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mardi 19 décembre 2017

Erdogan : l'ami qui vous veut du mal



ERDOGAN : L’AMI QUI VOUS VEUT DU MAL

Par Jacques BENILLOUCHE

Copyright © Temps et Contretemps


           

          Il est légitime de se demander quel intérêt trouve Israël auprès d'un «ami» de cette trempe qui n’hésite pas à l’insulter à toute occasion. Et pourtant, après l’épisode sanglant de la flottille Mavi Marmara, un accord avait été signé le 29 juin 2016 à Rome pour mettre fin à la brouille diplomatique entre les deux pays. Il s’agissait d’entériner sur le papier une sorte de détente pour une réconciliation qui ne devait pas rester de façade.



Retour du Mavi Marmara

            En ce mois de mai 2010, une flottille de bateaux, la «Flottille de la Liberté», avait été affrétée par l'organisation islamiste turque IHT avec l’objectif de lever le blocus de Gaza. A l'intérieur du navire amiral, Mavi Marmara, des militants avaient attaqué à la barre de fer les commandos israéliens les contraignant à riposter en faisant 10 victimes turques. Le fil a été rompu à partir de ce moment-là et le dialogue s’est transformé en invectives tandis que les échanges économiques ont été considérablement réduits. Certes, la rupture diplomatique n’a pas été formelle puisque les représentations diplomatiques ont été restreintes au niveau du deuxième conseiller.
            Mais si sur le plan diplomatique la réconciliation a été de façade, sur le terrain les hommes d’affaires avaient une réelle volonté de normaliser leurs relations économiques jamais rompues et ils ont contribué, en silence, à rapprocher les deux pays.
Représentant turc humilié dans une position inférieure par le ministre Ayalon

            La Turquie est un pays dont l’économie demeure dynamique, avec un taux de croissance autour de 4%, loin bien sûr des 10% des années 2009/10. Pour soutenir son économie moderne, la Turquie a besoin d’hydrocarbures dont son territoire est dépourvu et qui représentent un enjeu vital du point de vue politique, économique et géostratégique. Elle reste donc dépendante des pays susceptibles de les lui fournir. Deux pays l’alimentent en hydrocarbures, la Russie dont les relations sont tendues, et l’Iran dont les ambitions régionales créent une rivalité a fortiori lorsqu’Erdogan cherche à prendre le leadership des pays musulmans.
            La découverte de gisements israéliens en Méditerranée orientale constitue donc une opportunité pour la Turquie pour diversifier ses fournisseurs. Le processus réel de réconciliation passe donc par la fourniture énergétique de la part d’Israël. La Turquie a aussi besoin de haute technologie pour moderniser son économie. Les perspectives d’échanges économiques entre les deux pays sont indéniables. Or contre vents et marées, Israël maintient des relations diplomatiques tandis qu’Erdogan continue de manier l’injure et les invectives. En fait les dirigeants israéliens veulent constituer une « alliance de revers » face aux États arabes.

            Même si les relations entre Ankara et Jérusalem sont entachées de crises diplomatiques, les gouvernements israéliens ont toujours considéré avec un vif intérêt leurs relations avec les Turcs qui sont dans une situation d’isolement diplomatique relatif. La politique étrangère turque est instable, souvent contradictoire, et Israël représente un moyen d’amoindrir cet isolement. Le développement politique est freiné par le conflit israélo-palestinien qui pousse Erdogan à refuser tout dialogue qui serait mal perçu dans le monde arabe. Les Turcs oscillent donc entre avantages économiques et désavantages géopolitiques.
            Depuis la chute de l’égyptien Hosni Moubarak, leader incontesté du monde arabe et musulman, Erdogan cherche à le remplacer en l’absence d’un autre leader charismatique. Mais il agit souvent de manière maladroite, voire déplacée. On se souvient de l’attaque lancée en 2009 au sommet de Davos contre Shimon Pérès : «Vous êtes plus âgé que moi. Vous parlez fort. Votre volume sonore est lié au fait que vous devez vous sentir coupable. Vous tuez des gens. Je me souviens des enfants qui sont morts sur la plage. Je me souviens que deux de vos anciens Premiers ministres ont déclaré qu’ils étaient heureux de pénétrer en Palestine sur des chars». C’était un mauvais moyen de défendre le monde musulman et ses causes.

            A nouveau, pour capter la faveur des pays arabes, Erdogan a choisi de défendre ostensiblement la cause palestinienne en s’appropriant la mauvaise humeur du monde musulman après la décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël. Il a aussitôt pris la décision de convoquer, le 13 décembre, une réunion d’urgence à Istanbul des 57 membres de l’OCI (Organisation de la coopération islamique) dont il est président. Il ne veut pas se satisfaire d’une simple condamnation ou de sanctions mais il exige la reconnaissance de la Palestine : «Quel genre de sanctions pouvez-vous imposer aux États-Unis ? Nous attendons que les États-Unis rectifient leur erreur. Nous reconnaissons Jérusalem-Est comme la capitale de la Palestine selon les frontières de 1967. Ce sera dans le texte demain». Mais une déception cependant pour lui, les Saoudiens et les Égyptiens ont refusé d’assister à sa réunion tandis que les Émirats arabes unis n’ont été représentés que par leur ministre des Affaires étrangères.
Erdogan OCI 2017

            Erdogan est dans sa logique lorsqu’il défend les causes musulmanes puisqu’il s’agit de ses propres croyances religieuses mais il a en fait d’autres intentions. Il veut raviver le passé de gloire de l’empire ottoman et restaurer la position turque de leader du monde islamique. Il a compris qu’il devait changer le monde arabo-musulman, gangrené depuis des décennies par des despotes laïcs, des monarques dictatoriaux ou des autocrates théocratiques, et qui aspire peut-être à un nouveau leader. Il n’a pas ménagé ses efforts pour mobiliser ses ressources nationales pour aider les musulmans en danger, de la Somalie à la Birmanie. Cette défense de la cause musulmane a renforcé sa réputation dans son pays, en particulier auprès des conservateurs musulmans.
            Ses opposants estiment que : «Crier fort et proférer des menaces sans prendre de mesures réelles ne coûte rien. Les Saoudiens, les Iraniens, les Turcs, tous crient et profèrent les mêmes menaces depuis cinquante ou soixante ans désormais, sans aucun résultat. Ce n’est que de l’hypocrisie Il peut crier contre Israël aussi fort qu’il le souhaite, mais lui et les autres pays arabes ne peuvent rivaliser sur le plan technologique et militaire. Cela montre que ces déclarations des dirigeants n’ont aucune substance. Comme nous n’avons pas la puissance financière et militaire, nous nous contentons d’affirmer notre autorité morale». Ils remarquent que malgré les gesticulations du Mavi Marmara, Erdogan n’a pas obtenu la levée du blocus de Gaza.  En fait Erdogan, en surfant sur le problème palestinien, a démontré au contraire qu’il était incapable d’être réaliste. Il ne fait qu’exploiter les émotions pour garantir sa popularité chez lui et à l’étranger.
            La recomposition au Moyen Orient a modifié la place de la Turquie au premier rang des pays sous la menace de l’URSS. Elle revêtait une importance particulière pour l'OTAN et les Etats-Unis ce qui justifiait les aides très importantes qu’elle recevait et l’indulgence à l’égard d’Erdogan. Le rapprochement entre Israël et la Turquie représentait le maillon le plus important de cette stratégie. En se rapprochant d'Israël, la Turquie mettait de son côté, en sus des Etats-Unis et du soutien du Congrès américain, le puissant lobby pro-israélien américain. Elle n’a rien gagné en soutenant ouvertement l'OLP et n'a bénéficié d'aucun soutien du monde arabe, encore moins face à la politique d'assimilation forcée subies par la minorité turque en Bulgarie.
            Depuis le refroidissement des relations avec Israël, la coopération entre les armées a pris un coup touchant en particulier les visites réciproques entre académies militaires combattantes et entre quartiers généraux, les échanges de personnels d'encadrement, les exercices militaires sur théâtre d'opérations, les visites mutuelles d'avions de combat et de flottilles militaires dans leurs ports et aéroports militaires.

            Président en exercice de l’OCI, Erdogan espère unifier le monde musulman derrière sa ligne de fermeté face la décision américaine. Mais la tâche s’annonce difficile parce que le monde musulman est profondément divisé et que plusieurs pays de la région, comme l’Arabie saoudite, tentent de cultiver de bons rapports avec l’administration Trump sur fond d’hostilité commune envers l’Iran. 

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