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mardi 28 janvier 2014

RETRAIT AMÉRICAIN DU MOYEN-ORIENT Par Jean CORCOS



RETRAIT AMÉRICAIN DU MOYEN-ORIENT

Par Jean CORCOS

copyright © Temps et Contretemps



Bruno Tertrais

Mon émission du 26 janvier 2014 avait un thème inquiétant puisque je l'avais intitulé «Le retrait américain du Moyen-Orient». Au menu, bien sûr, l'Iran et le dossier du nucléaire militaire, et bien entendu les fameux accords de Genève dont le principe a été signé le 24 novembre avec le groupe des grandes puissances, dit P5 + 1, accords qui viennent d'entrer en application le 20 janvier.



Accord historique


Le coup de tonnerre qu'a constitué cette nouvelle, les sourires échangés les semaines précédentes entre le nouveau président iranien Hassan Rohani et Barack Obama, tout ceci marque pour les observateurs un tournant dans la diplomatie des USA : renversement d'alliances ? Abandon de ses alliés dans la région ? Nouvelle preuve d'amateurisme d'une administration américaine qui ne maitrise plus rien ? Retrait en raison d'un choix stratégique de long terme ?
Toutes les hypothèses sont possibles. Pour en parler, j'ai eu le plaisir d'avoir comme invité un des meilleurs experts en géostratégie sur ces sujets, Bruno Tertrais. Un invité de qualité, maître de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique, et membre de l'International Institute for Strategic Studies de Londres. Expert en prolifération nucléaire, il a publié de nombreux ouvrages sur le sujet.

Bruno Tertrais avait écrit un article nuancé sur ce fameux accord, le 11 décembre dans le Huffington Post, et il a à nouveau rejeté dans mon émission les commentaires simplistes et opposés que l'on avait entendus à l'époque : les optimistes, parlant d'un accord historique et d'une vraie réconciliation entre l'Iran et les Occidentaux, et les pessimistes, parlant d'une boite de Pandore ouverte, les sanctions ne pouvant plus avoir d'effet. Non, a-t-il rappelé, on n'a fait que poser les bases d'un véritable accord international, on verra la suite mais le pari valait la peine d'être tenté.
Je l'ai questionné sur l'absence éventuelle de procédures pour les vérifications des inspecteurs sur place, et il a précisé à mon micro que l'AIEA part bien avec de telles procédures, qui n'ont été finalisées que très récemment. J'ai souligné (mon article du 15 novembre publié dans ce site) l'importance cruciale de la filière de production de plutonium militaire, en rappelant aussi la nécessaire suspension de la construction du réacteur à eau lourde d'Arak, qui est plutonigène et qui ne peut avoir qu'une finalité militaire, un atelier de traitement du combustible usé étant aussi en projet. Bruno Tertrais l'a reconnu, mais en disant aussi que la filière de l'enrichissement d'uranium était une deuxième voie développée par l'Iran et pas un simple rideau de fumée.
Usine d'Arak


Collusion secrète

Ali Khamenei

Mon invité s'est aussi porté en faux contre plusieurs hypothèses que j'ai énoncées à propos d'une éventuelle collusion secrète entre la République Islamique et l'administration Obama. Pour lui, imaginer que les élections présidentielles de l'été dernier en Iran auraient été manipulées dans le cadre d'un «deal» ne tient pas, d'abord parce que le Guide Suprême Khamenei, affaibli par les sanctions économiques, ne pouvait pas cette fois-ci s'opposer à l'élection de Rohani, et ensuite parce qu'aux États-Unis «tout finit par se savoir», le président ne pouvant donc prendre le risque de faire un tel accord secret. De même, l'hypothèse selon laquelle c'est l'Iran qui aurait négocié la sortie de crise avec la Syrie en septembre dernier ne repose sur rien selon lui.
Évoquant toujours les inquiétudes israéliennes, j'ai évoqué la faiblesse des réactions américaines suite au discours de Khamenei du 20 novembre, discours à mon sens génocidaire où il a dit que les Israéliens «ne méritaient même pas le qualificatif d'être humain». Bruno Tertrais a minimisé l'importance de telles déclarations, rappelant que les discours antisionistes radicaux étaient une constante des dirigeants iraniens, avant et après Ahmadinejad ; rhétorique certes insupportable, il en a convenu, mais qui relèverait selon lui plus de l'idéologie que d'une volonté d'extermination.

Rapprochement américano-iranien

Yaron Friedman

Nous avons ensuite analysé le panorama du Moyen-Orient, en supposant acté un rapprochement américano-iranien et la fin de l'exclusivité de l'alliance entre les Etats-Unis, d'une part, et Israël et les pays du Golfe, sunnites, riches en pétrole, d'autre part. Dans un article publié dans le quotidien Yédioth Ahronot, un analyste, Yaron Friedman, se demande ce que va faire l'Arabie Saoudite : d'un côté, beaucoup de choses l'ont rapproché d'Israël, la peur d'un Iran nucléaire, la montée en puissance des chiites, le soutien parallèle aux forces relativement laïques de la région comme l'armée égyptienne. 
Mais il ne croit pas à une alliance entre l'Arabie et Israël pour plusieurs raisons,  d'où sa conclusion, pessimiste, que l'Arabie saoudite se rangera au final du côté des vainqueurs, c'est à dire de l'Iran. Bruno Tertrais a répondu qu'il ne partageait pas du tout cette analyse : pour lui, depuis la révolution iranienne de 1979, les deux pays sont en opposition, et les Printemps arabes ont exacerbé cet antagonisme. Israël et l'Arabie Saoudite ne sont certes pas alliés, mais ils restent du même côté face à l'Iran, les deux pays s'interrogeant par ailleurs maintenant sur la validité du soutien américain.

Si on interprète le refus d'intervenir militairement des Etats-Unis, d'abord contre Damas, puis contre le programme nucléaire iranien, on peut se demander s'il s'agit d'un véritable choix diplomatique de Barack Obama, ou si cela vient d'une limitation réelle de la puissance américaine, à la fois en raison de leur situation financière déplorable et du fait que l'opinion publique là-bas semble lasse de tous les conflits. Pour Bruno Tertrais, il s'agit là d'un vrai débat, mais au final, il pense plus à un manque de volonté du président américain, élu pour finir des guerres et qui ne veut pas en commencer une nouvelle ; et ce, alors que la puissance militaire de son pays et est restera longtemps la première du monde.

Asie, centre de gravité

J'ai soulevé alors d'autres interprétations pour ce retrait américain, celles-là moins liées à un déclin mais plus aux bouleversements géopolitiques de la Planète : en effet, on lit de plus en plus que les USA font un basculement stratégique vers l'Asie, là où se situe dorénavant le centre de gravité économique mondial ; c'est là bas que se trouve dorénavant leur grand rival, la Chine qui va les dépasser vers 2025.

D'autre part, redevenus une puissance pétrolière grâce à l'exploitation du gaz de schiste, les Etats-Unis peuvent abandonner le Moyen-Orient sans regrets. Pour mon invité, il est inexact de croire à un tel retrait. Pour des raisons géostratégiques, en raison de la lutte contre le terrorisme islamiste qui n'est pas finie, les USA n'abandonneront jamais le Moyen-Orient. Quant à l'aspect énergétique, il a aussi nuancé mon propos en rappelant que cela fait un moment que la part du pétrole du Golfe dans leur consommation est passée à 10 %.

J'ai enfin évoqué le spectre d'un effacement militaire des Américains, les Etats-Unis ayant inauguré, au moment de l'intervention occidentale contre Kadhafi en 2011, la notion de leadership from behind, c'est en dire en gros soutenir leurs alliés par derrière lorsqu'ils envoient leurs armées, leur fournir un appui logistique, diplomatique, de renseignement opérationnel avec leurs satellites ou leurs drones, mais surtout ne pas intervenir directement. 
Combattants AQMI

Et on a vu cela plus tard en Afrique, où la France est seule pour faire face à la menace de l'AQMI et de la subversion djihadiste. Bruno Tertrais n'a pas nié ce repli, même si selon lui la puissance militaire américaine a joué un grand rôle contre Kadhafi. Mais, reconnait-il, il sera très difficile à notre pays de continuer de s'engager seul sur des terrains extérieurs, nos alliés européens ne pouvant pas continuer à ce dérober et ce, alors que l'état des finances publiques pose partout de gros problèmes pour les budgets militaires.

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