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lundi 14 mai 2018

Arabie saoudite, enjeux stratégiques par Jean CORCOS



ARABIE SAOUDITE : ENJEUX STRATÉGIQUES

Partie 2
Par Jean CORCOS

            
Fatiha Dazi-Héni


          Le 6 mai dernier, j’ai poursuivi avec Fatiha Dazi-Héni la série d’émissions consacrées à l’Arabie [1]. Pour rappel, le fil conducteur était son livre publié aux Editions Tallandier, «L’Arabie Saoudite en 100 questions». C’est vraiment un ouvrage de référence ; la lecture de ses 350 pages m’a beaucoup appris puisqu’il aborde en neuf parties et entre autres, l’histoire, la société, la religion, l’économie, l’international. C’est l’international dans toutes ses dimensions qui a été au menu de ma deuxième interview. A noter aussi que cette émission, enregistrée vers la mi-avril, ne pouvait intégrer les derniers développements géostratégiques dont tout le monde parle actuellement : retrait des Etats-Unis de l’accord nucléaire avec l’Iran ; et les nouveaux affrontements entre la force Al Qods et Tsahal, sur le théâtre syrien.



Soldats saoudiens

            Parmi les points faibles de l’Arabie, il y a la totale dépendance des Etats-Unis qui assurent la sécurité du Royaume depuis 1945. Cette alliance américaine a été soumise à rude épreuve. Il y a eu la grande méfiance née du 11 septembre ; l’échec des interventions américaines en Irak et en Afghanistan, qui en plus ont favorisé les Chiites ; le succès du camp anti-occidental en Syrie et au Yémen, suite à leur retrait militaire en 2011 ; et la fin de l’isolement de l’Iran, voulue par l’administration Obama.
            L’administration Trump rassure-t-elle les Saoudiens ? Pour mon invitée, c’est clair concernant l’Iran que les Etats-Unis veulent maintenant contenir. Les Saoudiens s’étaient rangés à l’avis israélien sur l’accord nucléaire de 2015, mais pas immédiatement. Se sentant isolée, l’Arabie a essayé de nouer des alliances locales. Mais, même si Donald Trump les rassure un peu, les Saoudiens comprennent qu’avec lui «ce sera purement transactionnel», et que les relations ne seront plus ce qu’elles étaient.
Pilotes saoudiens
            Autre sujet problématique, la puissance effective de son armée. Les achats militaires des Saoudiens sont astronomiques : les dépenses militaires ont doublé entre 2010 et 2015. Elles étaient alors de 87 milliards de dollars ce qui plaçait le pays au troisième rang mondial, devant la Russie. Or il y a deux éléments très inquiétants. D’une part les piètres performances de leur armée au Yémen, où les rebelles houthies lancent maintenant des missiles sur Ryad et d’autre part l’absence de cohérence entre les armées des différentes monarchies du Golfe, où il manque l’équivalent de l’OTAN : comment l’expliquer ?
            Fatiha Dazi-Héni a souligné la différence, historique, entre les Républiques arabes comme l’Irak ou la Syrie - où l’armée a servi de pivot à l’Etat -, et les monarchies du Golfe, fondées d’abord sur une base dynastique. Ces dynasties ont accaparé les richesses de l’Etat, et la force armée n’était conçue que pour préserver leurs pouvoirs à l’intérieur des frontières. La défiance entre les Princes influents en Arabie a fait qu’il n’y avait pas à proprement parler d’armée nationale, mais des forces parallèles, armée, police, garde nationale, assurant la sécurité. La situation est semblable pour les autres monarchies – sauf Oman, et les Emirats Arabes Unis devenus depuis les années 90 «une petite Sparte».
            Le livre de mon invitée m’a beaucoup appris concernant les différences et les subtilités des relations entre les monarchies du Golfe. Théoriquement, ils devraient partager les mêmes positions dans le cadre du Conseil de Coopération du Golfe, qui a été créé en 1981. Or ils n’ont pas accepté un élargissement aux deux autres monarchies arabes, la Jordanie et le Maroc. Le Qatar est en dissidence frontale par rapport aux autres et Oman entretient de bonnes relations avec l’Iran. N’est-il pas vrai que tout le monde – à l’exception du Bahreïn - se méfie des Saoudiens ?
            Fatiha Dazi-Héni a rappelé que la fondation de l’Arabie Saoudite s’est construite sur des conquêtes, d’où la peur des autres Emirats. Il y a une très grande jalousie entre Abou Dhabi et le Qatar, le premier ayant une politique très dure vis-à-vis des Frères Musulmans qui sont soutenus par le second. Ceci étant, il y a aussi une rivalité moins connue entre l’Arabie et les Émirats Arabes Unis qui n’ont pas du tout le même «agenda» concernant le Yémen. Pour les Saoudiens, il s’agit d’un enjeu de sécurité nationale, les Houthis lançant donc des missiles sur leur territoire. Pour les Emiratis, il s’agit de se «projeter» sur le Sud-Yémen, y investir pour acquérir la profondeur stratégique qui leur manque, leur pays étant totalement enclavé dans le Golfe.
            Le livre explique aussi très bien pourquoi l’Arabie Saoudite, se sentant menacée, a été le fer de lance de la réaction contre les révolutions arabes de 2011. Elle a par exemple soutenu le coup de force de l’armée égyptienne contre les Frères Musulmans qui avaient pris le pouvoir. Comment expliquer alors son engagement très fort en Syrie contre le régime, où elle se retrouve en gros dans le camp qui a perdu ? Pour mon invitée, il s’agit d’abord de s’opposer à l’influence de l’Iran. Mais les intérêts différents entre le Qatar, l’Arabie Saoudite et la Turquie, et les rivalités entre les milices armées qu’ils soutenaient expliquent leur échec ; et cela, surtout face au bloc cohérent constitué par le régime Assad, l’Iran et ses alliés chiites, avec bien sûr le soutien russe.
Cérémonie d'investiture de MBS

            Fatiha Dazi-Héni avance plusieurs explications pour l’antagonisme entre l’Arabie et l’Iran : la rivalité pour le leadership mondial du monde musulman ; la crainte d’un marché iranien de 80 millions d’habitants, ouvert après l’accord nucléaire de 2015 et a priori plus attractif que le leur. Elle écrit que «c’est plus une lutte d’influence qu’une concurrence idéologique sur fond de dissension religieuse» : n’est-ce pas un peu réducteur par rapport à la République Islamique d’Iran, qui a quand même une idéologie révolutionnaire ? En réponse, mon invitée dit qu’elle est d’accord sur l’aspect idéologique ; cette dimension révolutionnaire explique les succès iraniens dans la région, en opposition aux arguments financiers des Saoudiens. Le conflit «sectaire», entre Chiites et Sunnites, ne dominait pas au départ ; mais c’est devenu maintenant l’affrontement de deux nationalismes, celui de l’Arabie s’étant affirmé assez récemment.
            Cette peur commune de l’Iran a rapproché Israël et l’Arabie Saoudite, et mon invitée a même évoqué dans son livre une vraie «entente régionale». Cela n’empêche pas une solidarité arabe avec les Palestiniens, elle rappelle par ailleurs que les Saoudiens en sont les principaux donateurs. Mais depuis la sortie de son ouvrage, il y a eu les déclarations extraordinaires du Prince héritier Mohammad Bin Salman dans «The Atlantic» le 2 avril dernier, où il a reconnu le droit historique des Juifs à avoir leur propre Etat, et où il a même évoqué les perspectives d’une coopération israélo-arabe ; comment ont réagi les Saoudiens ?
            Fatiha Dazi-Héni a rappelé que les Saoudiens restent sensibles à la question de Jérusalem et hostiles au déplacement de l’ambassade américaine, même si la question palestinienne est devenue moins importante pour les Etats arabes. Mohammad Ben Salmane a une vision business, il veut développer les startups. Il sait l’avance d’Israël dans ce domaine, et donc il imagine une coopération. Mais – même s’il s’agit peut-être d’un jeu de rôle – son père le Roi Salman a eu ensuite des déclarations venant freiner cette ouverture et rappelant la fameuse initiative de paix arabe de 2002. En pratique, aucune normalisation ne sera possible tant qu’on n’aura pas avancé sur le dossier palestinien.
            Fatiha Dazi-Héni consacre plusieurs chapitres aux relations de l’Arabie Saoudite avec l’Asie, où s’est déplacé au cours des dernières décennies le centre de gravité économique du monde. Elle a précisé que la Chine importait 20% de son pétrole d’Arabie. Ceci étant, la Chine ne veut pas choisir entre l’Iran et les Saoudiens, même s’il y a une bonne entente avec le leadership chinois, les deux types de pouvoir se ressemblant.  Mon invitée mentionne aussi dans son livre le refus du Pakistan de soutenir militairement les Saoudiens au Yémen, alors même que le Royaume a financé la bombe pakistanaise : comment l’expliquer ? Pour mon invitée, c’est une volonté d’équilibre ; cependant, ils ont envoyé un millier de soldats à la frontière saoudienne pour protéger le pays, au cas où il serait attaqué.
            Nous avons évoqué en fin d’entretien le soft power religieux de l’Arabie Saoudite, qui est considérable. Le livre en parle, en rappelant le réseau impressionnant d’ONG islamiques qu’elle finance, ses Universités religieuses qui forment des dizaines de milliers d’étudiants du monde entier ; mais surtout il évoque au dernier chapitre l’action en France de la Ligue Islamique Mondiale, qui a dépensé partout des dizaines de milliards pour «réislamiser les musulmans». Que penser du rôle des Frères Musulmans, certes mal vus aujourd’hui dans le Royaume, mais qui conservent des financements saoudiens ? Et que penser du Salafisme, considéré aujourd’hui comme l’antichambre du terrorisme ? Mon invitée reconnait qu’on est à la croisée des chemins. On a eu une hybridation entre les Frères Musulmans et des Salafistes, et il peut être risqué d’éradiquer brutalement cette mouvance. Le Secrétaire Général de la Ligue Islamique, qui est un jeune quinquagénaire, essaie de diffuser une nouvelle approche plus modérée, sans rompre avec le Salafisme [2]. Pour Fatiha Dazi-Héni, il existe un mouvement salafiste «quiétiste» qui ne remet pas en question le pouvoir politique : même les Émiratis soutiennent cette mouvance-là.

(    [1] : lire ici la recension de la première émission :  https://benillouche.blogspot.co.il/2018/05/larabie-saoudite-peut-elle-se-reformer.html

(   [2] : lire ici le récit d’une rencontre avec lui: https://benillouche.blogspot.fr/2017/11/ligue-islamique-mondiale-par-jean-corcos.html





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