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jeudi 28 mai 2015

BRUNO TERTRAIS ET DAESH Par Jean CORCOS


BRUNO TERTRAIS ET DAESH

Par Jean CORCOS
Judaïques FM


Dimanche 17 mai, Judaïques FM diffusait une émission intitulée «Daesh, Iran, le Moyen-Orient de tous les dangers». C'est vrai que, du point de vue de la sécurité internationale et des risques existentiels pour Israël, la double perspective d'un Califat islamique triomphant, d'une part, et d'un Iran possédant la bombe atomique, d'autre part, sont des cauchemars. En même temps, ces deux acteurs s'affrontent directement, dans la grande fracture entre Sunnites et Chiites. Pour en parler, j'avais à nouveau comme invité un des meilleurs spécialistes sur la sécurité internationale, Bruno Tertrais. Pour rappel, il est maître de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique, et membre de «l'International Institute for Strategic Studies» de Londres.



La première partie d'émission concernait le projet d'accord entre les grandes puissances et la République Islamique d'Iran. Si on se basait sur le document publié par le Département d'Etat américain, on a eu l'impression que l'on avait bloqué pour 10 ans la marche à la bombe atomique des Iraniens. Mais très vite, on a réalisé que rien n'avait été signé. Cela n’était pas bien sérieux comme résultat au bout d'un an et demi des négociations acharnées. Bruno Tertrais a d'abord remarqué que ces négociations duraient en fait depuis plus de dix ans. Pour lui, il y a juste un cadre d'accord qui n'est pas ce que les USA ont publié. L'Administration américaine veut un peu trop qu'il y ait un accord et elle est prête à faire d'importantes concessions, alors que la France est beaucoup plus vigilante.
Que pensait-il de ce qu'avait écrit David Horowitz dans le Times of Israël : «Les sanctions économiques seront-elles levées par étapes en fonction de la mise en place par l’Iran des accords ou au moment où l’accord sera signé? Ce n’est pas clair. Y-aura-t-il des inspections à tout moment et en tout lieu de tous les sites suspects nucléaires civils et militaires? Ce n’est pas clair. L’Iran sera-t-il contraint de transférer à l’étranger l’essentiel de son stock d’uranium enrichi? Ce n’est pas clair. L’Iran aura-t-il la possibilité de continuer la recherche et le développement sur les centrifugeuses sophistiquées pour accélérer le processus de fabrication d’une bombe? Ce n’est pas clair». 
Bruno Tertrais estime qu'en fait rien n'était encore décidé : «Le diable est caché dans les détails». La négociation va être rude et il n'est pas du tout sûr qu'un accord soit signé le 30 juin, en pariant même sur des prolongations. Dans la liste mentionnée par Horowitz, il relève que la principale pierre d'achoppement est la question des inspections, car les Gardiens de la Révolution s'y refusent.
J'ai évoqué deux points non mentionnés dans cette liste, le contrôle des sites militarisés et l'abandon du programme de missiles à longue portée. Pour Bruno Tertrais, les sites militarisés sont bien un sujet de discussions, par contre les missiles n'ont jamais été prévus dans les négociations : en fait, il est difficile d'interdire à un pays de posséder des vecteurs porteurs de charges conventionnelles; de même, le terrorisme ou les Droits de l'Homme n'ont pas été mis au menu.

Bruno Tertrais a alors considéré le point de vue d'Israël : la République Islamique d'Iran a comme idéologie la destruction de l'Etat hébreu, et c'est répété continuellement. Or, les Occidentaux n'ont pas exigé de l'Iran qu'il modifie cette ligne stratégique en reconnaissant le droit à l'existence de ce pays, d'où le sentiment de révolte des Israéliens. Une autre crainte a été soulevée ; cet accord, s'il est finalisé et entériné par le Conseil de Sécurité de l'ONU, rendra impossible toute action militaire. Mon invité a d'abord répondu sur un point sémantique, mais important : en fait, l'idéologie de la République Islamique ne réclame pas la destruction du pays d'Israël, mais de son «régime» ; ils disent qu'il faut revenir à la Palestine historique où les Juifs auraient comme minorité un statut de protégés ; c'est un discours subtil et efficace, parce qu'il s'accompagne de dé légitimation. La stratégie iranienne est donc plus subtile mais plus efficace que ce que l'on pense généralement. Ceci étant, il était impossible de négocier en mettant la reconnaissance d'Israël comme pré condition. Bruno Tertrais pense, enfin, qu'un accord écartera certainement la menace militaire dans l'immédiat, mais qu'il est aussi quasi certain que les Iraniens tenteront de le violer en testant les Occidentaux. Il faut donc que la dissuasion subsiste, mais il n'est pas très optimiste sur la résolution des Américains.
Houthis au Yémen

Nous avons abordé ensuite l'inquiétude du monde arabe face à ce qu'il ressent comme un renversement d'alliances au Moyen-Orient. Aujourd'hui, l'Iran contrôle indirectement trois capitales arabes par alliés chiites interposés, Bagdad, Damas et Beyrouth. Et, avec l'offensive foudroyante des Houthis chiites au Yémen, il allait prendre le contrôle de ce pays, ce qui a entrainé en réaction la décision de créer une force armée arabe commune, et des bombardements de l'aviation saoudienne sur le Yémen, où il y a eu des milliers de morts et blessés en quelques semaines. Les États-Unis, eux, laissent faire, et refusent de s'engager : qu'en penser ?
Bruno Tertrais a d'abord noté que cela n'avait guère suscité d'émotion dans le monde arabe, alors que la moindre erreur de tir d'Israël à Gaza provoque leur indignation. Il n'était pas d'accord avec cette notion de contrôle sur trois capitales arabes, en notant que c'était certes le discours israélien - et que l'on comprenait pourquoi -, mais qu'à son avis ce n'était pas exact, et qu'il fallait plutôt parler d'influence iranienne sur certains gouvernements. Par ailleurs, il pense qu'il est inexact aussi de dire que les Etats-Unis ne se sont pas engagés pour le Yémen, car ils sont partie prenante en termes de renseignements et de soutien logistique. Mais ils vont d'échec en échec au Moyen-Orient, et ils ne peuvent intervenir militairement partout.
S’agissant du Daesh, c'était la première fois que l'on vivait un djihadisme d'un type nouveau, avec l'utilisation massive de l'Internet, des vidéos de décapitation ou d'exécutions de centaines de prisonniers ; bref une propagande à la fois sophistiquée et terrifiante. Tout ceci relevait d'une stratégie de la terreur pour paralyser toute résistance. Si les populations locales se sont soumises, en revanche, les États arabes se sont plutôt mobilisés, à l’instar de la réaction de la Jordanie lorsqu'un malheureux pilote prisonnier a été brûlé vif. Est-ce que cette propagande du Daesh n'a pas été contre-productive ? Bruno Tertrais le pense, en rappelant que cela s'était déjà passé avec Al-Qaïda dans les pays arabes. Il a comparé le Daesh à un virus qui est d'autant plus virulent qu'il n'est pas durable sur le long terme, même si il ne pourra être réduit rapidement.

Hélas, l'actualité nous a dépassés les jours suivant l'émission, car, on le sait, Daesh a conquis au cours des derniers jours à la fois Ramadi en Irak et surtout Palmyre en Syrie. De mon côté, j'avais donné à l'antenne plusieurs éléments permettant de relativiser cette impression de force invincible. Daesh a gagné du terrain sur les débris d'États ayant déjà implosé comme l'Irak ou la Syrie, mais il n'a pas pris le pouvoir dans des pays où l'autorité centrale est forte. Ensuite, ils ont eu des revers sur le terrain, les Kurdes ont résisté à Kobané en Syrie ou dans leur zone en Irak ; l'armée irakienne est arrivé à reconquérir Tikrīt. J'avais donc demandé à Bruno Tertrais combien de temps pouvait résister sur le long terme une force militaire qui ne possède ni aviation, ni industrie d'armement, ni alliés pouvant fournir du matériel ou des pièces détachées ? Mon invité était resté, il faut le noter, plus prudent car d'une part il a rappelé que Daesh pratiquait une guerre dissymétrique ou hybride, et surtout que les combattants du Daesh sont bien entraînés et motivés ... et les évènements de la semaine dernière lui ont donné raison !

Enfin en ce qui concerne le champ de bataille syrien, l'État islamique semblait plutôt passer son temps à attaquer les autres groupes rebelles. Autre constatation, Daesh présente le combat contre les Chiites ou les gouvernements arabes comme prioritaire, ce qui n'était pas du tout le cas de la matrice originelle d'Al-Qaïda, Front contre les Juifs et les Croisés. Or Israël voit tout cela de façon détachée, et en fait il n'est intervenu que contre les transferts d'armes vers le Hezbollah : qu'en penser ? Pour Bruno Tertrais, la priorité de Daesh est bien contre les Chiites, par contre Assad et l'État islamique sont des alliés objectifs; le régime a favorisé son émergence, pour pouvoir dire aux Occidentaux qu'ils avaient un ennemi commun. L'idée d'Israël, à son avis, c'est de laisser ses ennemis se battre entre eux, même si, objectivement, les pires ne sont pas les Djihadistes mais bien le Hezbollah. Même si c'est aussi une partie du discours des complotistes, on peut admettre qu'il y a une part de vérité pour ce qui concerne son soutien au Front Al Nosra.


Lien pour écouter l'émission sur Judaïques FM

http://www.judaiquesfm.com/animateurs/3/corcos-jean.html


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