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dimanche 4 mars 2018

Iran, de la révolte à la révolution par Jean CORCOS



IRAN, DE LA RÉVOLTE À LA RÉVOLUTION ?

Par Jean CORCOS

            
Jean Corcos et Mahnaz Shirali

          Dans les tous derniers jours de décembre, on apprenait que de grandes manifestations contre le régime s’étaient produites en Iran, les plus importantes depuis la vague de contestation qui avait suivi les élections présidentielles truquées de 2009. Comme il y a neuf ans, on a assisté ensuite à une dure répression, avec des dizaines de tués et des milliers d’arrestations. Mais nos médias ont assez vite détourné les yeux de ce grand pays, au diapason de notre gouvernement et des pays européens. Que s’est-il passé ensuite ? Que peut-il se passer maintenant ?



            J’avais intitulé mon émission «Iran, de la révolte à la révolution ?», et mon invitée était bien qualifiée pour en parler, puisqu’il s’agissait de Madame Mahnaz Shirali. Née en Iran, elle vit en France depuis 25 ans. Bien entendu, elle suit de près l’actualité de son pays natal mais surtout son regard est celui d’une universitaire. Politologue, elle travaille à la fois comme chercheur et enseignante au Centre d’Etudes Européennes de Sciences Po Paris. Elle a publié de nombreux ouvrages et articles, citons deux livres, «La jeunesse iranienne, une génération en crise» paru en 2001, et «La malédiction du religieux. La défaite de la pensée démocratique en Iran» paru en 2012.
            Quels sont les événements qui ont mis le feu aux poudres ? Mon invitée a évoqué les dernières élections présidentielles en Iran, où la population a pu entendre les six candidats dire du mal les uns des autres, et révéler des scandales. Les Iraniens ont réalisé que le régime n’avait rien d’une «idéocratie» fondée sur une idéologie, mais était en fait une «kleptocratie», où les dirigeants pillaient toutes les richesses. Depuis, il y a eu aussi la banqueroute de plusieurs institutions financières, ainsi que celle de caisses de retraites, ce qui a ruiné de nombreux Iraniens.
            Dans un article remarquable publié sur son blog du Huffington Post intitulé «L’Occident le découvre, mais la colère des Iraniens ne date pas d’hier», mon invitée avait révélé l’ampleur de la corruption des dirigeants ; de la misère dans laquelle vit une grande partie de la population ; et de l’opacité de la gestion financière dans un Etat qui contrôle presque tout. Elle a donné quelques chiffres sur notre radio, chiffres fournis par le gouvernement iranien lui-même. 16 millions d’habitants – sur une population totale de 80 millions – vivent en dessous du seuil de pauvreté.  10 millions sont analphabètes. Et pour Mahnaz Shirali, il y a encore une marge importante entre ces chiffres et la réalité.
            La «kleptocratie» consiste à confisquer tout l’argent que rapporte l’exploitation pétrolière et gazière, alors que ses ressources devraient faire de l’Iran un pays très riche. Concernant les 100 milliards de dollars – plus, d’après mon invitée – débloqués après l’accord de 2015 sur le nucléaire, toutes ces sommes ont été englouties dans des interventions militaires engagées dans l’ensemble du Moyen-Orient, où la République Islamique «mène des guerres par procuration». Par ailleurs, énormément d’argent est allé directement dans les poches de certains dirigeants, qui figurent ainsi parmi les plus grandes fortunes mondiales.

            Il est assez difficile de savoir ce qui se passe là-bas, car la possibilité pour les manifestants de diffuser à l’extérieur des photos et des vidéos serait - en théorie - fortement réduite avec la censure imposée maintenant sur l’Internet. Pourtant, si on se base sur des documents publiés par des sites d’opposition, on voit des usines en grève, et des groupes de manifestants qui semblent contrôler certains endroits. J’ai demandé à mon invitée ce qu’elle savait personnellement de la situation sur place. Mahnaz Shirali a bien précisé qu’elle n’était pas une militante, mais qu’elle pouvait avoir quotidiennement des informations grâce à Facebook, où les gens continuent de publier des vidéos.
            Elle a ainsi évoqué ce qui s’était passé la veille de notre enregistrement, à Téhéran où les forces de l’ordre avaient tué deux personnes lors d’une manifestation de Soufis, protestant contre la répression dont elles sont victimes. Les correspondants français ne peuvent pas rapporter ces faits car, s’ils le font, on leur retire leur visa et ils ne pourront plus retourner dans le pays. Mahnaz Shirali est potentiellement en contact avec 5.000 jeunes dans son réseau Facebook ; elle arrive ainsi à avoir ainsi des informations, en temps réel. 
         Elle a dit son admiration pour les Iraniens, qui arrivent à déjouer les blocages sur Internet. Par ailleurs, elle a exprimé aussi sa déception face aux commentaires des médias français, qui n’arrêtaient pas de jeter le doute sur les manifestants ; et cela, alors que c’est tout un peuple qui manifeste, mêlant toutes les couches sociales. Si on est moins descendu dans la rue à Téhéran, c’est que là-bas la peur est la plus grande, avec la présence de l’armée.

            Dans une interview sur CNews matin, mon invitée avait dit qu’au-delà des problèmes économiques, «la population manifestait un rejet clair des normes culturelles imposées par le régime islamique». Il y a eu en particulier les photos de femmes se débarrassant en public du voile islamique : les Iraniennes peuvent-elles être le fer de lance d’une vraie révolution ? Pour Mahnaz Shirali, elles ont été les premières victimes du régime qui, dès le début, a opprimé la moitié de la population. Tous les jours, il y a maintenant des femmes qui protestent ainsi, mais elles sont systématiquement arrêtées.
            Emmanuel Macron a dit : «On voit bien le discours officiel qui est porté par les Etats-Unis, Israël, l’Arabie saoudite, qui sont nos alliés à de nombreux égards, c’est quasiment un discours qui va nous conduire à la guerre en Iran» : que penser d’une telle déclaration ?  Mahnaz Shirali juge très sévèrement ces propos. Faire la guerre à l’Iran n’est pas souhaitable, car le peuple serait le premier à en souffrir. Mais entre faire la guerre et faire du commerce, il y a une marge. «L’Iran pour Macron n’est pas un pays, c’est un marché», le dernier marché mondial encore totalement disponible. Et c’est inacceptable, venant de la France qui se présente comme «le pays des Droits de l’Homme» : le seul intérêt de notre pays semble en fait le commerce avec le régime au pouvoir.
Budget militaire Iran

            Dans le même article du Huffington Post, Mahnaz Shirali écrivait : «Aucun dirigeant de la République Islamique n’a tenté de dévoiler les véritables raisons de la présence de l’Iran dans les conflits du Moyen-Orient, encore moins de donner un chiffre exact des dépenses de ce pays dans des affaires qui ne sont pas les siennes». Des étudiants ont manifesté au cri de «Ni Gaza, ni Liban, je sacrifie ma vie pour l’Iran». Mais est-ce que dans le pays, beaucoup d’autres ne soutiennent pas ces interventions militaires ? Pour mon invitée, la réponse est très simple ; les Iraniens pourraient soutenir ces interventions s’ils vivaient bien. Mais la pauvreté est telle que cela devient insupportable. La République Islamique finance quasiment quatre pays, le Liban, la Syrie, l’Irak et le Yémen, et il ne reste plus rien pour l’Iran lui-même. J’ai quand même souligné les succès enregistrés, comme l’encerclement d’Israël qui se réalise peu à peu. Pour mon invitée, l’écho est positif dans l’opinion publique du monde arabe. Les Iraniens ne peuvent pas, en revanche, soutenir ces aventures si coûteuses.

            Toujours dans le Huffington Post du 16 janvier, mon invitée avait eu deux formules surprenantes. La première, «la force du régime islamique réside dans son indifférence envers l'intérêt de son propre peuple». Pour elle, le budget ne repose pas sur les impôts mais directement sur le prélèvement fait sur les ressources pétrolières. Même si le peuple meurt de faim, le système peut continuer. En fait, tout se passe comme si la population était sous une occupation étrangère, mais l’occupant de l’Iran est son propre régime.
            Seconde formule surprenante énoncée dans le même article : «la République des ayatollahs conduit sa politique étrangère à partir de l'hypothèse que le monde lui appartient». L’Histoire ne nous apprend-elle pas qu’avec de telles logiques les régimes despotiques finissent tous par s’écrouler ? Pour mon invitée, il est clair que la République Islamique n’existera plus au 22ème siècle, mais les régimes despotiques ne disparaissent pas rapidement. Elle a rappelé que, depuis la seconde moitié du 19ème siècle, le rêve le plus cher du clergé chiite iranien était d’islamiser toute la planète. Mais cela, indépendamment du clivage sunnite / chiite ; ce qui compte, dans cette vision, ce sont les intérêts de l’islam pris dans sa globalité. Mahnaz Shirali pense que les Libanais, en particulier, se trompent en majorité concernant le Hezbollah, qui est en fait «un instrument de la République Islamique». Et on constate, aussi, que la menace islamiste venue de l’Iran est toujours minimisée par rapport à ce qu’on dit face au radicalisme religieux sunnite.


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