Je n’ai jamais été un militant. Persuadé que tôt ou tard je pouvais être sommé de penser et d’agir contre ma raison, je n’ai formellement adhéré à aucun groupement. En outre, si j’avais fait partie d’un mouvement quelconque, révolutionnaire ou nationaliste, par exemple, j’aurais été de ces militants qui continuent la lutte après la victoire.

Albert MEMMI

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samedi 4 juillet 2020

Les Palestiniens deviennent pragmatiques


LES PALESTINIENS DEVIENNENT PRAGMATIQUES

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps
            
Le premier ministre palestinien

          Nous l’avons souvent écrit que la politique de la chaise vide n’est pas dans l’intérêt des Palestiniens car, chaque jour qui passe réduit d’autant l’espace qui leur serait alloué pour un éventuel État palestinien. Mahmoud Abbas vient d’évoluer puisqu’il se dit enfin prêt à des négociations directes avec Israël, le jour où Israël doit se prononcer sur l’annexion de la Cisjordanie. Même s’il est profondément opposé au «plan du siècle» de Donald Trump, son intérêt est de présenter des contre-propositions écrites pour montrer sa bonne volonté. 


Jeunes des implantations

          Son refus systématique ne faisait pas évoluer sa cause et ne pouvait pas changer la donne. Son obstination à revenir aux frontières de 1967 n’était plus réaliste. Il savait pourtant qu’il avait des alliés dans ce processus, l’Union européenne, l’Onu, la Russie et dans une certaine mesure les Américains qui souhaitaient résoudre cet abcès de fixation au Proche-Orient pour mieux régler le problème de l’Iran, de l’Irak, de Daesh et des islamistes qui ne désarment pas.
            Les Américains ont toujours dit que leur plan du siècle n’était pas définitif et qu’il était amendable par les deux parties à une table de négociations. Les Palestiniens feignaient d’ignorer cette possibilité et pensaient que leur refus allait briser la détermination de Donald Trump. C’était mal connaître le président américain qui avait martelé que tout était sur la table. Même quelques quartiers de Jérusalem-Est et de sa périphérie de la capitale, habités uniquement par des Arabes, sont négociables.
L’AP a enfin compris qu’elle devait présenter des contre-propositions réalistes, avec quelques concessions territoriales, qui ont été adressées au quartet international, composé des États-Unis, des Nations Unies, de l'UE et de la Russie. Il semble que le nouveau premier ministre, Mohammed Shtayyeh, qui fait preuve de beaucoup de pragmatisme et de convictions, soit le maître d’œuvre de la réponse à la proposition américaine.  En fait, Saëb Erekat prétend que le plan remis au quartet contient les mêmes propositions que par le passé. Est-ce une volonté de minimiser le rôle du premier ministre ?
Avi Berkowitz à droite conseiller de Kuchner

            Le premier ministre adjoint et ministre de la défense, Benny Gantz, qui avait rencontré l'envoyé américain Avi Berkowitz et l'ambassadeur américain en Israël, David Friedman, a été suffisamment mis dans la confidence pour préciser que la souveraineté n’était pas forcément applicable après le 1er juillet en raison d’éventuelles négociations. Cela avait irrité Netanyahou qui avait précisé que «les négociations avec les États-Unis sur l'application de la souveraineté israélienne en Judée-Samarie ne dépendaient pas du parti Bleu-Blanc».
            Le premier ministre palestinien a donné quelques pistes dans son texte remis au Quartet : «Nous sommes prêts à avoir notre État avec un nombre d'armes limité et une force de police puissante pour faire respecter la loi et l'ordre. Nous sommes prêts à accepter la présence d'une tierce partie mandatée par l'ONU ou l’Otan pour s'assurer du respect de l'accord de paix concernant la sécurité et les frontières». Il accepte en outre «des modifications mineures des frontières qui auront fait l'objet d'un accord mutuel, sur la base des frontières d'avant la guerre de juin 1967. Le transfert de territoires se ferait d’égal à égal en termes de taille et valeur».
            En acceptant de négocier directement avec les Israéliens sans intermédiaire, les Palestiniens mettent Netanyahou au pied du mur. Un refus de sa part le mettrait en difficulté vis-à-vis de Donald Trump et des Européens. De son côté, Benny Gantz a estimé que toute annexion devrait attendre que la pandémie du coronavirus soit terminée ce qui laisse du temps aux négociateurs : «Un million de chômeurs ne se soucient pas de l'annexion». Une excuse bien à propos.
Michelle Bachelet

            Comme si elle voulait faire pression sur les deux parties, la Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'Homme Michelle Bachelet a dénoncé « l'illégalité du projet d'annexion sachant que les ondes de choc dureront des décennies et seront extrêmement préjudiciables à Israël, ainsi qu'aux Palestiniens. Il est encore temps de revenir sur cette décision. L’annexion est illégale. Point final».
En Israël et aux États-Unis on s’agite après ces prises de positions puisque le gouvernement israélien semble vouloir assouplir sa position. La date du 1er juillet n’est plus impérative. L'envoyé spécial américain Avi Berkowitz et l'ambassadeur David Friedman travaillent ensemble pour trouver la bonne formule agréée par les deux parties. L’état d’avancement des discussions a poussé Brian Hook, représentant spécial des États-Unis pour l'Iran et conseiller principal du secrétaire d'État, à les rejoindre au retour du Golfe. Il a informé Netanyahou sur l’accord global des États-Unis avec les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite.
Brian Hook et Netanyahou

En conséquence, il n’est pas impossible que Netanyahou module sa position d’annexion de la Cisjordanie. Cela justifie d’ailleurs la mission en Jordanie confiée au directeur du Mossad, Yossi Cohen, pour apaiser les inquiétudes jordaniennes face au projet. Il a prévenu le roi Abdallah que l’annexion de la vallée du Jourdain n’était plus d’actualité et que le projet concernait dorénavant seulement les trois blocs d’implantations les plus proches de la ligne verte.
Hook a su convaincre Netanyahou en lui faisant miroiter une rencontre avec des hauts personnages du Golfe avec à la clef  plus d’informations sur l’Iran, ce qui explique la soudaine dérobade du premier ministre : «Nous sommes engagés dans un processus compliqué aux ramifications politiques et sécuritaires. Je ne suis pas en mesure de divulguer les détails pour le moment. Nous avons dit que cela arriverait à partir du 1er juillet. A partir de cette date, mais pas nécessairement».
Mahmoud Abbas a immédiatement décidé de suspendre la dissolution de l'Autorité palestinienne et de renoncer à déclarer un État palestinien auprès des instances internationales. Il a voulu contrer les divisions au sein des dirigeants palestiniens à Ramallah car les rivalités sont apparues au grand jour. Son premier ministre Mohammed Shtayyeh a ouvertement refusé d’être mis à l’écart de la discussion internationale car il se positionne en véritable challenger. Après s’être fait remarquer pour sa bonne gestion du Covid-19, il s’est imposé comme  l’émissaire de la contre-proposition au plan Trump. Grâce à son anglais parfait, cet économiste de 62 ans est devenu le  nouveau visage de l’autorité palestinienne.
Au départ il avait pris une position extrême en demandant à l’AP de couper les liens avec les États-Unis et Israël en cas d’annexion. Mais c’était une posture pour amadouer les dirigeants du Fatah car même s’il est très populaire, il a besoin du soutien de toutes les  personnalités clés du comité central du Fatah dont une partie craint ses ambitions politiques. Il ne fait plus mystère de sa volonté de remplacer Mahmoud Abbas. Il a préparé le terrain en incluant dans son gouvernement des personnes de tous horizons, y compris de la bande de Gaza, de Jérusalem et de la vallée du Jourdain pour atténuer les conflits au sein de la direction palestinienne. Il est très adroit et très capable de contourner les différences politiques grâce à sa personnalité publique efficace. Il dépasse à présent Abbas dans les sondages.
Shtayyeh a gravi les échelons dirigeants depuis l'époque de Yasser Arafat. Il est un économiste professionnel avec une expérience dans des postes importants et des cycles de négociations avec Israël. Il a toujours eu la confiance de ceux au-dessus de lui. Cependant, il a besoin à présent de s’imposer au sein du Fatah, dans la branche politique ou armée.
Jibril Rajoub

Abbas conserve son emprise sur la sécurité, les relations étrangères et les affaires financières de l'AP ce qui semble être la faiblesse de Shtayyeh dans la compétition pour succéder à Abbas. Ses opposants incluent Jibril Rajoub et Tawfiq Tirawi qui bénéficient d'un soutien au sein du Fatah et des groupes armés à Ramallah et à Naplouse. Leur lacune reste la perspicacité financière du Premier ministre.
Il doit compter avec Mahmoud Al-Aloul, 70 ans, nommé par Abbas comme son adjoint dans la direction du Fatah ; l’œil de Moscou du président. Il espère que les plus jeunes candidats le soutiendront pour être leur prochain président. Cependant, sa grande influence à Naplouse ne suffit pas.
En fin de compte, à moins qu'Abbas ne rejette Mohammed Shtayyeh, les Palestiniens et les Israéliens feraient bien de se souvenir de son nom dans les prochains jours. Bien que son chemin vers le siège de l'Autorité palestinienne à Ramallah ne soit pas facile, il est membre de la deuxième ou de la troisième génération du Fatah. Il a insufflé un esprit de négociation qui lui donne la légitimité de succéder à Abou Mazen.
Netanyahou, quant à lui, est préoccupé par la date du 3 novembre, celle des élections présidentielles américaines. La Maison Blanche aussi, qui a envoyé en Israël des poids lourds pour faire pression sur les Israéliens afin que la question de l’annexion soit réglée avant cette date. La réélection de Trump est compromise et il lui faut impérativement un succès au Proche-Orient pour redorer son blason et gagner une chance de garder son poste.

1 commentaire:

Marc a dit…

très intéressant!
une question M. Bénillouche: Les palestiniens deviennent pragmatiques ou cherchent-ils à gagner du temps en espérant la défaite de Trump en novembre? (Rappelez vous la reprise des négociations contre l'arrêt de la croissance des implantations! les négociations n'ont pas eu lieu, au bout de 4 ans, il leur fallait 4 ans de plus!)