Je n’ai jamais été un militant. Persuadé que tôt ou tard je pouvais être sommé de penser et d’agir contre ma raison, je n’ai formellement adhéré à aucun groupement. En outre, si j’avais fait partie d’un mouvement quelconque, révolutionnaire ou nationaliste, par exemple, j’aurais été de ces militants qui continuent la lutte après la victoire.

Albert MEMMI

LE BEST-OF DES ARTICLES LES PLUS LUS DU SITE, cliquer sur l'image pour lire l'article


 

samedi 21 mars 2020

Gantz, le général mentalement instable aux commandes


GANTZ, LE GÉNÉRAL MENTALEMENT INSTABLE AUX COMMANDES

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps
            

        De tels accusations graves n’entrent pas dans notre politique éditoriale mais le titre malheureux de l'article s'inspire du thème d'une série de spots de campagne du Likoud dans lesquels il cherchait justement à présenter Benny Gantz, le chef du parti Bleu-Blanc, comme faible et mentalement instable : «Ses apparitions parlent d'elles-mêmes. Gantz a peur, est faible et mentalement instable». Ces attaques personnelles ont porté et elles servent encore d’arguments à ceux qui le combattent. Son passé militaire glorieux, ses dizaines d’années à commander l’unité d’élite la plus prestigieuse de Tsahal, Shaldag, ses quatre années de chef d’État-major ont été effacés d’un trait de plume. Au lieu d’utiliser des arguments politiques convaincants, Netanyahou est arrivé à persuader une bonne partie de l’opinion que son diagnostic était sans faille.



            Mais Benny Gantz a déjoué tous les pronostics. Celui qu’on qualifiait de mou, de mauvais orateur, d’inculte politiquement, d’incompétent, de léger et de non charismatique, a pris brutalement l’ascendant sur Benjamin Netanyahou au point de l’attaquer sur son propre terrain et de réussir peut-être à l’éliminer politiquement de la scène israélienne. Ses adversaires n’ont pas compris qu’il poursuivait son objectif, à son rythme et avec les armes de la courtoisie. Il a réussi à souder le parti Bleu-Blanc alors qu'on prédisait son implosion. Il a montré ses capacités de négociateur. La bande des quatre a prouvé qu'elle suivait le chef sans hésitation.   
            Nul ne peut prévoir s'il réussira mais il a été désigné en premier, contre toute attente, pour constituer le prochain gouvernement. Ses adversaires l’avaient politiquement enterré au soir des élections du 2 mars 2020 après avoir, sur la foi de sondages vaseux, un peu trop tôt annoncé sa défaite et claironné celle de Netanyahou. En vrai militaire sur le champ de bataille, il est resté prudent mais optimiste. Les résultats finaux ont certes établi qu’il n’était arrivé qu’en seconde position, mais le vainqueur n’avait pas les moyens de constituer un gouvernement de 61 députés. Aujourd’hui, ceux qui persistent à le combattre ne lui prédisent aucune chance de réussir et ils font tout pour lui barrer la route et forcer un quatrième scrutin. L’intérêt de l’Etat est peu de chose face à l'intérêt personnel.

Litzman et Netanyahou

            Gantz ne se départit pas de son calme et poursuit son chemin dans la mission qui lui a été confiée. Comme le veut la tradition politique, il consulte tous les partis pour avoir leur avis ou leur proposer une participation à la coalition.  Mais la Droite est vent debout pour placer les obstacles sur son chemin. Les dirigeants des partis de droite, d’une seule voix, refusent de le rencontrer, même par courtoisie. Il a invité le président des orthodoxes ashkénazes, le ministre Yaakov Litzman, et le président de Shass, Arie Dehry, à une rencontre préliminaire. Tous les chefs des partis de droite ont refusé l’invitation.   

            Le leader de Bleu-Blanc peut ainsi justifier ses démarches pour un gouvernement totalement «juif» face à une fin de non-recevoir de la part des partis sioniste. Il aura essayé alors que la situation économique et sanitaire l’imposait. La constitution du gouvernement dépend donc essentiellement des partis arabes qui le soutiennent à la Knesset. Déjà les injures fusent à leur égard avec l’accusation de ne pas représenter les vrais Arabes israéliens. Pour eux, ils ne représentent que les terroristes dont l’objectif est de détruire Israël. Instiller la peur a toujours été la stratégie du Likoud et de ses dirigeants mais elle lasse à la longue car la population mise avant tout sur Tsahal et ses généraux qui veilleront toujours à la sécurité du pays. Netanyahou n’a pas modifié sa chanson, ni les paroles et ni la musique. Il n’a pas réussi à convaincre par trois fois puisqu’il n’a pas réuni sur son nom une majorité de 61 députés à la Knesset.
            Gantz n’est pas au bout de sa peine car les renoncements et les trahisons sont le lot des politiques. Amir Peretz en a fait l’amère expérience avec Orly Levy-Abecassis qui, une fois élue sur un programme d’alliance avec Benny Gantz, a décidé de changer de camp alors qu’elle était déjà désignée pour occuper la fonction de ministre de la Santé. Elle s'est dirigée vers d’autres cieux qui risquent de ne pas lui être favorables. Une vraie pointure politique aurait déposé sa démission pour ne pas être taxée d’opportunisme.   
            Une grande différence a été constatée entre la stratégie de Benjamin Netanyahou et celle de Benny Gantz. L’un s’est placé sur tous les fronts, en Israël et à l’étranger, l’autre a enfoncé son clou localement et méthodiquement, faisant le moins de vagues possibles et de déclarations provocantes. Ce positionnement discret choisi par Gantz a été interprété par ses adversaires comme un manque de charisme, pire une incompétence au poste de premier ministre. Or il a préféré la «force tranquille», attribuée au président français François Mitterrand, plutôt que l’esbroufe.
            Netanyahou a évolué sans cesse en privilégiant d'abord son entourage d’extrême-droite pour le laminer ensuite parce qu’il mordait trop sur son électorat. Il a bien réussi puisqu’à la droite du Likoud, au parti Yamina, les résultats n’ont pas été ceux qu’ils espéraient. Par ailleurs, en organisant sa visite en Ukraine, il avait l’intention non avouée de siphonner les voix russophones qui se portaient habituellement sur Avigdor Lieberman. Il a réussi à se mettre à dos son ancien directeur de Cabinet qui n’a plus comme objectif que de le faire tomber. 
       Lieberman a donc décidé de rejoindre Gantz dans sa démarche pour une coalition gouvernementale. Pour l’instant il s’agit d’une coalition hétéroclite avec le Centre, les Travaillistes, Meretz et les partis arabes. Mais si le projet tient jusqu’au bout, alors Benny Gantz sera vite intronisé premier ministre, renvoyant Netanyahou à la tête de son parti. Il compte alors sur la curée au sein du Likoud pour attirer à lui quelques frondeurs.

Oded Forer

            Lieberman ne veut pas en rester là. Il poursuit Netanyahou de sa vindicte après le dénigrement qu’il a subi : «Je ne m'intéresse pas aux gauchistes qui votent pour Evet Lieberman». Traiter de gauchiste le nationaliste pur et dur, malgré un revirement politique, a été d’une grande maladresse. Contrairement à Gantz, Lieberman est très actif. Le «gauchiste» russe a chargé son second au parti, Oded Forer, de tirer le coup de grâce au titre de sa vengeance. Forer a déposé trois projets de loi dès l’ouverture de la session. Un premier texte imposerait au chef d’un gouvernement de transition à démissionner, s’il était inculpé.  Un second limiterait le mandat de premier ministre à deux seuls mandats. Un troisième texte interdirait à un député inculpé d’être chargé de constituer un gouvernement. Tous ces textes ont pour but de mettre Netanyahou hors course. L’opposition peut obtenir le vote de ces lois avec ses 61 députés. Au moins l’un de ces textes pourrait forcer le Premier ministre à quitter son poste.
Rivlin reçoit les partis arabes

            On ignore encore avec précision quelle serait la participation effective des députés arabes sachant que leur neutralité est déjà acquise pour empêcher le vote d’une motion de censure. Dans un premier temps il serait fort improbable que des personnalités marquées politiquement accèdent au rang de ministre. On songe plutôt à des technocrates arabes dont la compétence n’est pas discutable. En tout état de cause, ils ne feront pas partie du Cabinet de sécurité qui statue sur les choix sécuritaires du pays. Mais il est pratiquement acquis qu’ils auront la présidence d’une ou de deux commissions parlementaires au sein de la Knesset.
            Les grands perdants seraient bien sûr les partis religieux orthodoxes qui ne disposeraient plus des financements illimités de leurs ministères au profit des écoles talmudiques. Ils paieraient ainsi leur entêtement à bouder Benny Gantz. Mais comme en 1992 avec Yitzhak Rabin, sans aucun scrupule et portés par leur avidité, ils proposeront leurs services lorsque l’avenir avec le Likoud sera bouché. Il n’est pas sûr que Lieberman accepte leur entrée tardive dans le gouvernement.
Yuli Edelstein

            Tant que le gouvernement Gantz n’est pas formé, tout est possible. La droite met les bâtons dans les roues de Gantz, utilisant des méthodes que Bleu-Blanc qualifient d’anticonstitutionnelles. Le président de la Knesset, Yuli Edelstein, refuse d’organiser un vote pour l’élection d’un nouveau président sous un argument fallacieux. Étonnant de la part d'un ancien refuznik. Il prétend que le vote pour son remplacement condamnerait les pourparlers pour un gouvernement d’unité nationale. Il attend donc la nomination d’un nouveau gouvernement pour laisser sa place. La Cour suprême a été saisie et elle statuera sur la légalité de la manœuvre d'Edelstein.
            Ces méthodes peu élégantes, sinon peu démocratiques, prouvent qu’en bon politicien, Netanyahou tire toujours les ficelles et qu’il espère revenir sur le devant de la scène, voire au sommet, en espérant une trahison au centre ou à gauche. Il a déjà obtenu celle d’Orly Levy, rien n’est donc encore impossible. Mais il semble que Gantz veuille aller vite pour bloquer les manœuvres de ses adversaires. La constitution du gouvernement est bien avancée sachant que les partis arabes n’exigeront pas l’impossible. A priori tout a été arrêté par les négociateurs qui ont précisé les conditions d’une collaboration arabe au nouveau gouvernement, passive ou active.  Dans cet état de crise économique et sanitaire, le pays ne peut pas se payer le luxe de laisser perdurer une situation instable.

3 commentaires:

Jean-Louis Bacri a dit…

Merci pour toutes ces informations à nous français israélite fidèle lecteur de Raymond Aron

Arie WOLFF a dit…

Jacques, merci pour cette très bonne analyse.
Une course contre la montre est engagée pour faire voter cette loi, afin d'empêcher Bibi et le mettre enfin sur la touche.
Quelles sont les chances qu'elle soit votée dans les prochaines heures, sachant qu'en raison du Coronavirus, la knesset ne peut siéger ?

Marianne ARNAUD a dit…

Cher monsieur Benillouche,

Rappelons, pour la petite histoire, que le slogan électoral de François Mitterrand : "La force tranquille" - formule empruntée à Jean Jaurès et Léon Blum - lui a été proposée par son communiquant en chef, Jacques Séguala, avec le succès que l'on sait. Pourtant pour certains, sans doute à cause du village et de son église (bien qu'on ait pris la précaution de supprimer la croix ornant son clocher) qui figuraient sur l'affiche, y ont vu une affiche d'inspiration "pétainiste" !

Très cordialement.