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mardi 11 juin 2013

MAITRE APRÈS DIEU, LE SULTAN ERDOGAN RESTE AUTISTE



MAITRE APRÈS DIEU, LE SULTAN ERDOGAN RESTE AUTISTE

Par Jacques BENILLOUCHE
copyright © Temps et Contretemps


La jeunesse turque ne désarme pas et elle a fait face le 11 juin à plusieurs dizaines de policiers, en tenue anti-émeute, qui ont pénétré dans le parc Gezi, site principal de la contestation. La police se prépare à démanteler le campement de tentes et à enlever les banderoles et les drapeaux installés par les protestataires. Elle avait déjà pris le contrôle, la veille, de la place Taksim, près du parc.



Bras de fer


Manifestants au parc Gezi


Les manifestants donnent l’impression de s’en prendre uniquement à Tayyip Erdogan. La personnalité même du premier ministre est en cause et surtout son orgueil déplacé qui l’éloigne de la base. Nombreux sont ceux qui le critiquent parce qu'il se prend pour l’envoyé de Dieu, chargé de présider aux destinées de son pays. Son autisme face à la mobilisation du pays reste déconcertante. Il est vrai qu’il bénéficie d’un soutien populaire parmi la classe défavorisée peu occidentalisée. Il est vrai aussi qu’il a réussi à s’installer au pouvoir en maitre absolu après avoir éliminé politiquement l’opposition, avoir neutralisé l’armée et avoir placé ses pions islamistes dans tous les rouages de l’État. C’est pourquoi il ne craint pas le bras de fer pour s’opposer aux manifestants de la place Taksim.

Il n’a cependant pas réussi à décourager la contestation malgré tous les garde-fous qu’il a mis en place. Il a menacé l’armée en l’accusant de complot contre l’État, il a intimidé les médias et le cas échéant il y a mis ses hommes, il a lancé des poursuites judiciaires contre les principaux opposants. Mais il a réussi "l’exploit" de s’éloigner de ses compagnons de route de l’AKP, déçus  par ses méthodes autoritaires. Les troubles actuels prouvent qu’il s’est totalement coupé de la jeunesse laïque, ouverte à l’Europe et à l’occident et très sensible à la démocratie. 
Les tentes au parc Gezi

Le «sultan», surnom acquis du temps où il était maire d’Istanbul dans les années 1990, a cherché à calmer le jeu en s’envolant pour le Maghreb durant quelques jours pour éviter l’affrontement. Il a mandaté le vice-premier ministre Bülent Arinç et le président Abdullah Gül de tenter l’apaisement. Mais rien n’y a fait et tous les slogans des manifestants étaient concentrés sur sa personne et non sur le gouvernement.



Entêtement


Le sultan Selim 1er


Sûr de lui, il a maintenu des décisions contestées et considérées provocatrices par les laïcs. Il a maintenu l’interdiction de la vente d’alcool après 22h ; il a confirmé les plans d’aménagement de la place Taksim ; il a imposé la construction sur le Bosphore d’un pont baptisé Selim 1er dit le terrible, du nom du sultan qui avait persécuté la minorité alévie. Selim était entré en rébellion contre son père qu'il finit par contraindre à l'abdication. Il tua ses frères et neveux pour éliminer tout prétendant au trône et donna la preuve de son intransigeance en exécutant devant leurs hommes, deux officiers ayant montré des signes d'insubordination. La jeunesse voit mal les motivations qui justifient de rappeler le nom de ce sultan sanguinaire, certes le père de Soliman le Magnifique.

Erdogan se sent fort car il puise ses soutiens parmi les habitants de la périphérie d’Istanbul où il est né et qui l’ont aidé à s'élever au sein du parti islamo-nationaliste, Milli Görüs. Il avait alors fait ses premières armes contre le pouvoir kémaliste pour lequel il a gardé un fort ressentiment jusqu’à tenter d’éradiquer son souvenir. Alors il compte sur cet électorat modeste et conservateur qu’il pourrait, si nécessaire, mettre face aux contestataires. 
Mausolée Ataturk



Calculateur politique, il ne prend pas ses décisions à la légère. Il inscrit son programme dans une suite logique tendant à effacer certains faits historiques douloureux qui l’ont façonné. Il tient en fait à réaménager la place Taksim pour masquer le monument érigé en 1928 en l’honneur de la république kémaliste. Il veut punir les partisans de la gauche qui manifestent dans ce quartier taxé d’européen car il concentre à la fois le lieu de la vie nocturne de la jeunesse, le rendez-vous des touristes occidentaux, et l’espace des bistrots cosmopolites à l’esprit peu islamiste.  Il s’agit pour lui d’islamiser la place en construisant des centres commerciaux géants  à destination des touristes à tchador, venus d’Iran et des pays du Golfe.



Solitude autoritaire



Même ses amis ne comprennent plus sa stratégie politique. Ils n’ont pas approuvé le soutien apporté à l’opposition syrienne dont les effets se sont répercutés en Turquie. En effet, cet activisme y a réveillé le communautarisme des arabophones, des kurdes, des chiites et des alévis qui pratiquent un islam rationaliste et mystique. La paix fragile avec les kurdes risque par ailleurs d’exploser au contact de certains manifestants kurdes qui voudraient encore en découdre.
Eric Edelman

WikiLeaks a révélé en 2010 le portrait précis d’Erdogan fait par l’ambassadeur des Etats-Unis de 2003 à 2005. Eric Edelman le trouvait : «Orgueilleux, convaincu d’avoir été choisi par Dieu pour mener son pays, avec une tendance à la solitude autoritaire qui l’empêchait de constituer un cercle de conseillers forts et avisés, de s’assurer un important flux d’informations fraîches et de développer une communication efficace entre la tête du parti, le gouvernement et les groupes parlementaires». Le portrait était certes acide mais il avait anticipé cette solitude de l’autocrate responsable des évènements actuels. Coupé de l’opinion, il a voulu s’appuyer sur sa légitimité démocratique pour ordonner la répression des premiers jours, sans se rendre compte qu’il radicalisait en fait la contestation et même ses propres partisans.

Il a ainsi prouvé qu’il était un homme seul au sein de son parti même s’il bénéficie de l’absence d’une opposition crédible. Cela le pousse à faire preuve d’une intransigeance qui n’est plus de mise lorsque la rue gronde, la même intransigeance qui l'a caractérisé face aux israéliens dans l’affaire de la flottille de Gaza lorsqu’il n’avait jamais voulu reconnaître une quelconque responsabilité turque. Il fait preuve de la même intransigeance dans les négociations sur le règlement d’indemnités aux familles des victimes. Il est certain d'avoir raison et de ne devoir des comptes qu’à Dieu.

L’opposition est inexistante car elle a perdu de sa crédibilité sous les coups de butoir du pouvoir. Le Parti républicain du peuple n’a rien fait pour exister en amenant à lui les contestataires car il agrège autour de lui en majorité des kurdes qui se trouvent neutralisés par l’accord signé avec le PKK.  
Fethullah Gülen

Pour l’instant il faut se contenter du silence de l’éminence grise de la politique turque, l’imam exilé Fethullah Gülen, dont la secte est réputée pouvoir assurer quelques millions de voix au candidat de son choix. Il a pris clairement ses distances avec la dérive autoritaire du premier ministre. Il vit actuellement en Pennsylvanie, aux États-Unis, où il enseigne une version de l’islam modernisé. Gülen a exprimé sa croyance en la science, au dialogue interconfessionnel et en la démocratie. Il a amorcé ce dialogue avec des différents représentants de la religion, le plus emblématiques est la rencontre avec le Pape Jean Paul II.

Gülen a déploré le détournement déplorable de l'islam par les terroristes qui ont revendiqué être des musulmans et agissant en dehors de toute conviction religieuse. Il a critiqué la flottille pour Gaza menée par la Turquie pour essayer d’apporter de l'aide sans le consentement d'Israël : «L’échec des organisateurs à chercher une entente avec Israël avant la tentative d’apporter de l'aide est un signe de résistance envers l'autorité et ne donnera pas lieu à des discussions fructueuses.» Il a été décrit dans les médias anglophones comme «l’une des personnalités musulmanes les plus importantes au monde.».

Gülen a soutenu le développement d’un groupe bancaire (Bank Asya), tourné initialement vers l’Asie centrale, mais largement diversifié. Il a également contribué au développement d’un groupe de presse, Feza,  qui publie entre autres le quotidien turc à grand tirage Zaman et contrôle plusieurs chaînes de télévision en plusieurs langues, diffusant des entretiens de Gülen. Populaire en Turquie, mais menacé par certains milieux défenseurs de la laïcité, il s’est installé aux États-Unis d’Amérique en 1999, où il a accéléré le développement d’activités inspirées de sa pensée. 
La répression par le gaz

Certains voient en lui une alternative au pouvoir actuel, une alternative à la dérive autoritaire d’Erdogan. D’ailleurs, depuis plusieurs mois, le président Abdullah Gül, fait preuve d’une certaine réserve à l'égard de Tayyip Erdogan qui reste pour l’instant toujours le plus fort. Une seule certitude cependant, l'armée contrairement à la Syrie ne pourra pas lui prêter main forte en raison du fort contentieux qui existe entre eux.

1 commentaire:

MARCO kOSKAS a dit…

Même si l'on espère de tout coeur que l'opposition chassera du pouvoir Erdogan le belliqueux, on se demande quand même ce qui bout dans la marmitte turque. Car là-bas, les islamistes autoritaires étant déjà au pouvoir, ils ne risquent pas de tierer les marrons du feu laïc. L'appel au peuple d'Erdogan,qui voudrait lancer lescouches de la population qui lui sont encore favorables contre ses détracteurs, rappelle quand même un peu ce qui s'était passé en Roumanie, après la chute des Causescu. Ca rappelle aussi la repression brutale d'Ahmadinejad contre les démocrates iraniens. mais ça ne rappelle que des mauvais souvenirs. Et l'on est saisi de perpléxité en repensant au grand crédit, à la quasi amitié que Barack Obama accorde à ce type imbû de lui même, arrogant et ignare. La leçon provisioire que l'on peut tirer des évènements en Turquie,n'est pas à proprement parler une leçon de politique interieure turque. On ne sait pas ce qui va se passer. Pour l'instant on peut juste constater que le président américain ne comprend rien, mais alors rien du tout, au monde arabo-musulman. Espérons aussi que les laïcs turcs chasseront le chouchou d'Obama sans qu'il n'y ait le même bain de sang en Turquie qu'en Iran.