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lundi 8 juillet 2013

LA TUNISIE N’EST PAS L’ÉGYPTE



LA TUNISIE N’EST PAS L’ÉGYPTE

Par Jacques BENILLOUCHE
copyright © Temps et Contretemps

Mohamed Morsi et Moncef Marzouki
En Tunisie on scrute les évènements d’Égypte avec beaucoup d’intérêt car la révolution d’Égypte du 25 janvier 2011 a suivi de près celle de Tunisie qui a éclaté le 14.  Les deux révolutions ont permis l’arrivée des islamistes au pouvoir mais ont conduit les dirigeants vers une impasse à la suite d’un échec économique. Il est donc légitime de spéculer sur le risque de contagion qui pourrait toucher la Tunisie après la chute du président Morsi. 




Le président tunisien Moncef Marzouki semble cependant formel en estimant que les autorités élues de Tunisie ne risquaient pas d'être renversées comme en Égypte, mais il a tenu à faire sa mise en garde : «Je ne pense pas qu'il y ait un risque de contagion parce qu'ici l'armée est républicaine ; les dirigeants tunisiens devraient comprendre ce signal, faire attention, comprendre qu'il y a de grosses demandes sur le plan social et économique ». Malgré cela, il n’est pas exclu que les mêmes causes  entrainent les mêmes effets. 


Similitudes




En Égypte comme en Tunisie, la frustration a succédé à une révolution qui a mis fin à la dictature parce que les printemps arabes ont émergé de manière trop précoce. Des similitudes subsistent dans les deux expériences. Malgré des élections libres et démocratiques, l'échec des islamistes laisse à penser que les populations arabes n’étaient pas prêtes à la démocratie. Les années de dictature, qui ont inhibé toute motivation et toute volonté de participer à l’œuvre nationale, n’ont pas rendu les révolutionnaires ambitieux ni démocrates. Les successeurs des dictateurs se sont montrés soit timorés, soit attachés à leurs intérêts personnels et dogmatiques pour ne pas accepter de partager le pouvoir avec d’autres clans politiques.
Salafistes tunisiens

Si elles ont germé simultanément, les deux révolutions ont emprunté des parcours différents avec une seule constante : la réalité de la frustration sociale qui a été accumulée et qui s’extériorise à présent. Cependant elles se sont trouvées confrontées aux salafistes qui n’ont pas participé aux manifestations révolutionnaires mais qui ont cherché à tirer des dividendes à leur profit, en usant d'une capacité de nuisance facilitée par la faiblesse des gouvernements. Ils surfent donc sur la déception des populations qui ont beaucoup rêvé et qui ont soudain découvert l’existence d’un gouffre social et culturel dans un monde où les luttes de classe sociale semblent dominer. Les gouvernements ont alors eu le choix de satisfaire les exigences des Salafistes virulents ou de gouverner de manière pragmatique pour tenter de maitriser la situation.



Des salafistes actifs



Mais, si les islamistes égyptiens ont réussi à s’imposer dès le départ, leurs collègues tunisiens ont été dépassés par leur aile salafiste au point que des imams étrangers ont été amenés à appeler à la lutte contre le parti Ennahda accusé d’être trop modéré. Les exigences des salafistes étaient démesurées pour islamiser la société, par le bas c'est-à-dire par le peuple et non par les institutions. Les salafistes étaient convaincus qu’ils devaient aider les populations à revenir aux fondamentaux du VIIème siècle mais c’était sans compter sur les islamistes, sensibles au jugement de l’étranger, qui voulaient à tout prix rassurer non seulement l’opinion internationale mais aussi la population laïque du pays ainsi que les progressistes avec lesquels ils sont prêts à composer.

C’est dans cette équation que le courant modéré l’a emporté sur le courant radical ; encore que le terme de «modéré» est impropre pour définir un islamiste car, selon les textes fondateurs, l’islamiste démocrate est une vue de l’esprit. La démocratie consacre en fait la souveraineté des peuples tandis que, pour un islamiste, la souveraineté appartient à Dieu sans appel au processus électoral. La concurrence avec les salafistes a poussé les deux gouvernements à une surenchère pour plus de religion, plus de charia et plus d’obscurantisme. L’échec était donc prévisible



La place de l’armée


L'armée égyptienne dans les villes


Les militaires ont joué des partitions différentes en Tunisie et en Égypte. L’armée tunisienne est restée dans ses casernes et a appuyé  le jeu démocratique en aidant le pouvoir à assurer l’ordre dans le pays. En revanche, la junte égyptienne était déjà très impliquée dans le pouvoir réel qu’elle distribuait avec parcimonie selon son bon vouloir, tout en s’opposant à l’émancipation des peuples arabes révoltés.

L’armée tunisienne, décapitée par Bourguiba et négligée par le régime de Ben Ali qui ne lui a permis aucun développement technologique, ni aucune acquisition d’équipement lourd et moderne, est trop faible pour prendre part aux évènements. Mais dépolitisée, elle a été plus efficace qu'en Egypte puisqu'elle a éradiqué par la force toute présente salafiste en Tunisie. 
Combattants d'Aqmi venus du Mali en Tunisie

En revanche l’armée égyptienne a participé au déroulement post révolutionnaire. Au départ, elle s’était bornée à s’adapter aux évènements sans les susciter. Mais les revendications excessives des révolutionnaires et l’appétit insatiable des islamistes ont poussé l’armée à intervenir pour contrôler la situation et mettre de l’ordre. Elle s’est attachée cependant à sauver les apparences démocratiques en imposant un coup d’État judiciaire et institutionnel cautionné par le Conseil Constitutionnel qui a accepté d’annuler les élections.

L’armée égyptienne n’a jamais perdu les pouvoirs qu’elle distribue à sa guise aux civils. Depuis le coup d’État de Gamal Abdel Nasser, l’armée a été de tous les pouvoirs et tous les présidents, qui se sont succédé à l’instar d’Anouar Al-Sadate et d’Hosni Moubarak, étaient issus de la caste militaire. Morsi a été en quelque sorte l’exception. Elle détient 30% des tissus économiques et industriels. C’est d’ailleurs cette puissance qui lui a permis d’affamer  la population en réduisant les importations de blé pour décrédibiliser Morsi et son gouvernement. Elle a cru pouvoir sauver le régime militaire en sauvant Moubarak mais elle a refusé d’occuper la première ligne de crainte de tout perdre.
Les deux candidats Morsi et Chafiq
 

Cependant elle avait dû admettre la victoire de l’islamiste Mohamed Morsi alors que le deuxième candidat, Ahmed Shafiq, était non seulement le candidat de l’armée, mais celui de tous ceux nombreux qui refusaient un islamisme envahissant. Morsi n’a pas su manœuvrer mais a accaparé tous les pouvoirs pour ne s’appuyer sur aucune Constitution ni sur aucun parlement.
Rached Ghanouchi

En Tunisie, l’armée a été écartée du pouvoir par Bourguiba et Ben Ali et elle a appuyé les revendications du peuple lors de la révolte de janvier 2011. Rached Ghanouchi, leader  d’Ennahda, en a conclu que «l’armée n’est pas garantie, car il sait très bien que l’Armée nationale se mettra du côté du peuple si une partie quelconque se mettait à l’idée d’imposer une nouvelle dictature». Pourtant cette attitude de neutralité pendant la révolution a conféré un prestige et une estime extraordinaires à son chef, le général tunisien Rachid Ammar qui vient d’ailleurs de démissionner de son poste pour se présenter aux élections présidentielles.

Les deux armées se sont aussi distinguées sur le plan politique. En Tunisie la charge de la transition a été conférée à un gouvernement civil en attendant les élections. Mais en Égypte, à la chute de Moubarak,  l’intérim a été assuré par l’armée qui a pu ainsi influer sur le cours politique du pays.



Les femmes et l’opposition


Manifestation de femmes tunisiennes




Les femmes semblent les victimes de ces deux révolutions. Dans une moindre mesure en Tunisie où elles ont mieux résisté car elles bénéficiaient d’une meilleure avancée imposée par le président Bourguiba. Pendant la révolution, elles se sont mieux défendues et ont même réussi à s’opposer, malgré la pression islamiste, à des les lois qui faisaient reculer leurs prérogatives. Mais au final elles ont été les perdantes de ces révolutions car elles ont été écartées des listes de candidats qui leur auraient permis d’imposer leurs vues. Elles sont conscientes qu’on cherche toujours à rogner leur statut mais elles maintiennent le combat. En revendiquant leur féminité, elles démontrent qu’elles ont des valeurs à protéger et elles prennent donc le risque de se frotter à ceux qui veulent réduire leurs libertés acquises.

Mais en Tunisie et en Égypte, les femmes n’ont pas été les seules victimes. La fatigue, la désillusion et la déception ont gagné toutes les couches de la population tandis que Ennahda d’un côté, et les Frères musulmans de l’autre ont cherché à satisfaire à la fois les salafistes et les autres minorités. Les dirigeants ont analysé les causes de leur échec qui s’explique par leur éloignement de certaines couches sociales dont ils n’ont pas requis le soutien. Mais de leur côté, les révolutionnaires ont aussi failli car ils manquaient d’organisation tandis que les oppositions, qui ont été décapitées par les dictateurs, ne se sont pas reconstituées et ont abandonné le terrain à des islamistes plus organisés. 
L'opposition égyptienne réunie


Les oppositions ont eu un comportement distinct dans les deux pays, divergeant ainsi sur la conception de leur rôle.  L’opposition égyptienne a vite compris l’intérêt de se regrouper pour présenter un front commun face aux Frères musulmans et pour réussir à faire descendre plusieurs millions de manifestants dans la rue qui ont réclamé le départ de Morsi. Elle a compris que les Frères musulmans n’étaient sensibles qu’à la force et à la pression de la rue. 
L’opposition tunisienne, majoritairement laïque et démocrate, n’a pas surmonté les appétits personnels et n’a pas empêché la guerre d’ego qui les a poussés à partir au combat en ordre dispersé. Mais à force de rechercher un consensus pour éviter tout conflit violent, elle est devenue inefficace face à un pouvoir qui a imposé des pans entiers de Constitution sans sa participation.



Déception



En Tunisie comme en Égypte, les révolutions n’ont pas convaincu et n’ont pas prouvé leur originalité face au régime des dictatures, avec en prime une crise économique sévère. En revanche, en libérant la parole et l’expression dans la rue et dans les médias, certains y ont vu un premier pas vers des balbutiements de démocratie. Le rêve des printemps arabes a été de ce fait brisé. Mais les révolutions ont surtout déçu parce que dans leur quête de démocratie, elles ont généré une nouvelle forme de dictature qui interdisait le progrès. 
En Tunisie, les salafistes se sont comportés en obscurantistes, souvent violents. En Égypte, ils ont contrôlé la rédaction de la Constituante sous prétexte qu’ils avaient gagné les élections sans penser qu’elle devait refléter tous les aspects de la société. Les Égyptiens ont alors fait preuve de maturité car ils se sont rendus compte du piège qui leur était tendu et bien que musulmans, ils ont rejeté les extrémistes qui voulaient que la religion soit seule à régler la vie du pays. Cela explique pourquoi les islamistes ont perdu, en quelques mois mois de pouvoir, 25% de leur électorat car ils ont échoué face à la réalité de la vie et face à la situation économique dramatique.
Assemblée tunisienne

           Sur le plan des institutions, les deux pays ont ramé pour écrire leur nouvelle Constitution. L’assemblée nationale constituante tunisienne, qui avait été élue pour un an, est toujours en place alors qu’elle n’a pas terminé sa tâche. Elle a imposé une prolongation de ses fonctions sans que le peuple ait pu décider. En revanche, la Tunisie n’a pas fait l’erreur des Frères musulmans qui ont géré le pays sans aucun autre parti qui aurait pu leur éviter les déviations.  Les islamistes d’Ennahda, pour donner l’illusion d’un large rassemblement, ont préféré s’ouvrir à deux autres partis, laïc et démocrate, qui ont certes fait de la figuration sans aucune latitude pour faire bouger les décisions mais ils n’ont pas fait l’erreur de concentrer tous les pouvoirs en une seule personne puisqu’une Troïka décide sous le contrôle du parti et du parlement. En effet, en Égypte le président Morsi s’est cru investi de tous les pouvoirs d’un dictateur pour gouverner par décrets après la dissolution du Parlement par les tribunaux et pour s’opposer à la justice.

Ainsi donc les deux révolutions ont démarré en même temps, fondées sur une idéologie islamiste, mais ont pris des chemins distincts qui permettent de dire aujourd’hui que la Tunisie n’est pas l’Égypte.  


1 commentaire:

odile Haettich a dit…

quel dommage que ces salafistes ne prennent pas de hauteur. Que veulent-t-ils finalement? quelles forces obscures se cachent derrière ces groupes totalitaires?
Gérer le quotidien des habitants d'un pays n'est pas chose facile et il semble qu'il faudrait établir des règles strictes pour éviter des décisions partant dans tous les sens. Le mot "démocratie" est à redéfinir car pour que le peuple gouverne, il lui faut être uni, plus élevé dans sa conscience.Les compromis menant au bonheur des peuples paraissent être mission impossible. J'ai bien peur que la maturité des peuples de cette planète n'en soit pas là.Nous assistons à un conflit d'égos avec plus ou moins de violence un peu partout dans le monde.A propos de démocratie, je crains que ce mot soit illusoire car seule une oligarchie gouverne le monde, les autres subissent...