Je n’ai jamais été un militant. Persuadé que tôt ou tard je pouvais être sommé de penser et d’agir contre ma raison, je n’ai formellement adhéré à aucun groupement. En outre, si j’avais fait partie d’un mouvement quelconque, révolutionnaire ou nationaliste, par exemple, j’aurais été de ces militants qui continuent la lutte après la victoire.

Albert MEMMI

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vendredi 7 juin 2019

A new star is born : Avigdor Lieberman



Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps



Son physique de moujik, de paysan russe mal dégrossi, d'ours mal léché, le classait à l’écart de la norme israélienne. Il lui manquait ses gros sabots pour fignoler son portrait de rustre parvenu. On l'accusait d'avoir été videur de boîte de nuit alors qu'il y travaillait pour payer ses études comme tout étudiant israélien. Avigdor Lieberman a beaucoup évolué, à la droite du Likoud, en abandonnant ses positions extrêmes. 


Grand Israël

Considéré pendant longtemps comme un nationaliste pur et dur, favorable au Grand Israël, l’ancien ministre de la défense a décidé d’occuper l’espace libéré entre le Likoud et les sionistes religieux, très loin des orthodoxes religieux à qui il voue une haine féroce parce qu’ils ne cessent de fustiger les gens de sa communauté, les Russes de l’ancienne Urss qui ont d’ailleurs donné plus à Israël que tous les barbus réunis.  
Il n’est plus le ministre qui pourrait mettre le Moyen-Orient en feu. Il a senti que la faiblesse de Netanyahou, frappé par différentes affaires, lui offre à présent une carte nouvelle à jouer. Loin de son nationalisme intransigeant, il a cependant intégré l’idée que la séparation avec les Palestiniens serait la seule solution viable et qu’en leur donnant un État, il rendrait Israël totalement juif.

            Il n’a pas cessé d’organiser des entretiens secrets avec des Palestiniens plus ouverts que ceux de l’équipe de Mahmoud Abbas. Il avait rencontré à Paris Mohamed Dahlan, le seul dirigeant acceptable par les Israéliens, capable de remplacer Mahmoud Abbas. Dès 2011, il avait conçu un plan laissant intactes les implantations juives tout en confiant aux Palestiniens 45% de la Cisjordanie avec en plus des échanges de territoires. Il y trouvait un moyen de «judaïser» l’État d’Israël et surtout de le sécuriser face à la radicalisation de certains Arabes israéliens. Il avait surtout compris qu’il ne pouvait pas cautionner l’extrémisme, poussé à son paroxysme de la droite israélienne, qui mène à l'impasse. Il avait surtout assimilé l’idée que l’idéologie du Grand Israël était devenue caduque.
Plan Lieberman

            C’est le seul homme politique à avoir publié son programme. Il veut garder les trois grands blocs d’implantations de Cisjordanie, Maale Adoumim, Ariel et Goush Etsion après avoir évacué les petites entités isolées au sein des zones arabes. Il veut faire admettre un échange de territoires en offrant une bande de territoires de trois kilomètres de large, le long de la «ligne verte» délimitée par les villes d’Oum El Fahm, Ara, Tira et Kfar Kassem, pour intégrer ces villages arabes israéliens à la Cisjordanie. La séparation aurait pour conséquence de se débarrasser des villes arabes qui n’ont jamais admis la création d’Israël et qui sont des foyers de terrorisme. Cela permettrait à certains députés arabes contestataires, Ahmed Tibi, Jamal Zahalka, et Hanin Zoabi, de mettre leurs compétences au service de leur nouvel État arabe palestinien.
Extension Qalquilya

            Avigdor Lieberman avait viré au pragmatisme. Il avait présenté au gouvernement, en août 2016, un plan visant à étendre la ville palestinienne de Qalquilya au nord de la Cisjordanie pour construire 14.000 nouveaux appartements sur 2.500 dounams (250 hectares) prélevés sur la Zone C contrôlée par Israël. Cette extension, approuvée par le Cabinet, permettrait de doubler la population jusqu’à 110.000 habitants. Malgré le vote acquis, plusieurs ministres se sont opposés à ce projet dont le ministre de l'Environnement, Zeev Elkin, qui a estimé que «un gouvernement du camp national ne peut pas accepter une telle réalité. Pour autant que je me souvienne, le plan n'a jamais été discuté par le cabinet. L'avancement du plan, sans une discussion exhaustive du cabinet, est, à mon avis, une tentative des rangs supérieurs de l'armée de façonner une nouvelle réalité derrière le dos des politiciens, et je ne suis pas d'accord avec cela».
         Les ministres Naftali Bennett et Ayelet Shaked avaient à l’époque approuvé l’approche «carotte et bâton à l'égard des Palestiniens» mais ils avaient exigé que le plan soit gelé jusqu’à ce que 14.000 logements soient approuvés en contrepartie pour les Israéliens de la zone C. Cette affaire avait divisé le camp de la droite.
Les observateurs politiques s’étonnent du positionnement d’Avigdor Lieberman lors de la constitution de la coalition alors qu’il n’est pas nouveau. Il a toujours critiqué ouvertement le «droit messianique que se sont alloué les sionistes religieux face à son droit pragmatique et responsable». En fait il n’est pas mécontent de la situation créée qui fracture la droite en modifiant ainsi le paysage électoral. Il a compris que le concept de droite ou de gauche n’existe plus. Les camps israéliens se divisent dorénavant entre ceux qui refusent la création d’un État palestinien et ceux qui la prônent, et parmi eux Lieberman.
            Ce plan de Qalqilya avait pour objectif d’influer sur la vague de terrorisme qui s’était développée depuis les territoires. Il avait été conçu par Lieberman dès son entrée au ministère de la défense avec le concours de Tsahal et du Shin Beth sous l’appellation «carottes et bâtons». Cette nouvelle politique tentait de favoriser les villes palestiniennes calmes pour pousser les plus turbulentes à suivre la même voie. Les services sécuritaires et l’armée avaient appuyé ces mesures positives pour la population arabe. La ville de Qalqilya a été choisie car il s’agit d’une ville tranquille qui se préoccupe d’abord de son développement avec l’intention de construire un centre commercial et un zoo. Pour aller dans le sens du compromis, Israël avait accepté de se défaire de quelques arpents de terre de la zone C pour l’attribuer en toute propriété aux Palestiniens parce qu’il n’y avait pas d’autres terrains disponibles autour de la ville.
            Le plan avait été approuvé par le Cabinet en 2016 mais les habitants des implantations n’avaient pas alors réagi, estimant qu’il n’y aurait aucune réalisation dans les faits. C'était sans compter sur la détermination de Lieberman. Certains ministres, Zeev Elkin, Gilad Erdan et Israël Katz, avaient décidé de bloquer le projet, pourtant accepté, car ils craignaient la déperdition des voix de leurs électeurs. Pourtant, les officiers de l’État-major ont tous appuyé le projet et donné leur imprimatur sur l’aspect sécuritaire. Ils pensent que cela pousserait la population à s’éloigner des options de terreur prônées par les radicaux islamistes.
            L’aspect purement politique n’est pas étranger à la volonté de Lieberman de poursuivre son projet ; il a ouvertement renoncé à l’appui des habitants des territoires et des militants de l’extrême-droite. Son électorat se trouve parmi les Russes et les militants laïcs de la droite modérée, inquiets du poids des religieux et rejoints d’ailleurs par certains militants de gauche déçus de la gouvernance travailliste. L'effondrement des travaillistes a créé un nouvel espace pour lui, à droite du Likoud et au centre. D’ailleurs au sein du gouvernement, il était passé du statut de «faucon» à celui de modéré, loin des capacités de nuisance des leaders d’extrême-droite, perdus dans leurs rêves. L’erreur de Netanyahou aura été d’avoir une attitude très évasive, sans prendre de décision afin de naviguer entre deux eaux, entre les militants du Likoud et ceux des religieux.
            Lieberman a rejeté la «manipulation politique» des habitants des implantations mais il n’a pas réussi à faire adopter son plan ce qui l’a poussé à se diriger vers d’autres cieux. Il ne pouvait plus reculer pour poursuivre sa marche vers le leadership de la droite modérée. Il n’est plus le populiste des élections de 2015 qui avait axé sa campagne contre la population arabe israélienne. Il s’est éloigné de la «droite délirante et messianique» qu’il accuse d’infantilisme en plaçant les intérêts de son camp d’extrême-droite avant ceux d’Israël et de la politique extérieure du pays. 
          En fait il veut représenter cette véritable nouvelle droite, loin de la droite populiste de Miri Regev et loin de la messianique de Naftali Bennett et de Bezalel Smotrich. Il veut symboliser la droite moderne pragmatique. La gauche n'existant plus, il préempte ses militants partis ailleurs. Son comportement anti orthodoxes a été apprécié par ceux qui exigent que tous les jeunes fassent leur service militaire. Il pourrait créer la surprise aux nouvelles élections.
Orthodoxes contre l'armée

            Il veut se présenter comme le seul opposant à Netanyahou. L’Histoire a montré la déroute des sondages. Il est d’ailleurs trop tôt d’en publier avant la constitution définitive des listes. Lieberman, qui était persona non grata dans les Chancelleries occidentales dans ses fonctions de ministre des affaires étrangères, veut à présent apparaître, comme le bon élève américain qui applique le principe de «deux États pour deux peuples» prôné par Donald Trump. A new star is born.

5 commentaires:

Marianne ARNAUD a dit…

Donc, ces "deux états pour deux peuples", c'est comme si c'était fait ! J'ai juste ?

Ibrahim a dit…

Il y a quelque chose de Sharon chez lui, le gros balourd rustre et brutal qui finit par être excédé par les délires messianiques de la bande à Netanyahu et qui voudrait une paix des braves, espérons qu'il ne fasse pas d'AVC.

David a dit…

Lieberman a tout compris, c'est le seul qui a un plan de paix réaliste : Échange de territoires avec les populations.
C'est la condition pour maintenir une majorité juive conséquente à l'intérieur des frontières d'Israël.
Reste à savoir si les arabes israéliens des villes et villages concernés accepteront de se séparer d'Israël sans bouger de chez eux ?

yvets a dit…

je crois fermement que l’intérêt d'Israél est dans l'existence d'un Etat palestinien à coté et non à la place comme le souhaitent certains extrémistes arabes. ce serait couper l'herbe sous les pieds de tous les pays du monde qui réclament à cors et à cris un état palestinien, satisfaire quasiment tous les partis en dehors des religieux complètement déconnectés, qui participent peu aux efforts du reste des citoyens et qui réclament des "droits" qu'ils ne peuvent avoir dans un pays qui n'est pas théologique mais "juif", ce qui est différent.
A quand la mise à l'écart de tous ces barbus?

kamele42 a dit…

Très bien observé