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samedi 18 août 2018

Israël : Bonne santé économique et pauvreté



ISRAËL : BONNE SANTÉ ÉCONOMIQUE ET PAUVRETÉ

Par Jacques BENILLOUCHE

Copyright ©  Temps et Contretemps


Deux nouvelles contradictoires viennent de tomber cette semaine et elles sont sans appel. En examinant les coûts des aliments, des vêtements, des voitures et des locations d'appartements, Tel-Aviv, qui était au 34ème rang il y a cinq ans, est désormais la neuvième ville la plus chère du monde et la plus chère de l’OCDE. Par ailleurs, l'agence de notation Standard & Poor's a relevé la note de la dette souveraine d’Israël de A+ à  AA- plaçant ainsi Israël au niveau des grands pays occidentaux.



Ces informations sont contradictoires parce que malgré la bonne santé économique du pays, la pauvreté s’accentue pour atteindre des sommets jamais égalés. Et cela malgré la réalité du miracle économique faisant d’Israël «une oasis au milieu du désert», ou une nation start-up fascinante. Tout cela est certes vrai mais, alors que le taux de pauvreté d’Israël était de 13,8% en 1995, il atteint aujourd’hui 21%.  Selon l’OCDE, Israël a le plus haut taux de pauvreté parmi les pays développés. Un Israélien sur cinq et un enfant sur trois vivent dans la pauvreté. Seul le Mexique dépasse l’État juif quant au nombre de familles pauvres.

Les écarts de revenus se sont accrus et depuis la révolution des tentes de 2011, la classe moyenne a aussi été touchée. Les jeunes se précarisent et certains n’ont pas d’autre choix que de s’expatrier vers les Etats-Unis ou Berlin. Selon le rapport du contrôleur de l’État, la construction de nouveaux logements s’est ralentie sauf en Cisjordanie. C’est ainsi que le prix des logements a augmenté en 5 ans de 55% et les loyers de 30%.  Le coût de la vie progresse de telle manière que certaines familles, disposant de deux salaires, ont du mal à finir le mois et basculent dans la pauvreté. Les familles monoparentales sont dans le désespoir.
Militant du Likoud fouillant les poubelles

Et pourtant, en usant de la peur face au danger arabe et iranien, Netanyahou pourrait être à nouveau réélu car il peut se prévaloir du soutien des classes les plus défavorisées, en majorité séfarades et orthodoxes, dont la seule préoccupation reste la sécurité face aux populations arabes. Obnubilés par les risques sécuritaires, cette catégorie de la population est la seule à se sacrifier pour l’intérêt du pays alors que le gouvernement la matraque économiquement. En fait, Israël souffre du paradoxe d’avoir une économie très saine mais un niveau de pauvreté de plus en plus croissant.

Israël est un pays qui consomme beaucoup et qui fait marcher la carte bleue parce qu’elle permet les achats à tempérament, étalés sur dix mois. Cela booste l’économie. Comme s’ils n’avaient aucune confiance dans l’avenir, les Israéliens dépensent plus qu’ils ne gagnent, séjournent à l’étranger deux ou trois fois par an avec la frénésie de profiter du temps présent. Et plus ils consomment, et plus ils gavent les monopoles alimentaires qui imposent leurs prix et leurs marges sans que les Israéliens puissent faire un tri parmi les produits au prix prohibitifs.

Une grande complicité existe entre le patronat, les hommes d’affaires et les hommes politiques puisque le gouvernement a privatisé à tout va, en vendant les bijoux de famille et sans créer de réelle concurrence, la seule à faire baisser les prix. L’industrie chimique Agam et la société spécialisée dans les laitages, 80% du lait du pays, ont été bradées à des Chinois qui bien sûr ont profité de l’aubaine pour maintenir les prix au plus haut. En effet, les laitages sont 30% plus chers qu’à Paris et les prix des autres produits alimentaires sont à l’avenant.
Benjamin Netanyahou est responsable de l’essor de l’économie israélienne mais aussi de sa politique ultra-libérale lorsqu’il était à la tête des finances en 2003. Avec ses privatisations, il a désengagé l’État de certains secteurs, comme celui de la construction des logements sociaux qui a été stoppée au détriment des jeunes couples et des nouveaux immigrants. Alors, les jeunes émigrent aux Etats-Unis ou à Berlin où leurs diplômes sont recherchés tandis que l’immigration se tasse. Un million d’Israéliens vivent aux Etats-Unis et 48.000 à Berlin.
Certes, il n’ y a pas de chômage parce qu’il n’est pas indemnisé et que les salariés sont contraints d’accepter tous les travaux pour survivre. Les employeurs en profitent pour proposer des bas salaires quand il ne s’agit pas d’emplois précaires d’intérim. Les écarts entre les bas et les hauts salaires sont les plus élevés de l’OCDE. Le secteur dynamique de la nation start-up fait illusion car les emplois dans la haute technologie n’occupent que 10% de la population avec des hauts salaires qui font exception. Ces emplois sont boostés par les besoins militaires.
Constructions Amidar

Jusqu’à l’arrivée de Netanyahou aux finances en 2003, la pauvreté n’existait pas sous le régime travailliste très protecteur. Les nouveaux immigrants recevaient un appartement social et des conditions d’achat de véhicule, de meubles et d’appareils ménagers à des prix compétitifs. Aujourd’hui ils sont abandonnés à leur sort, sans emploi parce que leurs diplômes ne sont pas reconnus ce qui les pousse à retourner dans leur pays d’origine. C’est valable pour les Russes aussi bien que pour les Français qui constituent le plus fort contingent de l’alyah.
Sous l’alibi de la nécessité d’un budget de défense, le gouvernement a beaucoup taillé sur les dépenses de santé, d’éducation et sur les dépenses sociales au point que certains malades n’arrivent plus à payer le ticket modérateur de leurs médicaments. Mais paradoxalement les riches sont de plus en plus riches. Un signe ne trompe pas ; les nouvelles plaques d’immatriculation des voitures révèlent le nombre croissant de véhicules de haut standing aux prix double de ceux pratiqués en Europe.  
Révolution des tentes en 2011

Malgré ces difficultés, les Israéliens n’ont pas la culture de la contestation,  a fortiori lorsque les syndicats sont faibles.  S’ils le faisaient, on leur opposerait la situation sécuritaire qui exige de leur part une grande retenue et pas de grogne.
Mais certaines conséquences se font déjà sentir avec une baisse importante de l'immigration qui n’est plus une alyah de conviction sioniste mais une alyah de nécessité. Certes les arrivées de Russie et de Turquie sont en hausse entraînant une augmentation générale de 2% en 2017 mais parallèlement, on note une baisse des nouvelles arrivées depuis les Etats-Unis et la France. La hausse de 6% dans l’immigration depuis l’ancienne Union Soviétique, représentant 13.192 personnes, compense en partie la baisse de 11% en provenance des Etats-Unis qui ont amené 2.282 immigrants en Israël. L’Ukraine, où l’économie s’est effondrée à la suite des disputes territoriales avec la Russie après 2013, a fourni à Israël près de 6.000 nouveaux arrivants.
L’immigration de France, exceptionnelle en 2015 avec 7. 328, était faussée par l’alyah fiscale de ceux qui ont pris la nationalité israélienne uniquement pour récupérer leurs comptes bancaires bloqués et qui sont retournés à leur pays d’origine immédiatement après, faussant les statistiques. Depuis les chiffres retrouvent les normes habituelles avec une chute de 26 % pour un total de 3.138 nouveaux venus français en 2017. L’immigration de Grande-Bretagne a également diminué de 16 % avec 459 olims. En 2018 la situation s’est aggravée couplée avec un nombre dramatique de retours en raison des conditions économiques en Israël.
Pour masquer ces déconvenues, le gouvernement infantilise la population avec la chanteuse Netta Barzilaï qualifiée de «meilleure ambassadrice d’Israël». On est loin du high-tech et des prix Nobel. Les intellectuels israéliens, les grandes consciences juives de la diaspora des plus réputées sont aujourd’hui en rupture avec le pouvoir actuel.
Ronald Lauder

Ronald S. Lauder, président du Congrès juif mondial, d’ordinaire élogieux à l’égard d’Israël, loin d’être un «gauchiste» au sens nationaliste israélien du terme,  n’hésite plus à critiquer Netanyahou alors que le pays a plus que jamais besoin du soutien des Juifs américains. Il regrette les mesures discriminatoires à l’égard des Juifs libéraux au Kotel et «la loi sur l'État-nation qui réaffirme à juste titre qu'Israël est un État juif, mais nuit également au sentiment d'égalité et d'appartenance des citoyens israéliens druzes, chrétiens et musulmans». 

Il n’approuve pas la mainmise des religieux orthodoxes qui régentent tout et il en tire des conclusions sévères : «Dans plusieurs municipalités, des tentatives ont été faites pour perturber la vie laïque en fermant des magasins de proximité le jour du shabbat. Israël est un miracle. Les Juifs de la diaspora se tournent vers Israël, admirent ses exploits étonnants et le considèrent comme leur résidence secondaire. Cependant, aujourd'hui, certains se demandent si la nation qu'ils chérissent perd son chemin».
En fait pour résumer, l’économie d’Israël va bien mais pas la population. Le dernier mot restera à Isaac Herzog, directeur de l’Agence Juive qui estime que : «Les Juifs de la Diaspora s’éloignent d’Israël. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour agir contre cette tendance qui nous divise de plus en plus». 

8 commentaires:

Gilbert BRAMI a dit…

La pauvreté, pour tout individu normalement constitué, est souvent un brevet d'incapacité de s'intégrer au système de productivité du temps présent !

Unknown a dit…

Merci pour cette analyse socio-économique qui s'apparente à certains endroits à ce qu'il se passe ailleurs dans d'autres grandes villes ou capitales du monde, ne serait-ce qu'à Paris. l'imagination et créativité (chercheurs, intellectuels, startupiste...) s'échoue dans les méandres des politiques affairistes qui font leur ce qu'ils n'ont pas créé laissant le citoyen sur le bas côté. Vivement le retour des travaillistes !!

V Jabeau a dit…

Netanyahu semble très bon sur la scène diplomatique et il a vraiment quelque chose à offrir dans le rapport de force entre les nations.
Il a lancé avec succès la start-up nation.
Mais son bilan sera pour toujours entaché de sa terrible indifférence aux populations dans la difficulté et à la promotion de l’éducation en particulier chez les Haredim et dans le secteur arabe.
Il semble que sa stratégie en tant que chef d’Etat est de garder Israël sous tension, sans paix, pour que réellement les israéliens demeurent une nation soudée.
Cette vision très tragique du destin d’Israël - et l’histoire des royaumes d’Israël et de Judée le rappelle sans arrêt - couplée au révisionnisme de Jabotinski- le pousse dans une démarche de plus en plus nationaliste.
Le problème c’est qu’il n’y a pas de vision structurée forte dans l’opposition, et les ennemis d’Israel s’accommodent aussi de la situation qui pensent-ils, les sert sur le long terme.

Avraham NATAF a dit…

La classe moyenne, qui avait beneficie de bons emplois et de bons salaires, se retrouve éliminée par les systèmes automatises et les programmes d'ordinateurs. Avec les nouvelles technologies ce sera encore plus dramatique.

Marianne ARNAUD a dit…

Cher monsieur Benillouche,

Mais à partir du moment où vos ponts ne menacent pas de s'écrouler, et où l'Aquarius n'a pas encore décidé de lâcher ses cargaisons de migrants dans un de vos ports, vous pouvez estimer que vous avez encore de la chance !

Très cordialement.

Véronique ALLOUCHE a dit…

@gilbert brami
Pour tout individu normalement constitué, la capacité de s’intégrer au système de productivité dépend de la politique menée pour se faire.
Il apparaît selon l’article éclairant de Jacques, qu’une infime partie en bénéficie. La pauvreté est un fléau dû aux lois sociales pratiquement inexistantes qui laissent sur le bas-côté les plus démunis, tant matériellement qu’intellectuellement.

Un autre critère à ne pas négliger, de manière générale en Israël ou ailleurs, est celui de « l’événement » qui peut faire basculer un individu de l’aisance à la misère ( maladie, divorce, perte d’un emploi.... ).
Autrement dit, la fragilité de la vie....

Patrick a dit…

Israël l'exemple parfait des contradictions du capitalisme. De bons indicateurs économiques et un nombre de pauvres qui augmente et qui soutiennent celui qui les rends et les maintient pauvre

Betty OZARNOT a dit…

Merci Jacques Benillouche pour cet article. Je dois reconnaitre que tu as raison dans ton analyse de ce qui se passe en Israël. Il faudrait pouvoir changer cela, mais comment ??? Trop à gauche c'est la fin d'Israël et trop à droite c'est mettre un frein à la liberté de jouir de son temps, de ses mouvements. Il y a de plus en plus de différences entre les riches et ceux qui peinent à gagner leur vie car les salaires sont très bas. Les jeunes ne peuvent plus acheter un appartement. Beaucoup doivent vivre chez leurs parents avec leurs enfants. Au lieu de diminuer, tout devient de plus en plus cher. Les soins médicaux ne sont pas ce qu'ils doivent être. C'est une médecine à 2 vitesses..... une pour les riches et une pour les pauvres. Les Bons médecins sont dans des cliniques privées ou partent à l'étranger. Ceux qui restent consacrent pas plus de 10 minutes à chaque patient, et les soins laissent à désirer. J'adore Israël, mais je suis triste de voir ce qui s'y passe et combien les mentalités y ont changé.