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mardi 18 juin 2013

L’EXCEPTION CULTURELLE EN ÉGYPTE



LE REGARD DE JACQUES BENILLOUCHE POUR  TRIBUNEJUIVE.INFO

L’EXCEPTION CULTURELLE EN ÉGYPTE


Sphinx de Guizeh
            Tandis que les regards sont tournés vers la Syrie ou la Turquie et que la situation économique empire, le gouvernement égyptien et ses soutiens Frères musulmans s’attaquent,  en silence, à la culture traditionnelle. La révolution, qui aurait dû s’illustrer par une renaissance dans la culture, s’est bornée à engendrer des divisions politiques et religieuses.



Purification


Alaa Abdel-Aziz


Jusque-là insidieuse, la mainmise générale des Frères musulmans sur tous les aspects de la vie s’affirme ouvertement à présent au sein du gouvernement. Le ministre égyptien de la culture, Alaa Abdel-Aziz, s’est donné pour tâche de «purifier» les courants culturels et intellectuels du pays pour «éliminer les mécréants et pour redonner à son peuple son identité perdue». Il ne dit rien sur son projet et encore moins sur son contenu. Il faut dire que le ministre, placé à ce poste uniquement pour ses attaches islamistes, ne peut se prévaloir d’aucune qualification. Alors pour se protéger, il a nivelé vers le bas son ministère en y plaçant des militants islamistes bornés plutôt que des ténors de la culture égyptienne, riche et multicolore.

            L’introduction de la nouvelle pensée islamiste passe par l’exclusion puisque le ministre a écarté ceux qui ne sont pas dans le droit fil culturel des Frères. Le ministre veut tourner la page d’une culture millénaire d’un peuple civilisé, au passé historique, parce qu’en fait il donne l’impression de ne plus aimer ce peuple dont il fait pourtant partie. Le ministre ne semble pas connaitre l'histoire de son pays et de son peuple. 
Naguib Mahfouz


          En effet, la culture de l’Égypte ancienne a nourri la civilisation grecque et l’histoire biblique, dont procède notre civilisation. Plus tard, la chrétienté égyptienne apporta une contribution essentielle au développement du monachisme chrétien. L’Egypte a été, avec le Liban et la Syrie, le berceau de la renaissance culturelle arabe (la Nahda) du XIXème siècle. Poètes, écrivains, dramaturges ont façonné l’histoire de la littérature égyptienne. L’Égypte se distingue, par ailleurs, du reste du monde arabe par une abondante production cinématographique : elle produit chaque année des centaines de films et de séries télévisées qu’elle exporte dans tout le monde arabe et au-delà. La littérature égyptienne, comme le cinéma, a gagné une reconnaissance récente en Europe, particulièrement en France, comme en témoignent l’attribution du prix Nobel de littérature en 1988 à l’écrivain égyptien Naguib Mahfouz ou les succès remportés par le réalisateur Youssef Chahine qui traite de sujets actuels de façon.

          L’Égypte possède des musées remarquables, parmi lesquels le Musée égyptien ou musée des Antiquités égyptiennes. Le patrimoine est riche et varié de même que l’art de l’Égypte. La presse égyptienne est la plus développée du monde arabe, et Le Caire est le principal centre d’édition du Proche-Orient. Le premier quotidien d’Égypte est al-Ahram (les pyramides). Il tire à près d’un million d’exemplaires, soit le tiers de la diffusion quotidienne totale. 
Manifestation d'intellectuels

        Mais le ministre de culture veut représenter uniquement ceux qui estiment que la culture, sous toutes ses formes, est incompatible avec les dogmes islamistes. Le lavage de cerveau engagé par les islamistes est en marche.

            Or la culture caractérise un peuple ou une société et permet le développement d’un pays non seulement dans le domaine littéraire ou intellectuel, mais aussi dans le domaine scientifique. Limiter la culture aux dogmes religieux c’est se forcer à rester en dehors de l’évolution technologique du monde. Les révolutionnaires égyptiens, qui ont fait la révolution de janvier, ne se sont pas préoccupés de la teneur culturelle de leur programme estimant que la culture était déjà bien implantée depuis des millénaires. Elle était certes perfectible mais la base restait un fondement de l’État. Ils se sont d’abord préoccupés de la liberté sachant qu’elle comprenait des dimensions culturelles indispensables pour ancrer la société.



Opposition des intellectuels



            Intoxiqués par l’étroitesse de leurs dogmes, les Frères musulmans feignent d’ignorer que la culture a joué un grand rôle dans l’Égypte ancienne comme le démontrent les inscriptions sur les murs des temples. La nouvelle Égypte n’a pas retenu la renaissance de la dimension culturelle comme objectif car elle craignait qu’elle soit un frein à l’islamisation à outrance du pays. Les nouveaux dirigeants n’ont pas assimilé l’idée que la culture n’est pas l’affaire d’un ministère ou d’un État mais celle de la société entière avec toutes ses composantes sociales et politiques. C’est le seul moyen pour le citoyen de comprendre les affaires de la société, de réfléchir à ses problèmes et à ses solutions, dans tous les domaines y compris dans les domaines politiques et économiques.
Inas Abdel-Dayem, directrice Opéra


            Les intellectuels égyptiens ont vite compris vers quelle impasse les conduisait le nouveau régime. Le limogeage de plusieurs hauts responsables du ministère de la culture entrait dans l’option du nouveau régime d’imposer une direction islamique, non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan de la culture et des arts. Alors ils ont manifesté en masse contre des mesures arbitraires sans que leurs cris soient entendus en occident. Ils se sont élevés contre la décision de «soumettre le ministère de la Culture sous la tutelle des Frères musulmans». 
          Les mesures décidées par le ministre touchent tous les secteurs puisque ont été limogés : Inas Abdel-Dayem, directrice de l’Opéra, Ahmed Megahed, directeur de l’Organisme du livre, et Salah Al-Meligui, directeur du secteur des arts plastiques. À la suite de cela, la troupe de l’Opéra du Caire a décidé de faire grève et a suspendu tous ses spectacles sine die. Des intellectuels en colère, comme le romancier Bahaa Taher, le poète Abdel-Rahman Al-Abnoudi, le réalisateur Khaled Youssef et le producteur Mohamad Al-Adl occupent, en guise de protestation, le bureau du ministre. 
Saïd Tawfiq


Mais le ministre reste sourd à la contestation et justifie sa position par sa volonté de renouveler le monde culturel afin de «libérer le ministère de l’emprise d’une seule tendance de sorte que la culture soit pour tous les égyptiens». En fait les intellectuels le suspectent de vouloir «détourner l’identité de l’Égypte et de placer les intérêts de la confrérie au-dessus des intérêts du pays». Le secrétaire général du Conseil suprême de la culture, Saïd Tawfiq, a démissionné et a estimé que «ce ministre, qui n’a rien à avoir avec la culture, ne fait qu’exécuter l’agenda des Frères musulmans qui savent qu’ils ne pourront pas diriger le pays avec autant d’intellectuels dans l’opposition, c’est pourquoi ils veulent les exclure du ministère». 
Un des leaders intellectuels de la révolution du 25 janvier abonde dans le même sens : « Notre combat n’est pas contre le ministre en tant que personne mais contre un projet qui va dévaster le patrimoine culturel de l’Égypte. Et là, on ne parle pas de la ''frérisation" de la culture à l’instar des autres institutions étatiques parce que les Frères musulmans n’ont jamais eu d’intellectuels et ne possèdent pas de projet culturel. Ce groupe qui n’a rien offert au monde de la culture au cours des dernières décennies n’a aucun droit maintenant d’y avoir la haute main ».

L'influence de Sayed Qotb

Sayed Qotb


Le porte-parole des Frères musulmans, Ahmad Aref, justifie la position gouvernementale en affirmant que «le nouveau ministre veut lutter contre la corruption au sein du ministère de la Culture et en même temps le libérer de l’emprise du courant laïque qui le domine depuis des décennies. La culture islamique a été marginalisée ces dernières années. Or, les racines de la culture égyptienne sont islamiques»

L’écrivain Youssef Al-Qaïd conteste la décision de supprimer certaines activités comme le ballet : «Il est absurde que le régime au pouvoir omette le problème de l’insécurité, la crise politique et économique qui frappent le pays et s’occupe de l’interdiction de la musique et de la danse. Ce n’est là qu’un exemple de cette idéologie stérile qui trace l’avenir de notre pays». Il pense que les Frères musulmans poursuivent l’idéologie de Sayed Qotb, poète, essayiste, critique littéraire égyptien puis militant musulman membre des Frères musulmans, exécuté par pendaison le 29 août 1966. Il avait basé ses œuvres sur le rejet de la culture et de la créativité. «Sayed Qotb régit l’Égypte de sa tombe et Alaa Abdel-Aziz ne fait qu’exécuter à lettre la politique des Frères musulmans, un groupe réputé pour son hostilité aux arts. La confrérie des Frères musulmans est attachée seulement à l’idée de la nation islamique sans tenir compte de l’Égypte».

L’écrivain gauchiste Farida Al-Naqach, critique elle-aussi l’idéologie doctrinale de la confrérie : «La culture avec sa grande diversité est en contradiction avec la doctrine des Frères musulmans fondée sur l’obéissance aveugle. L’histoire nous apprend que ce groupe a toujours été hostile à la créativité et à la liberté d’expression. Il ne faut pas oublier qu’ils ont déjà mené des compagnes féroces contre Taha Hussein, Nasser Hamed Abou-Zeid et Naguib Mahfouz les accusant d’apostasie. Aujourd’hui au pouvoir, les Frères musulmans essayent de préparer le terrain à leur projet de l’État islamique en écartant toutes les autres tendances intellectuelles de la scène ».

L’Égypte est en train de prendre le tournant de la répression de la culture, l’un des secteurs auxquels les Frères musulmans s’attaquent après avoir combattu la justice, neutralisé l’armée et étouffé la presse. 

http://www.tribunejuive.info/culture/lexception-culturelle-en-egypte

5 commentaires:

Gérard AMSELLEM a dit…

L'Europe épinglée pour ses aides financières à l'Egypte sans aucun contrôle sur l’utilisation de ces aides. Barroso et Ashton sont restés muets sur ce rapport de la Cour des Comptes Européenne.

Marianne ARNAUD a dit…


Cher monsieur Benillouche,

Vous aurez beau geindre et gémir et vous pourrez verser toutes les larmes de votre corps, la seule question qui vaille, dans un régime démocratique, restera : "Qui a donné le pouvoir aux Frères musulmans ?"
Si la réponse est : "Une majorité d'électeurs égyptiens", il faudra que tous les autres, fassent contre mauvaise fortune bon coeur, et boivent leur calice jusqu'à la lie, en chantant : "Vive la démocratie" !

Jean Smia a dit…

Permets-moi de reprendre une des tes phrases : «  les frères feignent d'ignorer que la culture....», non, bien qu'ils savent parfaitement tout cela, leur dessein est de réécrire l'histoire de l’Égypte, ce qui leur est indispensable pour parvenir à installer leur dynastie. Pour cela, il leur faut une population complètement asservie culturellement.
Peu leur importe les vérités et l'enseignement de toutes sciences et arts, il leur faut construire une nouvelle génération à l'image des nazis qui construisaient des pouponnières d'enfants « aryens » dont la monoculture devait rendre imperméables et incompatibles à tout échange avec les autres cultures humaines. Leur cheminement intellectuel est le même.
Il s'agit d'un plan construit et réfléchi pour une société dans laquelle la femme ferait partie d'un troupeau et où la libre opinion serait un péché.
Ce sont tous les enfants d’Égypte et tous les bébés à y naître qui sont leur cible.
Il ne leur faut que 20 ans pour instaurer leur « meilleur des mondes ».
Après, ça marchera tout seul car ces enfants voteront comme on leur a appris qu'il faut voter.

Cependant, que cette paille dans l’œil du voisin ne nous empêche pas de voir la poutre que constitue ces enfants empapillotés dans certaines rues de Méa Shéarim et qui sont élevés dans la même forme d'enseignement monolithique que celle dénoncée plus haut.

Cohen Michèle a dit…

Il faudrait qu'à présent l'occident agisse et se mêle, alors que beaucoup qui crient contre les mesures arbitraires prises par les frères musulmans ( et çà n'est qu'un début ) ont voté pour Morsi ou comme en Tunisie pour le parti Ennada.
Mr smia, en ce qui concerne le cheminement des enfants qui vont naitre en Egypte, Tunisie et autres pays du Magreb n'est il pas un peu osé de le comparer à ceux qui vont naître à Mea Chearim ? l'enseignement de la haine meurtrière ne se fera que d'un côté. J'attire votre attention que je ne suis pas religieuse.

Jean Smia a dit…

@ Michèle Cohen,
Il ne s'agit pas d'enseignement de haine ou d'amour, il s'agit de refuser que l'on ferme des jeunes esprits avec des certitudes alors qu'ils auront à faire face à un univers qui n'est qu'incertitudes.