fort probable que des provocateurs se préparent à susciter des combats de rues suffisamment violents pour conduire à un nouveau processus révolutionnaire contre le régime des Frères musulmans.
Hazem Abou-Ismaïl

Le groupe islamiste Hazemoun dirigé par le prédicateur salafiste Hazem Abou-Ismaïl a décidé de se joindre aux brigades des Frères musulmans pour défendre le président Morsi et son organisation. Face à eux, les opposants violents du groupe des Black Bloc et des Ultras investiront la rue.

Les problèmes économiques ne sont pas le seul moteur de ces revendications. Les contestataires, issus de toutes les couches de la population, s’élèvent contre le verrouillage des leviers de commandes par un pouvoir qui veut imposer par la force son idéologie islamique.  Par ailleurs le président Morsi est accusé de ne pas avoir réussi à sortir le pays du marasme économique. L’économie est en chute libre d’autant plus que le prêt de 4,8 milliards de dollars du FMI n’est toujours pas parvenu à l’Égypte. Les réserves de devises s’écroulent, les denrées alimentaires ont augmenté de 10% en un an et le pays subit des coupures d’électricité régulières. Selon Al-Ahram : «à ce jour, il n’y a pas eu la moindre réalisation des revendications de la révolution. Aucun de ces dossiers n’a été réellement traité par la présidence».
Manifestation de femmes



La lutte armée



Les révolutionnaires de 2011 ont perdu le peu de liberté d’expression qu’ils avaient acquise. Des procédures judiciaires, au nombre de 600, ont été engagées contre des journalistes et contre les médias. En fait, les Frères musulmans ont fait illusion en parvenant  au pouvoir. Ils avaient une expérience d’aide sociale aux populations défavorisées mais en aucun cas une expérience de gestion politique et économique d’un État. Selon l’expert en média Yasser Abdelaziz : « Les Frères ne comprennent pas ce que pluralisme politique signifie, que ce soit sur le plan intérieur ou extérieur du pays. Les Frères croient qu’ils vont résoudre les problèmes qui émergent de leur mauvaise gestion des affaires non pas en modifiant leur politique, mais en faisant taire l’opposition». Les révolutionnaires sont à présent convaincus que Morsi n’est pas à la hauteur de sa fonction. On se souvient d’ailleurs qu’il avait été choisi par défaut par son parti. 
Assem Abdel-Maged


Les soutiens du régime assimilent ces manifestations à «un vestige de l’ancien régime» et ont annoncé qu’ils iraient jusqu’au bout pour défendre le président islamiste d’Égypte, sous-entendu par la force s’il le fallait. Les menaces sont claires. Assem Abdel-Maged, membre du mouvement ultraconservateur Al-Djamaa Al-Islamiya, a précisé qu’il «n’y a pas de limite à ce qui peut être fait pour protéger la légitimité du président et celle de l’État». Il n’est pas le seul à utiliser cette dialectique puisque Mohamad Al-Zawahiri (frère du numéro un d’Al-Qaeda Ayman Al-Zawahri) a affirmé, lui, que «la lutte armée pouvait être acceptable dans certaines circonstances».
Ministre de l'intérieur égyptien


En fait les deux camps se haïssent et sont prêts à s’affronter même si le chaos doit s’installer dans le pays. Fait nouveau depuis la révolution, les armes circulent de manière illégale chez les civils et elles pourraient être la cause de guerres de rues d’autant plus meurtrières que la police manque d’efficacité. Le ministre de l’Intérieur, Mohamad Ibrahim, a déjà prévenu qu’il n’est pas dans les intentions de la police de contrer les manifestations du 30 juin et que sa fonction consiste uniquement à protéger les «institutions étatiques». Reste à savoir si les bâtiments des Frères musulmans et des partis politiques entrent dans cette catégorie. En revanche la garde présidentielle est la seule force efficace chargée de la protection du palais présidentiel. Cette volonté de la police de ne pas être impliquée dans l’un ou l’autre camp risque de mener en fait à la déflagration générale.



Le rôle de l’armée
Morsi et le ministre de la Défense Al-Sissi




            L’armée avait choisi, dans un premier temps et par intérêt personnel, de se cantonner dans une stricte neutralité. Mais il semble qu’au dernier entretien du 23 juin, Mohamed Morsi ait réussi à persuader le général Abdel Fatah al-Sissi, ministre de la Défense, de sortir de son mutisme. Le général vient de donner des ordres à son armée pour assurer la sécurité : «Les forces armées ont le devoir d'intervenir pour empêcher l’Égypte de plonger dans un tunnel sombre de conflit et de troubles».

Le ministre a appelé les Égyptiens à oublier leurs querelles et à se rassembler dans l’intérêt de la nation : «Il est du devoir national et moral de l'armée d'intervenir  pour empêcher les violences confessionnelles ou l'effondrement des institutions de l'État». Il a par ailleurs mis en garde tous ceux, quel que soit leur bord, qui s’aventureraient à critiquer l’armée : «Ceux qui croient que nous ignorons les dangers qui attendent la nation égyptienne se trompent. Nous ne resterons pas silencieux face à la plongée du pays dans la violence».
L'armée dans la ville

Le président Morsi, rassuré par la position engagée des militaires a donné des «directives pour mettre en place rapidement toutes les mesures nécessaires afin d'assurer la sécurité de toutes les structures vitales et stratégiques du pays en coordination avec le ministère de l'Intérieur». Mais il risque de ne pas se faire entendre tant il a été désavoué de toutes parts. Depuis son élection, le président égyptien a été confronté au pouvoir judiciaire, aux médias et plus récemment du monde de la culture.



La culture malmenée


Inas Abdel-Dayem


Jusque-là insidieuse, la mainmise générale des Frères musulmans sur tous les aspects de la vie s’affirme ouvertement à présent au sein du gouvernement. Le ministre égyptien de la culture, Alaa Abdel-Aziz, s’est donné pour tâche de «purifier» les courants culturels et intellectuels du pays pour «éliminer les mécréants et pour redonner à son peuple son identité perdue». L’introduction de la nouvelle pensée islamiste passe par l’exclusion puisque le ministre a écarté ceux qui ne sont pas dans le droit fil culturel des Frères musulmans. Les mesures décidées par le ministre touchent tous les secteurs puisque ont été limogés : Inas Abdel-Dayem, directrice de l’Opéra, Ahmed Megahed, directeur de l’Organisme du livre, et Salah Al-Meligui, directeur du secteur des arts plastiques.

Ainsi, l’affrontement du 30 juin pourrait s’assimiler à un règlement de comptes qui pourrait être fatal au régime des Frères musulmans et à l’Égypte si ces manifestations dérapaient. La mobilisation de l’opposition parait impressionnante dans sa volonté d’exiger de nouvelles élections présidentielles. Les opposants prétendent qu’il a été élu in extrémis face à Ahmed Chafik, proche de l’ancien régime et que la révolution a été inachevée car elle a été confisquée par les Frères musulmans. Ils reprochent au président Morsi d’avoir mobilisé ses alliées salafistes pour neutraliser ses adversaires afin de passer en force. Ils s’appuient sur la Cour Constitutionnelle qui a invalidé l’élection du Conseil consultatif (Sénat) et la Commission constituante et qui a rejeté plusieurs projets de loi ou des décisions prises par le président Morsi qualifié de nouveau Pharaon ou, insulte suprême, de Moubarak.


Si la situation dégénérait, l’armée pourrait mettre à profit les évènements pour  occuper à nouveau le devant de la scène et, pourquoi pas, pour revenir aux affaires d’où elle a été exclue à la chute de Moubarak. En restant à l’écart du tumulte depuis la révolution, les généraux ont acquis une stature d’arbitres et de sages. Mais des troubles ont déjà été signalés dans la ville de Mahala forçant l’armée à séparer des manifestants et des éléments du parti salafiste Ennour, dont le siège a été envahi et incendié par des inconnus. Dans le gouvernorat de Kafr Echeikh au nord de l’Égypte, les habitants ont incendié des locaux des Frères musulmans et retenu sept d’entre eux dans l’une des mosquées de la ville à la suite de l’agression dont a été victime un membre de l’opposition, du Front du salut.

Le 30 juin sera un test pour le régime. L’escalade de la tension entre partisans et opposants au président Mohamed Morsi pourrait envenimer la situation durant cette journée de tous les dangers. Certains ont sont arrivés à la conclusion que, malgré la révolution, la dictature a simplement changé de camp. 


Le mouvement Tamarrod, à l'origine de la contestation contre le président égyptien Mohamed Morsi, a appelé, le lundi 1er juillet, le chef de l'État à quitter le pouvoir : «Nous donnons à Mohamed Morsi jusqu'à mardi 2 juillet à 17H00 pour quitter le pouvoir et permettre aux institutions étatiques de préparer une élection présidentielle anticipée. En cas de refus, mardi 17H00 sera le début d'une campagne de désobéissance civile totale ».

 

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