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mardi 30 juin 2015

LES FRÈRES MUSULMANS D’EL-BANNA À EL-SADATE Par Jean CORCOS


LES FRÈRES MUSULMANS D’EL-BANNA À EL-SADATE

Par Jean CORCOS

J'ai reçu pour deux émissions successives, les 31 mai et 14 juin, un invité égyptien, Chérif Amir. Jeune docteur en géopolitique de l'Université Paris VIII, il vient d'écrire un ouvrage intitulé «Histoire secrète des Frères Musulmans», publié aux éditions Ellipses, et préfacé par Alain Chouet ancien directeur de la sécurité de la DGSE et Éric Denécé directeur du centre français pour le renseignement. Bien entendu, il parle l'arabe, et ce qu'il a écrit résulte de la compilation approfondie de publications originales de cette confrérie politico-religieuse, et de ses propres enquêtes de chercheur universitaire.


Le sujet étant trop vaste pour être abordé en une seule émission, notre entretien s’est déroulé en deux parties ; la première sur l'histoire des Frères Musulmans depuis son fondateur Hassan el Banna jusqu'à Anouar El Sadate, et la seconde de Hosni Moubarak jusqu'à l'Egypte d'aujourd'hui, dirigée par le Maréchal El Sissi. Nous abordons donc la première partie.
Hassan El-Banna

Le premier chapitre du livre évoque Hassan El Banna et la naissance en 1928 du mouvement al Ikhwan al-Mouslimim. On redécouvre des choses que l'on savait déjà sur son idéologie - le Coran en tant qu'à la fois Livre Saint et Constitution, l'objectif stratégique d'un Califat mondial, l'intégrisme inspiré par le Wahhabisme de l'Arabie Saoudite, la Charia comme seule règle pour régir la société, l'antisémitisme, le mépris des femmes, etc. Chérif Amir a complété ce tableau à mon micro par la stratégie définie par El Banna pour réaliser le Califat par étapes : pour reconstituer une «société musulmane», il faut d'abord que toutes les familles soient dans le berceau de l'islam ; ces familles constitueront, de proche en proche, une société islamique, qui réclamera la charia pour l'État, et cet État aura ensuite comme objectif l'établissement d'un Califat mondial.
Sayed Qubt

Chérif Amir a ensuite parlé du deuxième père fondateur des Frères Musulmans, Sayed Qutb. Par sa production littéraire - 24 livres, et une exégèse coranique en 30 volumes - il a clairement inspiré le djihadisme contemporain. L'auteur développe sa pensée à partir de trois notions, dont les noms en arabe sont : al-Jahili'ya ; al Hakemiah ; et Djihad. De quoi s'agit-il?
La Jahilia correspondant, dans la tradition coranique, à l'époque préislamique, dépeinte comme une période d'anarchie, sans aucune valeur spirituelle : pour Qutb et ses disciples, l'époque actuelle est tout à fait analogue, l'ensemble du monde hors application de la loi musulmane - qu'il s'agisse de l'Occident ou des pays communistes - ne respecte pas les valeurs humaines, et les gens «y vivent comme des animaux».
La Hakemia correspond au gouvernement de Dieu sur Terre ; c'est donc l'antithèse positive de la Djajhilia : il s'agit de la «solution». Mais l'unique moyen pour y parvenir, c'est le djihad ou guerre sainte, à déclarer à la fois contre les non musulmans et contre les musulmans qui n'appliquent pas la charia. N'y a-t-il pas une contradiction alors avec la «stratégie par étapes» prônée par Hassan El-Banna ? Pour mon invité, les Frères Musulmans n'ont jamais renoncé à l'une ou l'autre des tactiques, il y a eu toujours un plan A et un plan B.
Le livre décrit en fait une sorte de dialectique permanente chez les Frères musulmans entre manœuvres politiques et tentation terroriste, et cela apparaît dès les années 40 : existence à l'intérieur de la confrérie d'un organisme secret, Al Tenzim al seri, responsable de l'assassinat d'un premier ministre en 1945, d'un second en 1948, d'un ministre, d'un juge. La police égyptienne a probablement en représailles exécuté Hassan el-Banna en 1949.
Nasser

Et pourtant, les Frères musulmans désapprouvent officiellement ces assassinats ; et pourtant et malgré leurs sympathie pour les nazis pendant la Guerre, ils ont des contacts avec les Anglais qui occupent encore partiellement le pays : comment l'expliquer ? En fait, pour mon invité, les Ikhwan étaient encore trop faibles, et ils ont essayé de négocier avec tout le monde. Ils se sont présentés comme des alliés des Officiers libres qui ont fait un coup d'État militaire le 23 juillet 1952 ; Nasser et El-Sadate seront même, plus par tactique que par idéologie, affiliés à la Confrérie. Mais très vite, ils seront persécutés par Nasser, car son idéologie à la fois socialiste et panarabe était en opposition frontale avec l'objectif du Califat.
L’ouvrage explique ensuite de façon très claire comment, entre 1954 et 1970 (mort de Nasser), les Frères musulmans qui sont tous égyptiens au départ vont devoir se replier ailleurs, et d'une certaine façon ils ont très bien su gérer leur exil. À l'époque, l'Arabie Saoudite, la Jordanie et les monarchies les ont protégés, s'estimant menacées par le panarabisme laïc de Nasser. Les Occidentaux, qui avaient condamné son alignement sur l'URSS, les ont aussi soutenus. 
Sadate-Carter-Begin

Dès son arrivée au pouvoir, Anouar El Sadate change de cap. Il dit qu'il est «le président musulman d'un État musulman» ; il encourage le retour des dirigeants islamistes en exil ; ceux-là reviennent avec beaucoup d'argent, fort utile à un pays ruiné par les guerres contre Israël. Un compromis s'établit alors, la Confrérie prenant de plus en plus d'influence dans la société.
L’auteur révèle aussi un fait inédit, la naissance des premiers groupes djihadistes commettant des attentats plus de vingt ans avant Al-Qaïda, en Egypte sous Sadate dans les années 1970 : Hezb al Tahrir al Islami, qui tente un coup de force dès 1974 ; Gamaat al Jihad al islami, qui établit tout de suite une succursale chez les Palestiniens (c'est le mouvement du Jihad islamique) ; enfin, Takfir al Hijra. Comment expliquer l'aveuglement de Sadate, qui va emprisonner des centaines de membres des Frères musulmans quand ils vont lui reprocher la paix avec Israël, mais qui va ménager les djihadistes, alors que c'est une fatwa du chef spirituel du djihad islamique, Omar Abdel Rahman, qui va justifier son assassinat le 6 octobre 1981 ? 
Pour Chérif Amir, tout part d'une profonde erreur de calcul du président égyptien, qui imagine s'appuyer sur ses jeunes islamistes, en contrepoids de la Confrérie. Il les appelait  mes enfants, des enfants perdus qu'il rêvait de récupérer pour son propre compte, s’inspirant de Nasser qui avait attiré à lui une grande partie de sa jeunesse.
Cherif Amir avance dans son livre qu'Anouar El Sadate, héros de la paix avec Israël, se voyait en nouveau Calife ; cela semble étonnant car le simple fait de se rapprocher des Juifs rendait de toute façon impossible une telle démarche. Il ne nie pas que la paix avec Israël ait été quelque chose de positif, mais pour lui, cette paix le mettait aussi à l'abri des critiques de l'Occident. Mais une fois l'Egypte protégée, il aurait bien eu ce projet d'être nommé Calife, projet effectivement présenté en mai 1981 au Comité législatif de l'Assemblée du peuple égyptien.
Khomeiny

Un très dense chapitre du livre est intitulé «Frères musulmans et Ayatollahs». Son panorama historique aurait été en effet bien incomplet sans évoquer la seule révolution islamique qui ait réussi, et celle-là pas en Egypte, pas dans un pays arabe mais en Iran, et qui a mis au pouvoir le clergé chiite sous la direction de Khomeiny et de ses successeurs. Il y a eu certes des liens anciens avec les Ikhwan, le mouvement Feddayin islam de l'imam Safaoui dans les années 50, mais clairement c'était une révolution purement perse, et qui ne devait rien aux Frères musulmans. La confrérie a soutenu la révolution au début, puis elle a fait profil bas, surtout avec la guerre Irak-Iran des années 80 où il ne fallait pas fâcher l'Arabie Saoudite qui se sentait menacée.

Quels sont les points de convergence et de divergence entre les idéologies islamistes sunnite et chiite ? Pour Chérif Amir, la révolution iranienne est d'abord nationaliste, la religion musulmane étant même citée en second dans la constitution pour le poste de président. Les Chiites ont une expérience de minoritaires, et ils utilisent souvent la dissimulation, la Takiya dans leurs modes opératoires. Autre différence, l'importance d'un clergé très structuré qui n'existe pas dans le monde sunnite. Cependant, l'objectif d'un djihad immédiat existe aussi chez eux, justement parce qu'ils se sentent minoritaires. Au vu de ce qui se passe en ce moment, avec cette guerre à outrance en Syrie, en Irak, au Yémen, mon invité pense que les rapports entre les deux branches de l'islam vont rester tendus. Il y a aussi un désir de revanche - surtout vis à vis des Wahhabites. Même si les Frères Musulmans n'ont pas eu de conflit avec l'Iran dans le passé, les conflits présents empêchent la fusion des deux djihads concurrents.

Cliquer sur le lien pour écouter l'émission 


1 commentaire:

Pascale CHATELUS a dit…

Grosse erreur d avoir privilégié les barbus au lieu des laïcs. Combien de pays ont fait cette erreur !!!