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mardi 8 mai 2018

L'Arabie saoudite peut-elle se réformer ? Par Jean CORCOS



L’ARABIE SAOUDITE PEUT-ELLE SE RÉFORMER ?

Par Jean CORCOS

            
Jean Corcos et Fatiha Dazi-Héni

          J’ai eu le plaisir de recevoir Fatiha Dazi-Héni pour mon émission du 22 avril 2018. Docteur en Sciences politiques, elle est chercheure, spécialiste des monarchies du Golfe, et elle travaille à l'Institut de recherche Startégique de l'Ecole militaire. Elle a publié aux éditions Tallandier «L’Arabie Saoudite en 100 questions», un livre qui m’a beaucoup appris sur un pays où il y a un décalage entre la réalité et les perceptions. Il faut dire qu’elle y va chaque année depuis vingt ans, et qu’elle l’a vue évoluer petit à petit, en pressentant les bouleversements que veut précipiter maintenant le jeune Prince héritier Mohammad Bin Salman, appelé familièrement « MBS ».




            Son livre étant certes paru début 2017, il y a des évènements qu’elle ne pouvait pas prévoir. Mais elle décrit parfaitement le tournant déjà pris par le roi actuel, Salman, et les projets de transformation de son fils. Vu la richesse du sujet nous avons eu deux entretiens, le premier en traitant de la société saoudienne et de sa nécessaire évolution, et pour l’émission suivante, de la politique régionale et des enjeux stratégiques.
            Le Royaume a été créé au début du siècle dernier à partir d’une mosaïque de tribus qui vont se soumettre à l’alliance vieille de deux siècles entre le clan des Al-Saoud et celui des Wahhabites, du nom du prédicateur Abdel Al Wahab. Comment s’est fait le partage du pouvoir ? Mon invitée a précisé que le wahhabisme est en fait une variante d’une des écoles juridiques sunnites, l’Hanbalisme, qui est déjà très rigoriste. L’islamisation des autres tribus a permis d’asseoir peu à peu le pouvoir, mais deux embryons de Royaume ont été détruits, l’un par les Ottomans, et l’autre par des dissentions internes.
            Lors de la naissance effective de l’Etat, celui-ci s’est étendu par la force des armes à partir de la région centrale du Nadjd. Le clan wahhabite qui avait participé à cette conquête par une milice armée – les Ikhwan, à ne pas confondre avec les Frères Musulmans – a été maté rapidement suite à une révolte. Fatiha Dazi-Héni voit dans cette milice une force que l’on pourrait comparer au Daesh. Aujourd’hui les Al-Saoud ont le pouvoir régalien, mais les principaux postes religieux sont toujours entre les mains des Al Sheikh, du clan wahhabite, qui ont en plus le contrôle judiciaire et celui de l’éducation. Cependant, peu à peu leur pouvoir sur la société se réduit.
            Parmi les idées reçues que l’on a sur l’Arabie Saoudite, il y a celle que tous les habitants sont soumis au wahhabisme. Or ce n’est pas vrai, et ce livre évoque les régions où un autre islam est pratiqué : dans le Hijaz autour des villes saintes de La Mecque et Médine ; dans le Sud, aux confins du Yémen ; mais surtout à l’Est, dans les zones pétrolifères où vivent entre deux et quatre millions de Chiites. Est-ce que cela menace l’unité du pays ? Pour mon invitée, la discrimination envers les minorités concerne plus encore que les Chiites les Ismaéliens du Sud du pays, ainsi que les Soufis, traités de Rawafid, ceux qui rejettent le vrai islam.
Manifestation après assassinat de Nimr al Nimr

            Son livre révèle que l’opposition chiite n’a pas été toujours religieuse, mais plutôt politique car ils ont été au contact des ouvriers arabes immigrés travaillant pour l’ARAMCO, et qui ont diffusé un moment l’idéologie du nationalisme arabe. L’Iran a ensuite exercé une influence, surtout sous la direction du Cheikh Nimr Al Nimr, qui fut exécuté en janvier 2016, ce qui provoqua des émeutes violentes mais surtout la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Ceci étant, ces Chiites sont religieusement beaucoup plus proches de la tradition de l’Irak que de celle de l’Iran, et seule une minorité sont une cinquième colonne.
            On confond l’Arabie avec les Emirats du Golfe, beaucoup moins peuplés, et on imagine des Saoudiens tous richissimes. Or ce n’est pas vrai, le livre cite par exemple un important déficit en termes de logements. Dans la mesure où 90% des revenus viennent de la vente de pétrole brut, comment se répartissent les richesses ? Fatiha Dazi-Héni a précisé que ce pourcentage était vrai lorsque le baril de brut était vendu à un cours élevé, aujourd’hui il n’est plus que de 75 %. La population saoudienne a toujours été la « cliente » de l’Etat : les prix étaient subventionnés, l’essence était gratuite, il n’y avait pas de TVA. Comment gérer la pénurie ? Aujourd’hui, la population «se pose des questions sur ce que les Princes se mettent dans la poche». A noter que son ouvrage confirme l’opacité absolue des budgets, y compris de la comptabilité de l’ARAMCO, mais il cite des chiffres «officieux» pour la part des richesses que se réserve la famille royale : le pourcentage d’un tiers est cité, ce qui est beaucoup, comparé par exemple au Koweït où il est de 5%.

            Les cours de l’or noir se sont effondrés à partir de la fin 2014 ; on est passé de 120 dollars le baril à 40 dollars. Par ailleurs, la part du pétrole saoudien dans la production mondiale est maintenant inférieure à 10%, car il y a des nouveaux producteurs comme les Etats-Unis et le Canada. Le Royaume doit donc prévoir un changement de cap sur le long terme, et le Prince héritier Mohammad Bin Salman a fait appel à des sociétés de Conseil comme Mc Kinsey. Un plan national appelé «Vision 2030» a été lancé : que prévoit-il ? D’abord sortir de la dépendance totale aux revenus pétroliers, en diversifiant l’économie. Il prévoit aussi d’inverser la courbe pour les emplois saoudiens : 70% d’entre eux sont dans le secteur public, où la majorité ne fait pas grand-chose. En revanche, les travailleurs étrangers représentent 85% de la force de travail du secteur privé, qui est productif. Pour mon invitée, il est illusoire d’imaginer les Saoudiens travailler dans le bâtiment. Cependant, il y a une industrialisation à faire pour les matériels militaires, qui sont presqu’entièrement importés aujourd’hui, et là une «saoudisation» serait possible. Il y aussi le développement du tourisme, et en particulier la mise en valeur de sites archéologiques pré islamiques, ce qui était «haram» jusqu’à une époque très récente.
            La famille royale est pléthorique, il y a environ 6.000 Princes dont 1.000 ont le rang d’Altesse Royale. Ce sont les descendants du premier Roi, Abdelaziz Ibn Saoud qui a eu 43 fils avec 22 épouses. Tous les Souverains qui lui ont succédé sont ses fils. Or cette famille tentaculaire a accaparé tous les pouvoirs, l’appareil bureaucratique, le gouvernement, et l’équilibre entre ses 13 branches était assuré en théorie par un «Conseil de famille» totalement opaque. Le Roi Salman bouleverse tout cela à son accession au trône en 2015, et son fils MBS fait un véritable coup de force en novembre 2017 : que s’est-il passé ?
Mohammed Bin Nayef

            Fatiha Dazi-Héni a d’abord précisé que la première révolution de palais a évincé en juin 2017 le prince héritier précédent, Mohammed Bin Nayef, le cousin de MBS et celui qui était à la tête de la sécurité et incarnait en quelque sorte «l’Etat profond», avec la toute confiance des Américains. En novembre, une purge inédite a ensuite mis en prison des dizaines de Princes et d’hommes d’affaires, sous prétexte d’anti-corruption. En fait le Roi et son fils ont rompu avec un «pouvoir horizontal» au profit «d’un pouvoir vertical», ce que certains intellectuels jugent risqué pour l’avenir du régime.
            La majorité de la population a moins de 30 ans, 30% des moins de 25 ans sont au chômage. Quelles sont les attentes de cette jeunesse, et va-t-elle adhérer aux bouleversements que prépare le Prince héritier ? Mon invitée a évoqué une centaine d’heures de discussions passées avec la jeunesse saoudienne, qui l’ont confirmé dans l’idée que cette jeunesse le soutient. Ils attendent surtout du travail, mais déjà la libéralisation en matière de spectacles et de mixité dans l’espace public a été très favorablement accueillie. Cette jeunesse utilise massivement les réseaux sociaux ; j’ai appris par ce livre que les Saoudiens sont les premiers au monde pour l’utilisation de YouTube, Fatiha Dazi-Héni a évoqué aussi une fondation créée il y a quelques années par le Prince héritier, pour encourager l’utilisation massive de multi médias.
            Les Femmes sont un marqueur pour une société. On a commenté avec ironie le droit qui vient d’être accordé aux Saoudiennes de conduire des voitures. Il y a les tenues vestimentaires imposées, et il y a surtout la ségrégation hommes-femmes dans le domaine public qui, clairement, rend impossible le progrès économique du pays : y a-t-il eu quand même d’autres changements ? Pour mon invitée, les changements sont frappants à Ryad : il y a des zones de loisirs, des espaces mixtes pour les familles au moins. 
¨Police religieuse

        La Mutawwa, police des mœurs, ne se substitue plus au rôle de la police. Depuis vingt ans a été entrepris une politique de formation pour les jeunes femmes. La religion reste un socle très important pour l’enseignement (environ 20% des programmes), mais peu à peu les nouvelles technologies viennent apporter des changements à l’école, qui en plus se privatise en partie. Ceci étant, le livre révèle aussi qu’un long chemin reste à parcourir : dans un pays où les élections sont limitées aux conseils municipaux, les femmes ne représentent que 1% des élus.

1 commentaire:

denis sabrié a dit…

Bref, le moyen âge dans toute son horreur !!, 1500 décapitations en 2017, et les droits de l'homme et de la femme largement bafoués ! et donc tous les pays occidentaux font leur "beurre" en vendant des armes, Youpi la connerie "humaine"