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lundi 13 mai 2019

Les Arabes persistent à commémorer la Nakba




Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps

       

          Les Arabes ne veulent toujours pas renoncer à commémorer la Nakba, le 15 mai. On comprend la ferveur des commémorations des victoires, mais on explique mal la persistance à vouloir se souvenir de la Nakba, la catastrophe, la défaite arabe de 1948 et la création de l’État d’Israël, une défaite politique et non pas un génocide. D’année en année, l’esprit de revanche s’amplifie et se transmet de génération en génération parmi les Arabes israéliens qui se parent d’un sentiment national jusqu’à rejeter leur citoyenneté israélienne et privilégier l’identité palestinienne. Ils sont encouragés par les politiciens et les universitaires arabes qui les poussent à maintenir la flamme d’un passé révolu qu’ils n’ont aucune chance de voir refleurir.


Réfugiés arabes de 1948

Israël est définitivement installé et les rassemblements, souvent violents, pour marquer la Nakba créent plus de ressentiment que d’espoir. Dans les villes arabes israéliennes, les drapeaux palestiniens sont brandis par une nouvelle génération qui se radicalise avec un rejet total de l’identité israélienne. La population arabe est ouvertement scindée en deux parties ; ceux qui sont influencés par quelques leaders politiques irréductibles qui refusent leur situation de minorité et ceux qui acceptent leur sort parce qu’ils y voient une évolution progressive de leur statut. 
On voit de plus en plus d’Arabes dans les entreprises et pas seulement dans le bâtiment. La discrimination positive, qui impose un quota dans les universités médicales, a mis sur le marché de nombreux médecins et pharmaciens arabes qui ne souffrent d’aucune discrimination ; au contraire ils deviennent indispensables dans un marché du travail en crise.  
            Le député arabe Ahmed Tibi fait partie de ceux qui défendent leur fond de commerce et  entretiennent volontairement la rupture : «Le terme Arabes israéliens est une erreur, ce n'est pas exact. Nous sommes Palestiniens par nationalité et nous sommes citoyens israéliens. Ils disent Arabes-israéliens ou Israéliens-arabes afin de dire que nous ne sommes pas Palestiniens. Nous avons contourné cela. Nous faisons partie du peuple palestinien et nous luttons pour être des citoyens égaux». Il est suivi par d’autres intellectuels qui cherchent à cultiver la différence en refusant l’égalité.
Ahmed Tibi

La population arabe augmente en Israël puisqu’elle est passée à 1,89 million face à 6,68 millions de Juifs. Mais parmi ces Arabes, seuls les Druzes et d'une certaine manière, les Bédouins, se sentent totalement intégrés et l’on explique cela par l'obligation du service militaire qui est un excellent moyen d’intégration. Cette exception, d’origine essentiellement sécuritaire, qui perdure depuis la création de l’État d’Israël crée effectivement une dichotomie parce que le livret militaire est exigé par de nombreux employeurs dans le cadre d’une certaine sélection car l’évaluation militaire est sans faille. Mais l'absence de livret militaire est interprétée comme une discrimination à l’embauche.
C’est donc un cercle vicieux ; parce qu’ils ne font pas le service militaire, les Arabes se considèrent comme de véritables Palestiniens. Malgré cela, paradoxalement, ils refusent d’être transférés en Cisjordanie ou à Gaza et n’acceptent pas que certaines de leurs villes, Oum el Fahm, Qara ou Ara soient définitivement rattachées à la Cisjordanie en cas d’échange de territoires. Par ailleurs la nouvelle loi sur l’État-nation leur donne l’impression d’être totalement mis à l’écart. Netanyahou a effectivement affirmé que «Israël n'est pas un État pour tous ses citoyens. Selon la loi fondamentale sur la nationalité que nous avons adoptée, Israël est l'État-nation du peuple juif - et seulement lui». 
Certains pays européens s’affichent officiellement catholiques ou protestants sans que cela choque l’opinion. Israël est un pays juif qui accepte en son sein des minorités avec des droits reconnus. Malgré cela, les Arabes ont le sentiment d’être relégués à la périphérie du peuple. Pourtant ils admettent qu’en comparant leur situation à celle d’autres pays arabes, les Arabes israéliens vivent dans de meilleures conditions.
Diplômés arabes en Israël

Selon les statistiques officielles du Conseil de l'enseignement supérieur, le nombre d’Arabes israéliens candidats au doctorat en Israël a plus que doublé au cours de la dernière décennie. Le nombre est passé de 355 en 2008 à 759 en 2018, année durant laquelle 40% des candidats étudiaient dans les domaines de l'ingénierie et des sciences naturelles et 40% dans celui des sciences sociales. Au cours de la même période, le nombre d'étudiants israélo-arabes dans les programmes de maîtrise a augmenté de 90%. La plupart des doctorants israélo-arabes étudient à l’Université de Haïfa, qui accueille 241 candidats, suivis de l’Université hébraïque qui en héberge 131. La nouvelle université Ariel en Cisjordanie compte déjà 44 étudiants arabes en master, mais aucun doctorant arabe.
            Ces chiffres montrent que les Arabes s’intègrent dans une société juive et que la commémoration de la Nakba est un fait dépassé parce qu’elle retourne le couteau dans la plaie des nombreuses occasions ratées par les Arabes. Alors bien sûr certains leaders s’élèvent contre le fait que le drapeau d’Israël, frappé de l’étoile de David, ne représente que la majorité juive de la population et que l'Hatikva est faite sur mesure pour les Juifs. Mais ils doivent être convaincus que si le pays est certes juif, les Arabes minoritaires disposent d’une citoyenneté pleine et entière, et d’une réelle égalité. Seul un partenariat étendu et approfondi entre Juifs et Arabes pourra jeter les bases d’une constitution ouverte à tous et développer le type de relations justes et équitables à laquelle toute société se devrait d’aspirer. Il faut tendre vers un modèle d’égalité participative fondé sur les concepts universels de droits de l’homme, de justice, de dignité et d’intégration, tout en respectant et en promouvant les spécificités historiques et identitaires propres à chaque groupe au sein d’une société donnée.
Députés arabes expulsés de la Knesset

La déclaration d’indépendance de l’État d’Israël confirme la reconnaissance de la minorité arabe et sa protection en tant que minorité nationale et communauté autochtone, dotée d’une identité ethnique, linguistique, religieuse et culturelle distincte. Pour une meilleure intégration scolaire et professionnelle, la langue arabe ne peut pas disposer d’une égalité de statut officielle avec l’hébreu dans tous les domaines de la sphère publique. Mais rien n’empêche, comme en France, que les Arabes gèrent leurs propres institutions scolaires, culturelles et religieuses, à l’instar de la communauté juive orthodoxe en matière d’éducation. Ils disposent déjà d’une garantie d’une participation pleine et entière à la vie démocratique et d’une représentation effective dans les instances décisionnelles de l’administration et du gouvernement.


Mais cela ne passe pas par des manifestations violentes, par l’incendie en public du drapeau de la nation et par le refus de reconnaître les attributions juives de l’État. La Nakba est une idéologie périmée qui fait encore espérer à des illuminés qu’ils pourront détruire ce que l’ONU a décidé en 1947.

4 commentaires:

Elizabeth GARREAULT a dit…

Commémorer les victoires et pas les catastrophes....quelques jours après le Yom Hashoah, Jacques, c'est un peu bizarre d'écrire cela.
On ne peut pas interdire aux Palestiniens d'avoir leur propre narratif tandis que nous avons le notre, non moins sujet à controverse.
A eux à se définir et à choisir - ça prendra du temps, le sujet est douloureux mais les choses changent (des musulmans faisant l'armée, voir l'école d'officiers, était encore inimaginable il y a peu).
Pour conclure, pas convaincue qu'une intégration totale dans un état binational soit la meilleure chose qui puisse nous arriver.
Affaire de compromis, de renoncements et de partages? Là encore, pas certaine que ce soit eux qui aient le moins envie d'en faire.

Véronique Allouche a dit…

« ...Israël est l'État-nation du peuple juif - et seulement lui».
Dès lors on peut se poser la question des minorités.
Écrire « rien n’empêche, comme en France, que les Arabes gèrent leurs propres institutions scolaires, culturelles et religieuses, à l’instar de la communauté juive orthodoxe en matière d’éducation » est surprenant lorsqu’on sait que les écoles coraniques y sont interdites. Quant aux juifs orthodoxes israéliens , comment ne pas s’offusquer que dans certaines de leurs écoles les matières profanes n’y soient pas étudiées.
Pour en revenir à l’état -Nation du peuple juif excluant les minorités, quel serait le sentiment de l’auteur de l’article si la France décrétait qu’elle appartenait dorénavant aux seuls chrétiens? Je suis certaine qu’une telle démarche ferait naître en lui une tristesse et une désillusion en l’exclusion des siens.

Marianne ARNAUD a dit…

Cher monsieur Benillouche,

Permettez-moi de saluer ici la sagesse d'Elizabeth Garreault et Véronique Allouche qui n'ont pas succombé au côté hors-sol à relents idéologiques de cet article.

Car lorsque vous écrivez : "Il faut tendre vers un modèle d'égalité participative fondé sur les concepts universels de droits de l'homme, de justice, de dignité et d'intégration, etc...", on se pince, on a l'impression de lire un de ces discours du Conseil européen proclamant au sommet de Laeken en décembre 2001 : "La seule frontière que trace l'Union européenne est celle de la démocratie et des droits de l'homme."

C'est avec ce genre de discours qu'on a imposé la construction européenne aux peuples en déconstruisant leurs nations. Mais comme vous vous en êtes peut-être rendu compte, la machine s'est enrayée, et ici, en Europe nous assistons partout au retour des Nations.
Mais il y a plus grave, car dès le début de l'article vous expliquez que les Palestiniens "n'ont aucune chance de voir refleurir la flamme d'un passé révolu", leur reprochant ainsi de ne pas vouloir abandonner leur identité palestinienne.

Auriez-vous oublié que pendant des millénaires, les Juifs éparpillés aux quatre coins de la terre ont récité "Le retour des bannis" du prophète Isaïe ? "Il portera une bannière pour les nations, il réunira les bannis d'Israël, il groupera les dispersés de Ieouda des quatre ailes de la terre" Isaïe (XII-12)

Reste une question, et c'est Jacques Attali qui se la pose dans son "Dictionnaire amoureux du Judaïsme" : "De tout cela que restera-t-il bientôt ? D'ici cent ans, le judaïsme qui aurait dû s'effacer depuis vingt-cinq siècles, aura-t-il disparu, comme toutes les autres cultures nées au même moment que lui ?"
La vérité est que nous n'en savons rien.

Très cordialement.

Elie BENICHOU a dit…

Madame, je partage complètement la vision de Jacques. En revanche, je ne comprends pas ce que vous insinuez sur le dernier paragraphe de votre commentaire ? Ou voulez vous en venir ? Ça n’a pas de sens ce que vous dites. La France est certes un pays laïque depuis 1905. Mais enfin, toute son histoire depuis le haut moyen-âge et meme avant jusqu’aux Capétiens, s’est construite avec l’Eglise toute puissante au premier plan.Le clergé, la noblesse et le Tiers-Etat. Voici le triptyque jusqu’à la Revolution. La France avec ses cathédrales, ses villages avec l’Eglise en son centre, son histoire, se revendique fièrement comme « fille ainée de l’Eglise ». Tout notre calendrier est rythmée par les fêtes chrétiennes. Et alors ?? Est ce que nous autres Juifs (et sans doute c’est le cas de nombreux Musulmans, boudhistes ou autres) éprouvons-nous un complexe d'infériorité, de citoyens de seconde zone, se sent-on exclus de la communauté nationale ? Pas du tout !! On sait que la France est majoritairement une nation Chrétienne. C’est un fait, on l’accepte et on le respecte. Alors pourquoi Israel avec sa longue histoire sur cette Terre doit s’interdire de s’afficher comme la nation des Juifs (bien qu’elle accueille en son sein une minorité arabe) ??