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dimanche 5 juillet 2015

LES FRÈRES MUSULMANS DE MOUBARAK À AL-SISSI Par Jean CORCOS



LES FRÈRES MUSULMANS DE MOUBARAK À AL-SISSI

Par Jean CORCOS



Chérif Amir
Suite de mon article précédent consacré à mon entretien avec Chérif Amir. Pour rappel, il vient de publier un ouvrage intitulé «Histoire secrète des Frères Musulmans», édité aux éditions Ellipses, et préfacé par Alain Chouet ancien directeur de la sécurité de la DGSE, et Éric Denécé directeur du centre français pour le renseignement. Pour rappel également, Chérif Amir est égyptien, docteur en géopolitique de l'Université Paris VIII. Dans l'émission passée le 14 juin, nous avons repris l'historique de cette confrérie politico-religieuse, à partir de l'assassinat d'Anouar El Sadate.


Ayman el Zawahiri

Le livre évoque le long règne de 30 ans de Hosni Moubarak. Son attitude vis à vis des islamistes militants a été ambiguë. D'un côté, il a mis fin au laxisme de Sadate en faisant briser par sa police les groupes armés. D'un autre côté, il raconte comment il a fait libérer des responsables de l'assassinat de son prédécesseur, comme le docteur Ayman el Zawahiri qui devait succéder à Ben Laden. Le livre révèle surtout qu'il a favorisé le départ en Afghanistan de nombreux djihadistes égyptiens, en plein accord à l'époque aussi bien avec l'Arabie Saoudite qu'avec les Etats-Unis, et cela pour contrer à l’époque les Soviétiques. Là-dessus, l'URSS perd cette guerre, et les djihadistes reviennent en Égypte au début des années 90 ; que s'est-il alors passé ? La stratégie de Moubarak a mal tourné, la réconciliation avec eux n'a pas marché et de grands attentats se sont produits du fait des «revenus».

C’est alors que la situation économique empire et que de larges couches de la population sont mécontentes, en particulier les Coptes. Arrive la révolution qui a renversé Hosni Moubarak en février 2011. Dans le récit, on a l'impression que tout le monde a été surpris par ce qui arrivé, à partir du moment où la foule occupe la place Tahrir le 25 janvier ; en tout cas - et je l'ai apprécié - Chérif Amir ne donne pas dans les «théories du complot» en disant que tout était écrit au départ. Moubarak, les jeunes et les démocrates qui se sont révoltés, l'armée qui a disparu du paysage pendant un moment pour réapparaître avec le Conseil présidé par le maréchal Tantaoui, tous ont été pris de cours.
Comment les Frères Musulmans, qui n'étaient pas à l'origine de la révolution, ont-ils pris le train en marche ? Mon invité a rappelé que ce sont des «jeunes bourgeois», voulant vivre à l'occidentale, qui ont déclenché le mouvement. Les Frères Musulmans ne sont pas sortis tout de suite, mais le 28 janvier, ils sont passés à l'action, de façon violente : attaques à l'arme lourde des commissariats, des prisons ce qui permet de libérer des détenus du Hamas comme du Hezbollah, et cela avec la participation de terroristes venus de Gaza. Et c'est ainsi, en particulier, que le futur Président Morsi fut libéré. Et l'ambassadrice américaine au Caire a donné son feu vert à l'irruption de la Confrérie dans le déroulement des évènements, et cela dès les premières semaines.
Salafistes égyptiens

Dans le chapitre VIII, Chérif Amir évoque, très rapidement, une autre force islamiste qui est alors apparue dans le paysage, celle des Salafistes. Ils sont le deuxième parti au Parlement lors des premières élections libres. Ils semblent alliés des Frères Musulmans, mais au moment de la deuxième révolution de l'été 2013 ils vont les laisser tomber. Il ne dit rien, d'ailleurs, sur leur statut dans l'Égypte d'aujourd'hui. D'un côté, ils sont soutenus par l'Arabie Saoudite, qui financièrement a puissamment aidé l'Égypte après le renversement des Frères Musulmans, en raison de sa rivalité directe avec le Qatar, qui lui est devenu la base arrière des Ikhwan ; mais d'un autre côté, les Salafisme est considéré par les services de police occidentaux  comme menant plus rapidement au djihad que l'appartenance aux Frères Musulmans.
Pour Chérif Amir, dans le contexte égyptien, les Salafistes sont moins éduqués, moins organisés que la branche rivale : ainsi, ils ont fait la preuve de leur incompétence politique après avoir été élus au Parlement. Ils sont moins habiles que les Ikhwan, mais ils ont surtout fait le choix du terrorisme, sur les terrains extérieurs du "Djihad" en particulier en Syrie.
L’ouvrage raconte en une vingtaine de pages,  comment, après à peine un an de pouvoir les Frères Musulmans vont tout perdre, puisqu'il y aura une seconde révolution avec le mouvement Tamarod, la pétition signée par des dizaines de millions de citoyens et, au final, après une attitude prudente de l'armée, la décision du maréchal El Sissi de réunir des personnalités de la société civile pour déposer le gouvernement et le président islamiste. Comment expliquer ce retournement de l'opinion, quelle raison a dominé : est-ce que c'était la déroute économique du pays, est-ce que c'était l'insécurité en particulier dans le Sinaï, ou alors la peur de voir s'installer une dictature des Frères Musulmans ? Chérif Amir a dit à notre émission que la popularité des Frères Musulmans était un mythe, entretenu par tous, y compris par Moubarak, pour faire peur. Ils sont arrivés au pouvoir sans aucune formation, et sans aucun projet économique : et la répression ne pouvait suffire à les maintenir en poste.
Chafik et Morsi

À propos de la légalité de l'élection de Mohamed Morsi, Chérif Amir remet en cause sa victoire : pour lui, le challenger Ahmed Chafik - officiellement battu par un écart de voix de quelques pour cent - aurait gagné ces premières présidentielles libres : nous n'avons pas eu le temps de discuter en détails de cette analyse, il faut donc se rapporter à son ouvrage pour être convaincu ou non par son argumentation. A noter que mon invité a beaucoup insisté sur le rôle néfaste de l'ambassadrice américaine Anne Patterson, qui a exercé le maximum de pression pour que les Frères Musulmans gagnent ces élections en juin 2012, après avoir remporté les législatives.
Supporter du maréchal El Sissi, il a insisté sur le fait que sa prise du pouvoir n'était pas le résultat d'un coup d'État militaire, mais une réponse à un appel du peuple. Pas de réponse, non plus, à la question de la condamnation à mort de Mohamed Morsi, qui est sévèrement contestée par les diplomaties occidentales. Reste aussi que l'on n'arrive pas à comprendre ce soutien américain aux Islamistes, alors même que ce qui avait motivé leur complicité dans les années précédentes - la peur du communisme - n'existait plus.
Attaque au Sinaï

Le livre de Chérif Amir a été achevé en juillet 2014, et depuis, il s'est passé beaucoup d'événements importants concernant l'Égypte. D'abord sur le plan géopolitique, on a l'impression que le nouveau président a encouragé de nouvelles alliances ; il y a eu la vente d'avions Rafale par la France, il y a eu la visite triomphale de Vladimir Poutine en février dernier et de gros contrats avec les Russes. Seulement il y a eu aussi l'avancée inquiétante du Daesh en Syrie et en Irak, avec en réaction la coalition formée par la plupart des États arabes pour les combattre ; et puis, à la frontière occidentale de l'Égypte, dans une Libye qui est en pleine décomposition, on a eu l'horrible exécution de 21 citoyens égyptiens coptes par les Djihadistes locaux. Comment le président El-Sissi va-t-il gérer cela ; est-ce qu'il va redonner à l'Égypte un rôle régional, ou au contraire favoriser un repli nationaliste du pays?
Pour Chérif Amir, le nouveau président doit redonner à l'Égypte un rôle régional et même mondial, car tout se joue en ce moment au Moyen-Orient. Le pays intervient militairement même en dehors de ses frontières, comme en Libye. Pour lui aussi, tous les pays de la région - y compris Israël - sont maintenant menacés par le repli américain. Il faut dire, aussi, que cette émission a été enregistrée plusieurs semaines avant les combats très durs du 1er juillet dans le Sinaï, et le pouvoir égyptien est maintenant obligé de réagir de manière très forte contre l'Etat islamique qui le menace à ses portes.
Le président Abdel Fatah El Sissi a prononcé le 28 décembre 2014 un important discours à l’université théologique Al Azhar, au Caire. On peut en écouter un extrait sur YouTube, et c'est impressionnant parce qu'il a exhorté les responsables musulmans à une véritable révolution religieuse pour éradiquer de l’Islam l’idéologie mortifère véhiculée par Daesh. Chérif Amir espère que ceux qui sont à la tête d'Al Azhar, aujourd'hui sauront s'engager pour contrer l'idéologie des Frères Musulmans qui s'étaient infiltrés en profondeur. Le Maréchal El Sissi, lui-même croyant et pratiquant, a été le premier président égyptien à se rendre dans une cathédrale copte pour Noël. Il s'engage courageusement et son engagement est important : il est en effet urgent de contextualiser la lecture du Coran, parce que - et l'ouvrage le montre bien, Sayed Qutb, idéologue principal des Frères Musulmans, avait fait une lecture redoutable de ses versets dans le sens d'un appel progressif au Djihad, de la Sourate IV qui est pacifiste à la Sourate IX qui ordonne de faire la Guerre Sainte.


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