Je n’ai jamais été un militant. Persuadé que tôt ou tard je pouvais être sommé de penser et d’agir contre ma raison, je n’ai formellement adhéré à aucun groupement. En outre, si j’avais fait partie d’un mouvement quelconque, révolutionnaire ou nationaliste, par exemple, j’aurais été de ces militants qui continuent la lutte après la victoire.

Albert MEMMI

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lundi 25 mai 2020

L'illusion de l'annexion de la Cisjordanie



L’ILLUSION DE L’ANNEXION DE LA CISJORDANIE

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps
            

          Si l’on veut résumer cet article en quelques mots, l’annexion de la Cisjordanie n’aura pas lieu contrairement à la Guerre de Troie qui, elle, a eu lieu. Certes, Benjamin Netanyahou est très attaché à son projet d’annexion d’une partie de la Cisjordanie prévue effectivement dans le plan de Trump. Mais cette annexion, de facto, est purement symbolique car les Israéliens contrôlent déjà les implantations de Cisjordanie habitées par près de 400.000 Israéliens.



            De plus la dernière Knesset a déjà discuté de plusieurs projets de lois qui entérinent de fait l’annexion à savoir : l’enseignement supérieur n’est plus supervisé par un conseil spécial mais est de la responsabilité du conseil israélien pour l’enseignement supérieur ; les terres des implantations ont été déclarées terres de l’État ; exonérations fiscales pour les énergies renouvelables en Cisjordanie ; unification du casier judiciaire ; les tribunaux israéliens sont légitimes pour juger des litiges en Cisjordanie ; suppression de l’interdiction aux entreprises israéliennes de fournir des services aux implantations. Ces lois n’ont pas été cassées par la Cour suprême contrairement à sa réputation non justifiée de «gauchiste».   
            Paradoxalement, Netanyahou s’est opposé à la plupart de ces projets présentés par ses amis de droite car il s’est refusé à anticiper le projet de paix du président américain Donald Trump malgré le précédent de la reconnaissance de l’annexion du plateau du Golan en 1981. Par ailleurs, dans ses discours, le premier ministre refuse d’utiliser le terme d’annexion comme s’il craignait ses conséquences. Il ne promet que d’«étendre la souveraineté d’Israël à l’ensemble des 150 implantations officielles» car pour l’instant, le droit israélien ne s’applique pas à ces régions bien qu’elles soient sous juridiction de l’État d’Israël. C’est une situation en effet bancale qui nécessitait une officialisation.

            L’ambassadeur américain David Friedman, activiste pro-israélien, qui dispose à titre personnel d’une habitation en Cisjordanie, appuie avec ferveur l’accord du siècle de Trump car «Israël est du côté de Dieu. Dans certaines circonstances, je pense qu’Israël a le droit de conserver une partie, mais probablement pas toute, la Cisjordanie».
            Malgré tous les appuis américains, et l’intérêt ponctuel de Donald Trump, il n’est pas certain que le projet d’annexion aille jusqu’à son terme bien que le candidat le souhaite pour sa campagne électorale. D’ailleurs, tous les gouvernements israéliens depuis 1967, de droite et de gauche, n’ont jamais voulu s’engager dans un processus d’annexion car ils craignaient à juste titre les objections internationales des membres de l’ONU opposés à une décision unilatérale. Il existait un risque que l’annexion crée une catégorie spéciale de citoyens palestiniens qui n’auraient pas la nationalité israélienne ni le droit de vote aux élections législatives, à la rigueur locales. Par ailleurs, de nombreux Israéliens, qui refusent de prendre le risque d’attenter à l’identité juive du pays, sont convaincus que l'annexion ne changerait rien à l’existant. Les habitants des implantations sont déjà soumis aux lois israéliennes et aux représentants militaires et policiers.
            L’annexion implique automatiquement, dans le plan de Trump, la création d’un État palestinien à laquelle sont opposés les nationalistes de droite et les religieux orthodoxes. Les accords d’Oslo ont créé une situation de fait par la division de la Cisjordanie en zones A, B et C. La zone C est déjà sous juridiction israélienne et contient la majorité des implantations de Cisjordanie. La zone B est sous contrôle sécuritaire israélien tandis la zone A, totalement sous contrôle palestinien, fonctionne déjà comme un État autonome, dépourvu d’armée et de monnaie.
            Le gouvernement lui-même est partisan d’une annexion partielle pour empêcher que des Palestiniens ne deviennent citoyens israéliens. Il est prêt à leur octroyer un droit privilégié de résidence avec une autonomie limitée aux questions locales et municipales. La droite nationale exige de son côté l’annexion de toute la Cisjordanie incluant les zones réservées aux Palestiniens. La Gauche, ou ce qu’il en reste, est persuadée que l’annexion aurait des répercussions sur l’image d’Israël à l’étranger sans compter les coûts engendrés. Les experts évaluent à une dizaine de milliards de dollars les surcoûts de cette annexion avec un risque de voir baisser les investissements étrangers en Israël pour des raisons politiques. 


            Une question fondamentale se posera avec l’effondrement automatique de l’Autorité palestinienne. Nul n’est capable de prévoir les risques sécuritaires qui en découleraient. Mais d’autres optimistes y voient des avantages économiques car Israël trouverait alors un réservoir de main d’œuvre à bon marché, sans droits aux allocations sociales. Par ailleurs, il s’ensuivrait une baisse de l’immobilier grâce au développement accru de logements en Cisjordanie pour les Israéliens qui accepteraient alors de s’installer dans une entité sous seule juridiction israélienne.     
            Du côté palestinien peu de citoyens, à l’exception de chefs d’entreprises, approuvent ouvertement l’annexion de la Cisjordanie sous peine d’être considérés comme des traitres ou des collaborateurs. Il existe certes déjà des partenariats avec des hommes d’affaires israéliens, en particulier dans les projets touristiques et les centres commerciaux, mais cela n’implique aucun engagement politique.

David El Hayani
            L’annexion pourrait donc être mise entre parenthèses car la majorité des dirigeants des implantations refusent l’accord du siècle conditionné à la création d’un État palestinien. Ils préfèrent le statu quo qui leur donne déjà beaucoup de pouvoirs. Le Conseil de Yesha, réuni dans l’implantation de Maale Adoumim, a publié ses décisions qui vont à l’encontre du projet de Netanyahou.  Il exige la souveraineté d’Israël sur toute la Cisjordanie qui doit être appliquée sans l’approbation des Etats-Unis. Il s’oppose à toute reconnaissance d’un État palestinien. Il refuse tout gel des constructions dans les implantations et s’oppose à la création d’enclaves isolées. Le président du Conseil de Yesha, David Elhayani, a bien précisé que «nous n’accepterons pas l’établissement d’un État palestinien au cœur de l’État d’Israël. Si le résultat du plan Trump est l’établissement d’un État terroriste en Judée et en Samarie, comprend la création d’enclaves isolées et de gels de construction, nous sommes prêts à renoncer à la souveraineté malgré le travail et les ressources investies en ce sens ces dernières années».
Conseil des implantations

            Netanyahou ne peut pas se couper de son électorat nationaliste. Au sein même du Likoud, ils sont nombreux comme Gideon Saar à refuser la création d'un Etat palestinien. C’est l’opposition de ces dirigeants juifs qui a poussé Netanyahou à exclure de son gouvernement le parti Yamina pour ne subir aucune pression. D’ailleurs le plus activiste de Yamina, Rafi Peretz, s’est plié aux injonctions de Netanyahou pour obtenir un portefeuille ministériel tout en reniant ses convictions. Il est prêt à se déjuger et à renoncer à une partie des exigences de l’extrême-droite, en particulier à accepter toutes les positions du Premier ministre sur la mise en œuvre du plan de paix de Trump, qui comprend en particulier la création d’un État palestinien.
            Les gesticulations de Netanyahou laissent de marbre Benny Gantz qui, de son côté, a un projet plus limité. Il n’utilise pas le terme d’annexion mais il «veut renforcer la sécurité régionale et œuvrer pour la paix». C’est un peu flou. Concrètement il envisage uniquement le rattachement d’implantations proches de Jérusalem mais pas toutes les implantations. Il n’est pas un franc partisan de l’annexion totale tout comme Tsahal qui s’y oppose. 200 officiers et généraux ont signé une déclaration contre toute décision unilatérale d’annexion. 
          Alors Gantz ne prend pas officiellement position sur la question laissant au premier ministre le soin de résoudre les ambiguïtés d’un projet mort-né face à des opposants de toutes sortes. Il ne critique pas les diplomates européens, siégeant au Conseil de sécurité, qui ont rappelé à Israël le bien-fondé des frontières tracées en 1967, et l’ont prévenu que toute annexion de territoires en Cisjordanie serait sanctionnée. Il observe aussi Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, qui a décidé de cesser sa coopération sécuritaire avec Israël avec les troubles que cela peut engendrer. Il évite de mettre en évidence ses divergences avec le premier ministre, à peine le gouvernement formé.
          Seuls les irréductibles de droite croient encore à une illusion qui ne fait vibrer que ceux qui espèrent encore une annexion peu probable.

3 commentaires:

Harry NUSSBAUM a dit…

Jacques Benillouche, votre analyse est parfaitement pertinente. Mais la question est de savoir si la pertinence est un bouclier suffisant pour stopper la démagogie délirante de Bibi et de ses alliés extrémistes !

Jacques ZARNITSKY a dit…

D’un point de vu idéologique l’annexion de la Judée Samarie se défend. Cependant d’un point de vue géopolitique les inconvénients semblent aujourd’hui largement supérieurs aux avantages.

2 nids a dit…

N'AYONS PAS PEUR ! ISRAEL a d'excellents "joueurs" d'échec et mat...faufilons nous comme nous avons toujours su faire...l'histoire est du coté d'ISRAEL alors...pourquoi toujours miser sur la peur..?