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mercredi 8 août 2018

La Jordanie, maillon faible de la région, est en danger



LA JORDANIE, MAILLON FAIBLE DE LA RÉGION, EST EN DANGER

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright ©  Temps et Contretemps


La Jordanie traverse une grave crise économique et sociale. Les pays du Golfe, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït ont accordé une aide de 2,5 milliards de dollars à Amman mais c'est insuffisant. L'enveloppe, décidée à l’occasion du sommet des quatre pays à la Mecque, comprend un acompte versé à la banque centrale de Jordanie, une garantie de la Banque mondiale, un soutien budgétaire sur cinq ans et le financement de projets de développement.



La Jordanie s’est engagée auprès du FMI (Fonds monétaire international) à mener des réformes structurelles en échange d'un prêt de plusieurs centaines de millions d'euros. Mais elle est secouée par d'importantes manifestations car cette nouvelle politique entraîne des hausses de prix à répétition et un projet de loi fiscale. Une semaine de manifestations a conduit le premier ministre Hani Mulki à démissionner le 4 juin. Son successeur s’est trouvé contraint de calmer la rue en retirant le projet de loi controversé.
Jordanie camp de réfugiés

L'économie jordanienne traverse une période difficile, avec 18,5% de la population au chômage, 20% vivant à la limite du seuil de pauvreté, une faible perspective de croissance en 2018 et une inflation de 5%. Devant cette situation, les alliés de la Jordanie craignent un nouveau printemps arabe qui décomposerait le Royaume. La communauté internationale semble sourde aux appels à une aide plus substantielle pour secourir les 700.000 réfugiés syriens ayant fui la guerre et qui pèsent lourdement sur les finances publiques. Federica Mogherini a confirmé que l’UE soutient, pour un montant d’un milliard d’euros depuis 2016, de nombreux projets hydraulique, énergétique et humanitaire.
Omar Al-Razzaz

Le roi de Jordanie, Abdallah, a remplacé son premier ministre pour désamorcer les grandes protestations contre des réformes qui ont frappé principalement les pauvres. Il a désigné Omar Al-Razzaz, ancien économiste de la Banque mondiale et ancien ministre de l’Éducation, pour former le nouveau gouvernement. La Jordanie avait toujours renoncé aux réformes dans le passé, craignant un retour de bâton social après les troubles de 2012 qui ont secoué le pays. Mais l'économie jordanienne a du mal à se développer en raison des déficits chroniques et de la baisse des capitaux privés étrangers. Les réformes sont indispensables.
Israël, qui a signé un traité de paix avec la Jordanie, suit la situation avec beaucoup d’inquiétude car il ne peut accepter d’instabilité à ses frontières. Or l’existence du Royaume est en jeu mais les troubles ne sont pas d’origine exclusivement jordanienne. Toute la région du Moyen-Orient veut mettre la question palestinienne au devant de sa préoccupation. Elle ne veut pas suivre les conseils de Donald Trump qui, à son accession au pouvoir, avait clairement signifié qu’un accord entre les Arabes et les Etats-Unis était subordonné à une mise en veilleuse de la question palestinienne. L’alliance stratégique profonde entre Trump, Netanyahu et Mohammed Bin Salman, a été conçue pour affronter l’Iran, pour l’isoler de la région et le forcer à se retirer derrière ses frontières, voire pour renverser le système islamique. Les Palestiniens n’ont plus leur place dans cette stratégie.
Or la Jordanie est centrale pour la mise en œuvre de tout accord palestinien ; certains voient dans ce pays une terre alternative pour les Palestiniens. C’est le rêve de beaucoup de nationalistes israéliens qui refusent de créer un État palestinien. Les troubles d’aujourd’hui en Jordanie coïncident avec les tentatives de mise en œuvre de l’accord du siècle de Trump. Les Jordaniens soupçonnent que la liquidation de la question palestinienne se fera à leurs dépens. Ils pourraient donc changer leurs alliances pour se rapprocher du camp syrien dans le seul but de consolider l’existence du Royaume. Mais l’Histoire du pays reste toujours brûlante.

En effet, la Jordanie a toujours été présentée comme un modèle de stabilité et de sécurité au Moyen-Orient mais c’est une monarchie qui a toujours régné sans partage grâce à un efficace système géré par les «moukhabarates», les services de renseignements. Elle constitue une zone tampon entre la péninsule arabique et le Proche-Orient. La majorité de la population jordanienne est en fait palestinienne puisque les Palestiniens, 60% de la population en Jordanie, ont fui leurs terres en deux étapes, en 1948 d’abord puis à la suite de la Guerre de Six-Jours en 1967. Sans ressources naturelles, la monarchie hachémite est donc restée fragile.
Les Palestiniens ont toujours été considérés à part au sein de la Jordanie. En 1970 notamment au cours du «septembre noir», une véritable guerre a éclaté entre le roi Hussein Ibn Talal et les Palestiniens, faisant plusieurs dizaines de milliers de morts. Malgré cela, la Jordanie était réputée pour être une dictature «efficace», très liée aux Etats-Unis et à Israël qui voulaient en faire une base de déstabilisation contre les régimes bassistes de l’Irak et de la Syrie. Le roi Hussein a toujours parlé au nom des Palestiniens jusqu’en 1987. En effet, après le choc subi par la première Intifada, la «révolte des pierres», les Palestiniens ont affirmé leur volonté de ne plus accepter le joug du roi. C’est à ce moment que le roi Hussein a abandonné toute velléité de récupérer la Cisjordanie.
N’étant plus un intermédiaire pour les Palestiniens, la Jordanie s’est retrouvée ensuite marginalisée durant la première guerre contre l’Irak en 1991 car la grande majorité des Jordaniens s’opposait à la guerre. Elle avait décidé d’être du côté de Saddam Hussein. La position d’Hussein de Jordanie vis-à-vis de ses protecteurs américains devint difficile. Après la défaite du dictateur irakien, des centaines de milliers de Palestiniens furent expulsés du Koweït et du Golfe et se réinstallèrent en Jordanie alors qu’au même moment, les pays du Golfe stoppaient leur aide financière pour «punir» la Jordanie d’avoir été aux côtés de Saddam.
C’est à ce moment que le roi Hussein décida d’une libéralisation relative, une sorte de «démocrature». Les partis d’opposition furent légalisés, des élections ont eu lieu, la presse et les associations ont pu fonctionner presque librement mais sous le contrôle des moukhabarates. Les partis islamistes ont alors eu une progression importante. Cela n’empêcha pas les tensions politiques de se raviver en raison d’une crise latente au niveau social et d’une absence d’investissements.  Des turbulences ont éclaté au sein de la population jordanienne «de souche», sous forme «d’émeutes de la faim». Les Palestiniens, exclus de la fonction publique et de l’armée, se sont retrouvés dans la pauvreté.  La détérioration de la situation en Cisjordanie et à Gaza a créé de nouvelles pressions. Les frontières entre Israël et la Jordanie ont été fermées à plusieurs reprises, ce qui a eu des effets très déstabilisateurs pour l’économie jordanienne. Après le déclenchement de la deuxième Intifada, en 2000, la Jordanie devint un espace sinistré sur le plan économique. La disparition du roi Hussein en 1999 a finalement été un coup dur pour le régime très personnalisé car le roi avait su doser répression et cooptation d’une manière assez habile.
Avec la nouvelle guerre américaine contre l’Irak en 2003, la Jordanie se retrouva à nouveau coincée car elle ne pouvait soutenir ouvertement les Etats-Unis. Mais cela ne l’empêcha pas de devenir une plaque tournante pour les opérations militaires américaines clandestines. La volonté des néoconservateurs de remodeler l’ensemble de la région après l’élimination de Saddam Hussein avait en fait pour but de neutraliser les régimes récalcitrants en Syrie et en Iran. Abdallah II le nouveau roi vit un intérêt dans cette évolution car la dynastie hachémite pouvait assurer son avenir en étant une alliée stratégique des Etats-Unis.
Mais la région n’a pas cessé de s’enliser. L’Irak et la Syrie sont à feu et à sang. Les Jordaniens et les Palestiniens sont sans illusion face aux manœuvres politiques israélo-américaines car ils sont convaincus que le  but de Washington est d’imposer la consolidation de l’occupation en Cisjordanie. Le régime iranien, au cœur de l’«axe du mal», résiste et se rebelle. Dans cette enchevêtrement politique, la monarchie jordanienne s’est fragilisée. Les moukhabarates ne sont plus aussi efficaces pour contrôler la situation.  Israël ne veut pas envisager la chute du régime car il ne peut se permettre de laisser la frontière stratégique du Jourdain entre des mains ennemis.

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