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mercredi 9 mars 2016

Allemagne, nouvel Eldorado pour les Juifs



ALLEMAGNE, NOUVEL ELDORADO POUR LES JUIFS

Par Jacques BENILLOUCHE

copyright © Temps et Contretemps

            

          Jeune journaliste à l’Information d’Israël, j’avais écrit en 1965 un article à la suite d’un voyage en Allemagne de l’Ouest. C’était l’année où, 17 ans après l’indépendance d’Israël, un ambassadeur allemand avait été envoyé dans l’État hébreu. J’avais alors écrit que les nouveaux Allemands ne pouvaient pas, tous, être considérés comme les héritiers du nazisme. L’article et l’auteur avaient alors subi une attaque en règle de tous les bien-pensants juifs, en particulier de feu Henry Bulawko qui présidait l'Union des déportés d'Auschwitz. 



          Ils me reprochaient d’avoir fait table rase du passé en approuvant, en tant que Juif, la normalisation avec les Allemands. C’était effectivement osé à l’époque car les plaies étaient loin d’être refermées et les rescapés vivaient encore dans leur chair les souvenirs de la barbarie nazie. Comment un jeune séfarade, mal éduqué certainement, qui ignorait tout du drame vécu par les Juifs européens, pouvait donner son témoignage sur la nouvelle Allemagne alors que les cendres des victimes de la Shoah brûlaient encore ?

            Le temps est passé, la vie a suivi son cours, les esprits se sont calmés et aujourd’hui des Israéliens choisissent en grand nombre de vivre à Berlin, dans cette ville où la Solution Finale avait été planifiée et réalisée. À voir le nombre croissant de Juifs qui s’y installent, on peut se demander si l’Allemagne ne redevient pas une nouvelle patrie pour les Juifs qu’on attire parce le pays se dépeuple et qu’il a besoin de cerveaux. Paradoxalement la présence juive s’est toujours maintenue après 1945 et elle s’est amplifiée à partir de 1990 par suite de la réunification allemande. Beaucoup de Juifs de l’ex-URSS ont préféré s’installer en République fédérale plutôt que prendre le chemin d’Israël. À noter à ce propos que certains hommes politiques manquent de vision, en l’occurrence le président Ezer Weizman. En visite officielle en Allemagne en 1996, il avait affirmé que les Juifs n’y avaient aucun avenir.
            Les Israéliens choisissent aujourd’hui Berlin, la ville du Troisième Reich, lieu par excellence de la conception de la «solution finale» pour des raisons économiques et culturelles. Tel-Aviv peut difficilement rivaliser avec la capitale allemande où le coût de la vie est nettement inférieur. Les jeunes fuient les bas salaires et un prix de l’immobilier qui a atteint des sommets. Mais leur motivation n’est pas uniquement matérielle ; ils y trouvent une vie culturelle intense très inspirante. Cela explique qu’une jeune étoile d’une grande troupe de danse vient de s’y installer parce qu’elle pense avoir plus d’opportunités en Europe. 
Berlin quartier branché

            Le regain d’actes antisémites ne décourage pas les candidats à l’émigration qui pensent qu’il suffit d’être discret dans son comportement et dans sa tenue et de s’éloigner des quartiers hostiles ou voyants. Ils suivent en cela les conseils  du président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, Josef Schuster, qui souhaite agrandir sa communauté pour que l’Allemagne redevienne une patrie pour les Juifs, comme elle a été avant la guerre. D’ailleurs avec l’apport extérieur, il préfère parler de  Juifs d’Allemagne plutôt que de Juifs allemands comme s’il voulait éviter toute connotation du passé.
Josef Schuster

            À la fin de la guerre et après l’ouverture des camps, ils étaient 120.000 Juifs en Allemagne à comparer au demi-million qui vivait avant 1933.  Cette communauté n’avait plus rien à voir avec l’ancienne qui avait quitté le pays avant la fermeture des frontières ou celle qui avait été exterminée.  Une poignée avait échappé à la mort en vivant dans la clandestinité. Les rescapés, qui avaient été installés dans les camps de Bergen Belsen en zone anglaise et  Föhrenwald en zone américaine, s’étaient immédiatement organisés en créant des organes de presse, des associations et même des groupes sionistes qui permirent à un grand nombre de rejoindre la Palestine, puis Israël.
            Cette volonté de renaissance de la vie juive s’est aussi exprimée dans les autres villes allemandes, en ruines à l’époque, grâce à ceux qui avaient survécu à la Shoah et qui n’avaient gardé aucune rancune puisqu'ils avaient accepté de revenir sur les lieux du massacre de leur famille. Mais de nombreux départs portèrent le nombre de Juifs à 30.000 Juifs, une infime partie qui avait survécu au désastre de la guerre. Ils furent l’alibi des autorités qui voulaient prouver l’existence d’une Allemagne nouvelle donnant une place aux Juifs.  En Allemagne de l’Est, ils n’étaient que quelques centaines mais malgré cela ils ont dû subir l’antisémitisme des «démocraties populaires». La communauté, issue majoritairement d’Europe centrale, incarnait la nouvelle communauté juive en quête d’unité et d’identité. Ces Juifs ont été ceux qui, dès 1947, ont fait avancer les revendications d’indemnisation et de réparations.

            La restructuration de la communauté était en marche. Le journal juif Jüdische Allgemeine, fondé en 1946 par le journaliste Karl Marx, un homonyme, deviendra le journal du Conseil central des Juifs d’Allemagne. Il avait réussi à créer un lien entre la population et les institutions du pays. Marx y affirma la solidarité  avec le reste de la diaspora et avec le nouvel État d’Israël. Il voulait prouver qu’il était possible d’être juif dans la nouvelle démocratie allemande tout en jouant le rôle de vigie contre tout antisémitisme. En effet dans les années 1959/60, l’Allemagne de l’Ouest fut le théâtre d’une vague d’incidents antisémites. Malgré cela, les Juifs reconnaissaient avoir mauvaise conscience mais ils n’ont cessé de justifier la poursuite d’une vie juive en Allemagne. Ils ont été les avocats d’une Allemagne démocratique qui entretient de bonnes relations avec l’État hébreu ; d’ailleurs Israël reçut un fort appui durant la guerre des Six jours.
Musée juif de Berlin

            Pour la communauté juive d’Allemagne, les non-Juifs marquent un intérêt croissant pour le judaïsme et ils se fondent en cela sur l’inauguration du musée juif de Berlin en 1999-2001, sur l’essor des études juives dans les universités, sur le réveil  de la culture yiddish et sur le développement de la musique Klezmer. L’arrivée de très nombreux Juifs en provenance de l’ex-URSS a redéfini  l’identité juive en Allemagne ; la communauté a retrouvé sa diversité passée et ses divisions entre orthodoxes et libéraux, entre religieux et laïcs, entre sionistes et indifférents, entre Allemands, Russes, et Israéliens. 
          La communauté représente aujourd’hui près de 200.000 Juifs. Mais les Juifs «visibles», kippa ou tenue noire, subissent des exactions de la part de jeunes Arabes originaires du Moyen-Orient, ce qui est général dans toute l’Europe. Des slogans antijuifs ont été lancés au cours des manifestations organisées contre Israël à l’occasion de la guerre de Gaza. Mais face à la menace iranienne, la communauté juive allemande est à l’unisson de la Chancelière Angela Merkel.
            Ces péripéties ne découragent pas les Israéliens de plus en plus attirés par Berlin parce qu’ils jugent la ville tolérante, branchée et surtout réputée pour sa vie nocturne. Mais ils gardent leur identité à jamais. Le quartier de Mitte est devenu le lieu où les Israéliens se retrouvent. Pour ces jeunes expatriés, si le gouvernement israélien ne fait rien pour les jeunes, pour les logements et pour les salaires, s’il persiste à s’orienter vers un État binational qui perdra son identité juive, autant vivre dans un pays d’Europe aux frontières ouvertes et où ils ont plus de chance de devenir riches.  Ils estiment que le sionisme a été dénaturé parce que leur  sionisme œuvrait pour un État purement juif, où toutes les sensibilités permettaient d’en faire l’État des Juifs. Or ils constatent que les dirigeants s'orientent vers un État multiculturel dès lors où on interdit la séparation avec les Arabes pour leur permettre de créer une entité palestinienne. Dans ce cas ils préfèrent le multiculturalisme à l’européenne avec tous les avantages matériels qu’ils peuvent en tirer.
Berlin Spree

            Les Allemands sont contents de cet apport de sang neuf  qui booste la renaissance de la communauté juive alors que leur population vieillit. Les 6.000 Israéliens qui se sont installés dans la capitale du IIIème Reich ont utilisé le nom de la rivière qui traverse Berlin pour débaptiser la ville «Tel-Aviv sur Spree». Ils investissent tous les milieux économiques et culturels, par exemple à la radio «Kol Berlin» où  des séquences en hébreu alternent avec celles en allemand pour créer un pont entre les deux cultures.
Juifs réformés tolérés au Kotel

            Les Juifs réformés sont les bienvenus alors qu’en Israël ils sont considérés comme des non-Juifs, voire des mécréants à qui on interdit l’exercice de leur culte au Kotel. Une femme a été ordonnée rabbin sans que l’on crie au scandale. La synagogue de Prenzlauer Berg, détruite pendant la Nuit de Cristal a été restaurée en 2007.L’ancienne école juive de filles fermée par les Nazis a été transformée en centre culturel de 3.000 m² avec galeries d’art et restaurant cacher. La communauté juive exulte car le centre est à nouveau rempli de vie avec les nouveaux arrivants. 
          Les Juifs allemands ont créé un media The Jewish Voice from Germany distribué dans le monde entier pour expliquer que l’Allemagne ne se résume pas à l’intermède nazi. Ceux des Juifs allemands qui sont revenus, ainsi que les enfants des survivants de la Shoah,  n’ont rien oublié et pour eux il y fait bon vivre malgré les épisodes d’antisémitisme qui perdurent. Ils n’ont pas l’air de se sentir des victimes.
            Cet augmentation du nombre d’Israéliens à s’installer en Diaspora doit sensibiliser les autorités car la source de l’immigration vers Israël se tarie ; les Américains ne sont pas encore prêts à immigrer en Israël. On risque d'avoir plus de sorties que d'entrées. Si l’on n’y prend pas garde, si l’on ne baisse pas la pression de plus en plus provocatrice des Juifs orthodoxes qui veulent tout régenter, si l’on ne trouve pas une solution équitable pour les populations arabes de Cisjordanie, alors l’Allemagne deviendra l’Eldorado pour les Juifs comme les États-Unis le furent au siècle dernier.


3 commentaires:

Véronique ALLOUCHE a dit…

@Jacques
Je reprends une phrase qui m'est difficile d'approuver dans cet article:
" Cette volonté de renaissance de la vie juive s’est aussi exprimé dans les autres villes allemandes, en ruines à l’époque, grâce à ceux qui avaient survécu à la Shoah et qui n’avaient gardé aucune rancune." AUCUNE RANCUNE?????Le crois-tu vraiment alors qu'aujourd'hui encore les survivants ne vivent pas une nuit sans cauchemars? Ce terme déplacé me choque.
Véronique Allouche

Jacques BENILLOUCHE a dit…

Ceux qui avaient gardé la rancune ne sont jamais revenus en Allemagne. Ils l'ont quittée pour Israël.

Nadine VERED a dit…

Les Allemands ont accueilli les juifs car ils voulaient se refaire une virginite morale et avaient besoin de main d'oeuvre, vu qu'ils ne font plus d'enfants. Avec l'arrivee de migrants par centaines de milliers, ils n'ont plus besoin des juifs, et parions que les Israeliens a Berlin reviendront en Israel... J'ai mis beaucoup de temps avant de mettre le pied en Allemagne et visiter Berlin. Ce n'est pas facile et je ne sais pas comment font les Israeliens pour y vivre dans la duree.