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vendredi 12 juillet 2013

EGYPTE : LE RETOUR DE L’ARMÉE ÉTAIT PRÉVISIBLE



EGYPTE : LE RETOUR DE L’ARMÉE ÉTAIT PRÉVISIBLE

Par Jacques BENILLOUCHE
copyright © Temps et Contretemps
             

         
          Une analyse à froid des évènements en Égypte tend à prouver que le retour de l’armée en Égypte n’était pas une surprise. Beaucoup de signaux d’alerte avaient été envoyés par les militaires mais les autorités islamiques au pouvoir, fortes de leur légitimité, n’ont pas voulu en tenir compte. La destitution de Mohamed Morsi coulait donc de source. 
          En effet, à l’arrivée des Frères musulmans, les généraux avaient accepté de se mettre en retrait mais ils ont continué à contrôler à la fois le secteur économique, dont ils détiennent plus de 30%, et le fonctionnement de l’État. Ils voulaient en fait jouer le rôle qui était dévolu à l’armée turque, celui de garant des institutions laïques. L'armée, qui a joué un rôle décisif dans la chute du régime Moubarak en février 2011, s'est cependant tenue à l'écart des joutes politiques depuis l'accession à la présidence de Mohamed Morsi.




Empressement

Khairat al-Chater


Le président égyptien Mohamed Morsi, qui avait été désigné par défaut à la suite de l’invalidation du vrai candidat, Khairat al-Chater, avait voulu faire preuve d’autorité en écartant immédiatement le maréchal Hussein Tantaoui, ministre de la Défense depuis 20 ans. Il avait par ailleurs, annulé la «déclaration » accordant de larges pouvoirs législatifs à l'armée par le Conseil suprême des forces armées le 17 juin, dirigeant de fait du pays.
Conseil suprême des forces armées

Les généraux voulaient garder un droit de veto sur toute nouvelle loi ou mesure budgétaire et se réservaient la faculté d’amender la rédaction de la future Constitution. Le chef d'état-major de l'armée et numéro-2 du CSFA, Sami Anan, avait fait partie de la charrette en étant placé d’office à la retraite et remplacé par le général Sedki Sobhi en août 2012.  

Au lieu de chercher d'abord à consolider sa position, Mohamed Morsi avait maladroitement entamé un bras de fer avec les militaires alors qu’il savait que l’armée contrôlait le système depuis la chute de la monarchie en 1952.  Il avait ainsi pêché par trop d’empressement en affrontant le pouvoir militaire, estimant l’avoir neutralisé puisque le limogeage de Tantaoui et d’Anan s’était passé en douceur. 
Général Al-Sissi

Il s’était mépris sur le comportement  passif du nouveau ministre de la Défense, Abdelfattah Al-Sissi, qui a poussé l’armée à rentrer dans ses casernes et qui n’a montré aucune velléité à entrer en politique.  Cela a été interprété comme un signe de faiblesse. Or les militaires avaient préféré temporiser pour ne pas avoir à nouveau la rue contre eux. Ils se sont bornés à assurer le maintien de leurs privilèges que Morsi avait acceptés dans la nouvelle constitution. Mais ils avaient donné l’illusion qu’ils avaient quitté le pouvoir.



Des Frères suspects


Morsi avec Tantaoui et Anan


Mais ces méthodes expéditives contre les deux plus hauts gradés de l’armée avaient choqué tout en éveillant les soupçons sur l’objectif réel des Frères musulmans. Les généraux craignaient que l’armée soit purgée à la base, comme elle l’a été en Turquie et en Iran, et que le nouveau pouvoir remplace les soldats et officiers par des militants chargés d’islamiser l’armée. Ils avaient certes adopté une attitude ambivalente en refusant de réprimer l’opposition mais en ne s’opposant pas à l’état d’urgence décrété par le gouvernement le 27 janvier dans trois provinces (Port-Saïd, Ismaïlia et Suez) situées sur le canal de Suez.

La méfiance s’était alors installée et le général Sissi a été contraint de lancer sa première mise en garde en affirmant, le 14 février 2013, qu’il ne «permettrait ni aux Frères musulmans, ni à aucun autre groupe politique de dominer l’armée». Il avait simultanément  refusé que l’armée fasse un travail de police en arrêtant les civils.
Zia Ul-Haq

En fait les Frères musulmans rêvaient d’une armée à la pakistanaise comme l’avait instituée l’ex-président Zia Ul-Haq qui avait transformé une armée apolitique en une armée islamiste. Mais il avait eu la sagesse de procéder par paliers en introduisant d’abord l’enseignement religieux dans les académies militaires. Il avait ensuite imposé aux officiers qui voulaient booster leur carrière, d’être non seulement de bons professionnels, mais aussi de bons experts en préceptes coraniques concernant la guerre. 
Mohamed Badie

Mais Mohamed Morsi avait senti que le temps lui était compté et il a alors brusqué les évènements. Ne voulant pas s’en prendre ouvertement aux militaires il a mandaté les dirigeants de la Confrérie, Mohamed Badie en tête, pour critiquer avec violence l’armée et ses officiers. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne connaissait rien aux questions de sécurité nationale et ignorait tout de la stratégie militaire de son armée. Malgré cela, il n’avait demandé aucun conseil lorsqu’il fallut prendre des décisions qui pouvaient influer sur la sécurité du pays.



Ambiguïté vis-à-vis des salafistes
Haniyeh et Morsi




Ainsi, l’armée n’avait pas été consultée lorsque le rapprochement avait été engagé avec le Hamas à Gaza qui avait adopté une stratégie de guerre avec Israël. L’armée ne pouvait cautionner la dérive militariste parce qu’elle avait compris que la sécurité de l’Égypte, et de la péninsule du Sinaï en particulier, passait par une collaboration avec les forces militaires israéliennes. Par ailleurs, l’aide américaine était conditionnée par un calme aux frontières et il ne s'agissait pas de détériorer les relations américano-égyptiennes.
Généraux égyptiens et américains

L’installation des djihadistes à la frontière israélienne risquait de déboucher sur une guerre ouverte avec les forces israéliennes avec lesquelles l’Égypte ne pouvait se mesurer. Les militaires égyptiens en étaient conscients. Or ils ont senti que le Hamas et les djihadistes avaient intérêt à réchauffer le front de Gaza. Ils voulaient bien à la rigueur collaborer avec le Hamas mais en aucun cas avec les salafistes qui avaient envahi le Sinaï avec le but de mettre à feu et à sang l’Égypte pour la conquérir.

L’attitude ambiguë de Morsi vis-à-vis des salafistes semait le trouble au sein de l’armée mais le président avait besoin de leur coopération, sinon de leur neutralité, pour consolider son pouvoir. Les salafistes posaient cependant comme condition à leur participation aux affaires de l’État le soutien officiel aux rebelles djihadistes qui combattaient le régime de Bachar Al-Assad comme l’avait annoncé Morsi le 15 juin 2013. Il avait alors déclaré : «nous avons décidé aujourd'hui de rompre nos relations avec la Syrie et avec le régime syrien actuel. Le peuple égyptien soutient la lutte du peuple syrien, matériellement et moralement, et l'Égypte, son pays, son leadership et son armée n'abandonneront pas le peuple syrien jusqu'à ce qu'il atteigne ses droits et la dignité. » L’armée égyptienne, qui n’avait pas été consultée,  avait considéré cette incitation à rejoindre la rébellion comme une décision irréfléchie mettant en danger la sécurité même du pays.



Iran et erreurs économiques


Morsi et Ahmadinejad


L’armée égyptienne savait que le problème iranien était un point d’achoppement pour les Américains et pour les israéliens. Elle tenait aux financements des États-Unis qui risquaient de se tarir. Les relations entre l'Égypte et l'Iran s’étaient fortement dégradées après la révolution islamique à Téhéran en 1979 ; Le Caire avait accueilli le shah après son renversement. Mohamed Morsi, dans sa volonté d’ouverture tout azimut, a tenté de rapprocher les deux pays après son élection en 2012, malgré leurs désaccords, notamment sur la Syrie. 
D’ailleurs, Mahmoud Ahmadinejad avait été en février le premier dirigeant iranien reçu en Égypte après plus de trente ans. Les militaires n’avaient pas apprécié qu’Ahmadinejad mette en scène son rapprochement avec Le Caire qui pouvait indisposer les Américains. Les Frères musulmans avaient été jusqu’à approuver que «l'Iran était désormais un État nucléaire». Or l’inquiétude des pays arabes pour le nucléaire iranien est une constante au Proche-Orient et l'armée égyptienne ne faisait pas exception. Au Caire pour le sommet de l'Organisation de la coopération islamique (OCI), Ahmadinejad avait froissé les militaires en mettant en avant les complémentarités possibles entre l'Égypte et l'Iran, en plaidant pour un rapprochement entre pays sunnites et chiites et en dénonçant «les nombreux ennemis qui empêchent l'unité entre pays musulmans», sous-entendus les Américains et les Israéliens. L’armée n’avait pas apprécié qu’on décide sans elle un choix contestable.

Enfin les erreurs de gestion économique du pouvoir ont été les gouttes qui ont fait déborder le vase. L’armée, étant partie prenante à 30% dans les activités industrielles et commerciales, elle ne pouvait accepter de voir son empire économique rogné par la crise économique. Elle a donc poussé Morsi à réviser sa position pour donner satisfaction aux émeutiers qui voulaient du pain et non de la religion. Elle souhaitait que l'activité économique reprenne mais mais elle n’a pas été entendue.

Mise à l’écart par un gouvernement incompétent, expert en gesticulations stériles, l’armée n’avait donc plus qu’à aider au renversement du président Morsi sans faire l’erreur de prendre le pouvoir confié à des civils. Mais elle ne sera pas loin des nouveaux dirigeants qui devront prendre la mesure de l’échec de Morsi pour ne pas rééditer les mêmes erreurs. 

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1 commentaire:

Spira a dit…

Encore un excellent article de Monsieur Benillouche comme très souvent sur ce site.
Merci pour toutes ces informations que l'on ne voit nulle part ailleurs.

Cdlt,

PE Spira