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jeudi 9 août 2018

La 4ème armée du Moyen-Orient est un tigre de papier


LA 4ÈME ARMÉE DU MOYEN-ORIENT EST UN TIGRE DE PAPIER

Par Jacques BENILLOUCHE

Copyright ©  Temps et Contretemps


Hakirya Tel-Aviv

Il ne faut jamais mésestimer son ennemi, même lorsqu’il a un genou à terre à la suite des sanctions américaines qui le mettent au bord de l’asphyxie. La bête blessée peut être très dangereuse surtout lorsqu’elle a peu à perdre. C’est pourquoi Tsahal, dont le rôle est de faire face à toutes les éventualités, réactualise en permanence l'inventaire des moyens dont dispose Téhéran pour se défendre. L'Iran est la quatrième armée du Moyen-Orient après Israël, la Turquie et l'Arabie.


Parade militaire

Plusieurs années après la guerre destructrice Iran-Irak, les experts israéliens se penchent sur l'état et le volume de l'armement mis à la disposition des militaires iraniens. Les conditions matérielles de l'ennemi sont décortiquées dans les sous-sols de la Kyria, le Pentagone israélien, pour définir la stratégie à suivre afin d’éradiquer le danger des forces iraniennes. Mais l'impression générale qui se dégage de cette analyse démontre que, malgré les rodomontades de ses dirigeants, l'armée iranienne n'a pas encore acquis les moyens de sa politique offensive, sauf sur des petits théâtres d’opérations comme la Syrie où elle agit en tant que milice plutôt qu'en armée.
Elle reste une armée de fantassins, prête à défendre ses frontières ou à envahir ses voisins plutôt qu'une armée dotée d'une technologie de pointe. Elle excelle en Syrie mais au prix de la mort de centaines de soldats et surtout de dizaines d’officiers généraux. Sans la présence des Russes qui sont intervenus en sauveurs, les Iraniens auraient été défaits par les rebelles syriens et surtout par Daesh.
Enterrement de deux Gardiens

L'embargo a contribué à freiner la modernisation de troupes qui ont perdu 40% de leur arsenal durant la guerre avec l'Irak et qui restent dotées, encore aujourd'hui, d'un matériel qui a subi l'usure du temps. Par ailleurs la guerre et la révolution ont décapité une armée qui a éliminé ses meilleurs chefs. Le chef d'État-major iranien, le général Mohammed Hussein Baqeri, a sous son commandement 545.000 militaires d’active et 1.800.000 réservistes. 
Mais les éléments les plus entraînés, les plus inconditionnels, les plus dogmatiques, les plus nationalistes et les plus loyaux envers le régime sont les Gardiens de la Révolution au nombre de 125.000 hommes répartis en quatre corps comprenant quatre divisions blindées et six divisions d'infanterie. Ils représentent une entité complètement indépendante de l'armée régulière avec son propre budget, sa marine, son armée de l'air et ses forces terrestres. Les hautes autorités de l'État s'appuient sur cette colonne vertébrale du régime. Mais ils manquent eux-aussi de matériel moderne depuis que les Américains ont appliqué les sanctions à leurs comptes bancaires pour les empêcher de s'approvisionner à l'étranger.
Le général Baqeri

L'infanterie aligne 1.650 tanks incluant 100 tanks Zulfiqar, dérivés du T72-S, fabriqués sous licence russe par les usines locales iraniennes. La majorité des chars est composée de Chieftains anglais ou de M-60 américains qui datent du temps du Shah. Des tanks russes T54, confisqués aux Irakiens, ont été intégrés et ont été complétés par des achats auprès de la Chine et de la Corée du nord. Mais l'origine occidentale de la majorité du matériel de base entraîne une forte dépendance vis-à-vis de l'étranger. Les pièces détachées, indispensables à la remise en état de ce matériel lourd, font l'objet d'un embargo partiellement détourné par certains pays d'Afrique qui trouvent une source de revenus exceptionnels dans la revente à l'Iran de matériel de récupération au rebut. Cette difficulté d'approvisionnement permet d'avoir un doute sur la qualité de la maintenance du matériel et a fortiori sur la fiabilité des tanks.

Après sa guerre avec l'Irak, l'Iran s'était lancé dans une politique de réarmement auprès de nouveaux fournisseurs et plus particulièrement la Russie, la Chine, la Corée du nord, la Tchécoslovaquie et la Pologne. Les pays de l'Est lui fournirent alors les chars Tiam de type MBT que certains voient comme une réplique du Merkava israélien, sans que l'on puisse déterminer par quel canal la copie a pu s'effectuer.
Les forces aériennes comprennent 30.000 personnes et 479 avions de combat. Mais à peine 60% du matériel américain reste en état de fonctionnement et 80% de l'aviation est en fait d'origine russe. L'intégration des F-14 avec les Mig-29 crée une hétérogénéité qui ne favorise pas l'efficacité de l'aviation. L'Iran détient par ailleurs, en provenance d'Irak, quelques Sukhoï Su24-S âgés de plus de 25 ans. Les avions de transport et les hélicoptères sont en nombre limité. 

Les forces aériennes sont organisées en trois zones avec un commandement indépendant. La zone ouest, couvrant la frontière irakienne ainsi que la région de Téhéran, fait l'objet de la plus grande attention puisqu'elle abrite la majeure partie des intercepteurs et des chasseurs-bombardiers. La zone sud protège le Golfe persique avec des appareils P-3F de patrouille maritime. Cette organisation montre cependant ses faiblesses et ses lacunes en particulier dans la couverture radar du territoire iranien qui s'étend sur plus de 2.000 kilomètres. Les analystes militaires ont détecté un manque de communication et d'organisation interarmées qui réduit l'efficacité des pilotes iraniens soumis par ailleurs à une suspicion généralisée. Parce que les avions leur ouvrent des tentations de fuite, ils ne se déplacent qu'accompagnés d'officiers de sécurité chargés de prévenir les défections et de les éloigner de tout contact suspect.
Selon les experts militaires, l'état de la marine est à l'avenant, certains le jugent lamentable. Environ 18.000 personnes composent une marine basée à Bandar Abbas équipée de trois sous-marins russes Kilo, trois frégates et deux corvettes, ces matériels datant de plus de 40 ans, donc périmés. On ne connait pas de navires modernes et la maintenance des anciens bâtiments laisse à désirer. L'Iran a bien annoncé en 2007 la sortie d'un nouveau navire de ses propres chantiers navals, le Jamaran mais il s'agit d'une amélioration de la frégate lance-missiles Kaman, d'origine française, acquise dans les années 1970 avec une technologie dépassée.


L'embargo a imposé la restructuration des industries militaires qui ont pris de l'essor après la fusion des complexes industriels de l'armée avec les moyens illimités des Gardiens de la Révolution. Les pays de l'Est et la Corée ont fourni la technologie balistique et le savoir-faire pour la fabrication d'armes de destruction massive devant permettre à l'Iran de s'opposer à ses deux principaux ennemis de la région : l'Arabie saoudite et Israël. Sa volonté de contrôler le trafic maritime du Golfe persique et autour du détroit d'Ormuz a été à l'origine du développement de systèmes balistiques de moyenne portée.
Le ministère de la Défense contrôle plus de 300 usines de production militaire chargées de fournir l'armée en munitions, en armements terrestres et en missiles. La Corée du nord a construit le plus grand complexe à Ispahan pour la fabrication de chars, de munitions et de carburant propergols pour missiles. La Chine s'est chargée de développer à Semnam des usines de conception de missiles devant atteindre une production annuelle de plus de mille unités. Ces unités industrielles donnent l'illusion d'une autonomie dans le domaine des munitions et dans la réalisation d'avions et de véhicules blindés mais ces projets n'ont pas encore atteint une capacité de production conséquente.

Les budgets militaires ont subi une forte croissance durant ces dernières années car l'Iran voulait faire sortir ses forces armées aériennes de leur sous-développement. Des progrès tangibles ont été relevés dans l'aéronautique en particulier grâce à la fabrication de l’hélicoptère Shabaviz 2-75 dont seul le moteur est importé. L'Iran avait annoncé la fabrication locale de deux nouveaux chasseurs à réaction, le Saegheh censé remplacer l'Azarakhsh (l'éclair), mais la construction à «échelle industrielle» n'est pas encore confirmée. Deux autres avions ont été conçus, Dorna (Alouette) et Partsu (Hirondelle), pour l'entraînement de ses pilotes.
Malgré les progrès enregistrés par les industries iraniennes, les experts militaires sont unanimes à affirmer qu'en raison des délais nécessaires à la conception et à l'industrialisation des prototypes, les matériels de fabrication locale sont déjà périmés dès leur sortie des chaînes industrielles. Ces systèmes, développés sur la base d'une technologie des années 1990, sont obsolètes par rapport au matériel dont disposent les voisins de l'Iran avec les F-15, F-16, F-35, Mirage et Rafale détenus indistinctement par Israël, l'Arabie saoudite, la Jordanie, le Bahreïn et les Émirats. Les avions iraniens sont aveugles parce qu’ils ne disposent pas de radars perfectionnés et sont inoffensifs sans bombes guidées au laser et au GPS. Les matériels de fabrication locale sont incapables de se mesurer aux produits innovants de la haute technologie israélienne et américaine. De là à penser que les Occidentaux ont surévalué la capacité offensive de l'Iran, il n'y a qu'un pas qui pourrait être franchi par les analystes militaires.
Une autre grande lacune subsiste et elle pourrait être la faille exploitée par les Israéliens. L'Iran n'a pas de système défensif élaboré et il compte sur ses missiles, insuffisants selon les experts, pour assurer une sécurité totale. Les nombreux projets qui ont permis la mise au point des missiles Nazeat, Oghab et Shahin ainsi que le Fadjir, qui a reçu le baptême du feu entre les mains des combattants du Hezbollah, ont une efficacité limitée en cas d'offensive massive d'envergure.

Mais les projets qui éveillent le plus l'attention des Israéliens concernent la fabrication de nouveaux missiles dont les techniciens étrangers connaissent parfaitement les spécifications puisque la technologie provient de la Chine, de la Corée du nord et de la Russie. Le Shahab-3 est inspiré du missile coréen No Dong et dispose d'une portée de 1.500 km. Le Shahab-4, dérivé du SS-4 à carburant liquide de l'ex-URSS, dispose d'une version lanceur de satellite et d'une version militaire avec une portée de 4.000 kms. S'agissant des missiles, le doute subsiste sur les réelles capacités des Iraniens à disposer d'engins à combustible solide, plus difficilement détectables. L'Iran a annoncé les tests réussis du missile Sejjil dont la portée est de 2.000 kms, pouvant donc atteindre Israël,  mais les expérimentations ne donnent pas pour l'instant une crédibilité assurée à cette force de dissuasion iranienne.
L'Iran sait que, même s'il acquiert des chasseurs évolués de quatrième génération, la formation de ses pilotes s'étendrait sur plusieurs années et c'est pourquoi certains stratèges israéliens ne veulent pas attendre et conseillent d’attaquer l’Iran contre l’avis de l’État-major et des principaux services sécuritaires qui ont mesuré la réalité du danger. Les Israéliens ont évalué l'indigence d'une défense aérienne iranienne basée uniquement sur des missiles périmés, mais ils n'excluent pas le risque de pertes militaires sensibles qu'ils sont obligés d'intégrer dans leur scénario en cas d’une éventuelle frappe israélienne de masse. Ils s'inquiètent en revanche d'une riposte par tirs désordonnés contre les villes et les civils malgré leurs nouveaux engins d'interception. Ils envisagent donc tous les scénarios pour éviter les risques de bombardements du type de ceux qu'ils ont subis avec les Scud irakiens, à lanceurs mobiles. De récents progrès ont été réalisés pour protéger les villes grâce aux systèmes anti-missiles Dôme de fer, Arrow et Fronde de David..
Arrow-3

Les analystes militaires pensent que le programme nucléaire reste le danger principal parce que les centres sont entourés de mystère et que l'état d'avancement des recherches est encore nébuleux, bien que des transfuges aient apporté des informations précieuses. La surmédiatisation des tests de missiles iraniens sol-sol entre clairement dans la stratégie de dissuasion iranienne mais est surtout destinée à la propagande interne du régime. L'Iran est conscient de l'écart technologique auquel il doit faire face, mais laisse planer le doute sur ses réelles capacités techniques. Pour cela, il fait illusion en étalant sa puissance militaire qui n'a rien de comparable à celle de Tsahal.

Sans que l'on sache s'il s'agit d'une stratégie, Tsahal relativise le danger iranien immédiat bien qu’en 2018 l’armée iranienne ait été placée au 21ème rang mondial devant l’armée saoudienne qui consacre 77 milliards de dollars par an de budget militaire face aux 16 milliards de dollars pour l’Iran.  Mais l’argent n'est pas le seul critère pour juger des capacités des forces militaires d'un pays qui dépendent de la qualité de l'entraînement des forces armées. En effet, l’énorme somme d'argent dépensée par Riyad chaque année signifie que le pays possède l’une des armées les mieux équipées de la région mais son échec à vaincre les milices yéménites soulève des doutes sur l'efficacité des forces armées saoudiennes. 
Il en est de même de l’Iran qui a une forte capacité de nuisance avec ses mercenaires chiites et ses fantassins mais il peut difficilement se mesurer à une armée dotée des meilleurs armements technologiques ce qui donne à certains experts occidentaux l’impression que l’Iran est un tigre de papier. Cela explique le calme dont fait preuve le général Gadi Eizenkot et son équipe qui ne semblent pas pressés d’en découdre dans l'immédiat avec l’Iran mais plutôt avec ses affidés chiites en Syrie et au Liban.


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