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samedi 15 février 2014

LE QATAR : UN PETIT ÉTAT QUI A TOUT D’UN GRAND



LE QATAR : UN PETIT ÉTAT QUI A TOUT D’UN GRAND

Par Jacques BENILLOUCHE

copyright © Temps et Contretemps




Le Qatar a toujours affiché son ambition de devenir le leader arabe au Moyen-Orient et il n’hésite pas à axer sa propagande pour remplacer l’Égypte et l’Arabie saoudite comme grande force arabe dans la région. D’ailleurs la création de la chaine de télévision Al-Jazzera en 1996 avait pour objectif d’accompagner et d’accroitre son influence régionale. Il n’a pas le complexe du petit État peu peuplé depuis que le cheikh Khalifa Al-Thani, destitué par son fils Hamad, a modernisé le pays grâce à ses troisièmes réserves mondiales de gaz naturel. Cette manne a poussé le pays à se rapprocher des Occidentaux, des États-Unis en particulier, seuls capables de l’aider à réaliser son rêve de domination du monde arabe mais cela n’est pas du goût de tous ses voisins.




Prince Hamad du Qatar


Rivalité historique avec l’Égypte

La région souffre de la rivalité historique avec l’Égypte qui n’a jamais cessé dès lors où le Qatar a ouvertement pris position pour les Frères musulmans. Elle s’était même exprimée du temps d’Hosni Moubarak après sa décision de boycotter la conférence économique de Doha en 1997. Le leader égyptien n’avait pas accepté le rapprochement du Qatar avec les États-Unis, Israël et l’Iran. Les relations ont fini par s’envenimer. 
L’arrivée au pouvoir des Frères musulmans avait été perçue comme une chance pour le Qatar de se substituer à l’Égypte à la tête du monde arabe même si à l’opposé, la Turquie lorgnait sur le même objectif. C’est pourquoi, le Qatar n’avait pas hésité à financer à grands coups de dollars l’économie égyptienne en difficulté après la chute de Moubarak face à des Américains frileux. Mais la destitution de Mohamed Morsi a exacerbé les passions avec, à fortiori, le sentiment d’avoir investi en Égypte pour rien.
Morsi reçu au Qatar

Mais cette animosité avec l’Égypte s’est étendue à tous les pays du Golfe et en particulier avec le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) hébergeant des populations chiites contrairement au Qatar qui est peuplé de sunnites. L’affaire Youssef Al-Qaradawi, a été une nouvelle source de discorde entre l’Égypte et le Qatar. L’Égypte a appelé le Qatar à lui remettre le prédicateur octogénaire, l’accusant d’implication avec les Frères musulmans. Dans ses dernières fatwas, il avait déclaré que le djihad en Égypte, contre les militaires et les policiers égyptiens, pour soutenir les Frères et les faire revenir aux commandes du pays est un «devoir pour tout musulman».
Les relations entre le Caire et Doha frisent le froid sibérien. L’ambassadeur du Qatar vient d’être convoqué au ministère égyptien des affaires étrangères car le Caire se plaint de «l’ingérence de Doha dans ses affaires intérieures à la suite de critiques formulées contre la répression des Frères» par le nouveau régime. Le Qatar contestait en effet la décision de qualifier la confrérie des Frères musulmans d’«organisation terroriste». L’ambassadeur égyptien au Qatar, en vacances au Caire, a de son côté été retenu par son ministère
Emir cheikh Sabah du Koweït

Enfin, le roi Abdallah d’Arabie et l’émir du Koweït ont cherché à jouer les bons offices, en vain, car la situation restait bloquée. D’une part, les Qataris n’ont toujours pas assimilé l’éviction de Morsi avec qui ils avaient des relations très étroites. D’autre part, les Égyptiens critiquent le soutien sans faille de la chaîne de télévision Al-Jazeera au profit des Frères musulmans qui, pour certains d’entre eux, ont d’ailleurs trouvé un refuge politique au Qatar.

Une manne financière

Mais le Qatar est limité dans ses ambitions car pays riche en gaz, il est très pauvre en ressources humaines au point de dépendre de la main-d’œuvre étrangère. Il se distingue des autres pays du CCG en s’appuyant uniquement sur les Américains pour faire pression sur les autres pays de la région. Le véritable conflit avec ses voisins a été exacerbé par le soutien officiel fourni par le Qatar aux mouvements islamistes, après les 5 milliards de dollars transférés à Morsi pour soutenir son économie.
Ahmadinejad avec l'émir du Qatar en 2007

L’Égypte s’inquiète aussi de l’attitude ambiguë du Qatar avec l’Iran. On se souvient que le Qatar avait invité le président iranien Mahmoud Ahmadinejad à assister à une réunion du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) en 2007. De même le soutien offert au Hamas, qui réchauffe la frontière du Sinaï, dérange le Caire.
Sur le plan israélien, malgré le soutien de Qatar au Hamas et ses bonnes relations avec le Hezbollah, les dirigeants israéliens ont maintenu un contact direct avec l'émirat. En Janvier 2007, dans ses derniers mois en tant que vice-premier ministre, Shimon Peres avait effectué une visite de haut niveau à la capitale de Doha. La ministre des Affaires étrangères Tzipi Livni avait également rencontré l'Émir du Qatar lors d'une conférence de l'ONU en 2008. En Avril 2008, Tsipi Livni avait visité le Qatar pour assister à une conférence et rencontrer l'émir, le premier ministre et le ministre du pétrole et du gaz. Lorsque le Qatar a été désigné pour accueillir la Coupe du Monde de la FIFA 2022, sa première réaction fut d’autoriser Israël à participer au tournoi s’il était qualifié.

Israël et le Qatar

En 2010, le Qatar a offert à deux reprises de rétablir les relations commerciales avec Israël et de réinstaller la mission israélienne à Doha sous réserve qu'Israël permette au Qatar d'envoyer des matériaux de construction et de l'argent à Gaza pour aider à la réhabilitation des infrastructures. Israël avait longtemps hésité au motif que les approvisionnements qataris pouvaient être utilisés par le Hamas pour construire des bunkers et des positions fortifiées. Par ailleurs Israël a tenu à rester neutre dans la compétition entre le Qatar et l'Égypte même lorsque le Qatar avait rompu ses relations avec Israël en 2009 à la suite de l’opération «plomb durci» contre Gaza.
video

Cependant des relations secrètes ont toujours été maintenues au plus haut niveau. Ainsi l’émir du Qatar s’était rendu en visite secrète en Israël, en mars 2010, et avait été reçu par Tsipi Livni, chef de l’opposition. La télévision israélienne avait filmé l’évènement et avait rapporté, officiellement, qu’il s’agissait d’aborder l’aide que pouvait fournir Israël en matière d’agriculture. Mais il est certain que le problème de l’Iran avait été discuté. Par ailleurs le Qatar aurait contribué en 2013 à une opération israélienne visant permettre le transfert en Israël des derniers Juifs yéménites. 60 Juifs fuyant Yémen avaient été autorisés à passer de Doha sur un vol à destination d'Israël.
Derniers juifs du Yémen

La stratégie à long terme du Qatar est qualifiée de dangereuse pour la région en raison des relations troublées qu’il entretient avec les autres pays du CCG. Il ne s’agit pas de pays monolithiques sous prétexte qu’ils sont dirigés par des monarchies féodales et des émirs anachroniques. Leur seul point de convergence reste leur richesse en pétrole et en gaz. En fait ils se distinguent par leurs profondes divergences. 
Le Qatar est le vilain petit canard qui barbote avec l’Arabie saoudite, le Koweït, Bahreïn, les Émirats arabes unis et Oman. Il remet en question sans cesse les conflits territoriaux avec ses voisins. Il a d’ailleurs porté devant la Cour Internationale de Justice son conflit avec le Bahreïn au sujet des îles Hawa avec à la clef une brouille de plus de dix ans. De même un problème frontalier avec l’Arabie saoudite a provoqué la mort de 2 soldats qatari, poussant le Qatar à suspendre l’accord de 1965 sur la délimitation des frontières entre les deux pays.

Isolement du Qatar

président tunisien au Qatar

Enfin les pays du CCG se plaignent que la chaîne de télévision qatarie Al-Jazeera diffuse une image négative de leurs pays. Le soutien affiché ouvertement par le Qatar aux islamistes de Tunisie et de Libye, sous couvert de «Printemps arabe», n’a pas été apprécié. L’Égypte se plaint qu’une action d’envergure est entreprise dans le pays pour restaurer le pouvoir des Frères alors que le Qatar est le seul pays du CCG à entretenir des relations étroites avec l’Iran chiite, l’ennemi juré de l’Arabie saoudite. Le Qatar veut se positionner en leader régional crédible en se rapprochant des grandes puissances internationales. Il est accusé de vouloir profiter de l’affaiblissement de certaines grandes puissances arabes de la région en exploitant sa manne financière pour faire de l’ombre à l’Arabie saoudite même s’ils se sont tous réunis dans une opposition au régime de Bachar Al-Assad.

Devant tant d’attitudes inconciliables, il est probable que le Qatar s’oriente vers une rupture des relations avec certains pays du CCG, les Émirats arabes en particulier, entraînant une perte de crédibilité et un éclatement du CCG. C’est peut-être l’objectif recherché par le Qatar qui veut rebattre les cartes au Moyen-Orient avec l'illusion de confondre les succès sportifs avec la realpolitik. Le Qatar veut en fait jouer dans la cour des Grands avec le risque de se trouver dans la situation de la grenouille de la Fontaine :
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages:
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs
Tout petit prince a des ambassadeurs
Tout marquis veut avoir des pages.

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