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jeudi 20 septembre 2018

Grandeur passée des Juifs de Livourne



GRANDEUR PASSÉE DES JUIFS DE LIVOURNE

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright ©  Temps et Contretemps
            
La synagogue de Livourne

          Livourne est une ville qui m’a toujours fasciné car c’est la ville d’origine de ma grand-mère paternelle, Lala de Paz, qui en son temps avait suscité un mini esclandre en décidant d’épouser un Tounsi, un indigène juif, réputé pour son côté rustre et inculte et qui ne pouvait pas rivaliser avec ceux qui portaient la jaquette et le haut de forme. Le scandale avait éclaté lorsqu’elle décida, le jour de son mariage, d’épouser les rites de son futur mari en adoptant le sarouel, pantalon arabe, qu’elle ne quitta plus jamais jusqu’à sa mort.




La Livournaise de Paz en tenue arabe

Les Juifs de Livourne sont appelés les Granas et il existe un contresens qui fait d’eux des Juifs d’origine italienne. En fait les Juifs de Livourne sont les Juifs portugais établis dans la ville toscane à la suite de leur expulsion de la péninsule ibérique.
La première attestation de Livournais date du XVème siècle. On différencie alors ces «anciens Livournais» des «nouveaux Livournais» qui arrivèrent en 1685 et formèrent une première communauté organisée de Gorneyim à Tunis, où ils s'étaient distingués fortement des Juifs indigènes en raison de leur mode de vie européen, leur donnant une génération d’avance sur la population locale. Ils parlaient l'italien et ne se mariaient qu'entre eux, s'habillaient à l'européenne, portaient des perruques et se poudraient, possédaient leurs propres rites, synagogues, officiants, rabbins et cimetières et se considéraient comme le fleuron de la bourgeoisie venue d'Europe. Ils n'ont pas eu ou peu de relations avec les Juifs autochtones qui eux parlaient le judéo-arabe et s'habillaient à l'orientale. 
Mais les Granas finiront par s'arabiser par la langue, sous l'influence des «anciens Livournais» mais leur forte présence provoqua la création d'un schisme qui divisa les Juifs de Tunis puisqu’un accord, ratifié en 1741, concrétisa la séparation des deux communautés qui vivront dans l’ignorance de l’autre, chacune avec son grand rabbin.
Grand Rabbin livournais Jacob Boccara 1843-1941

Les Granas occupaient des hautes fonctions économiques : représentants de groupes européens, banquiers, industriels, parce qu’ils étaient pour nombre d’entre eux polyglottes grâce aux relations privilégiées avec l'Europe. Ils devaient leur réussite au grand Duc de Toscane, Ferdinand 1er de Médicis, qui avait décidé de transformer le petit port de pèche de Livourne en un grand port franc et marchand en Méditerranée pour rivaliser avec Amsterdam qui avait pris de l’ampleur grâce à l’installation de Marranes portugais, ces Juifs d'Espagne ou du Portugal convertis au christianisme par contrainte, et restés fidèles à leur religion. Le Duc de Toscane envoya des émissaires au Portugal pour encourager les Juifs persécutés à venir s’installer à Livourne pour pratiquer librement leur judaïsme. La communauté juive rayonna ainsi dans tout le bassin méditerranéen.
Dans les années 1685, des Juifs Portugais, nouvellement Livournais, s’installèrent à Tunis pour développer le commerce entre l’Afrique du Nord et l’Europe en y appliquant des modes économiques nouveaux. Ils exportèrent les peaux de bêtes, les dattes et les huiles et  importèrent des produits manufacturés et des tissus. Ils avaient leur propre souk, le souk El-Grana dans la Casbah de Tunis.
Intérieur de la synagogue de Livourne du temps de sa splendeur

Nous sommes allés à la rencontre de ces Juifs livournais d’aujourd’hui qui représentent un millier de personnes. Ils se distinguent de ceux de Lisbonne, moins nombreux certes,  parce qu’ils ont maintenu leur judaïsme et qu’ils le pratiquent avec un haut degré de religiosité. Ils ne se cachent pas et s’affichent ouvertement en ville puisque la nouvelle grande synagogue a été construite en 1962 derrière la grande Cathédrale, non loin de Piazza Grande. La synagogue, édifice de béton aux formes futuristes de l’architecte romain Angelo Di Castro, se dresse piazza Benamozegh et elle peut rivaliser avec celles d’Israël.
Le samedi 8 septembre, une trentaine de fidèles et une dizaine de femmes étaient présents pour l’office du Shabbat. C’est relativement plus que les 14 fidèles de Lisbonne mais c'est peu compte tenu du passé juif glorieux de la ville. Mais l’on sentait un manque de dynamisme et surtout le vieillissement de la population juive qui souffre d’un taux de naissance faible ainsi que de mariages mixtes nombreux. La communauté  s’étiole et elle ne représente plus l’élite juive dynamique qui a essaimé dans le monde et qui a joué un grand rôle pour devenir la vraie fondatrice de la ville et le maître d’œuvre de sa splendeur. En fait la synagogue parait démesurée par rapport à la réalité juive actuelle de Livourne. Les jeunes manquaient à l’office et l’on craint la disparition du judaïsme avec le départ du dernier carré de vieux Juifs.
La seule originalité de la synagogue se concrétisait par le rabbin d’origine ashkénaze, un anachronisme dans cette ville réputée du monde séfarade. C’est à croire que les séfarades ne sont plus capables de se passer d’un rabbin aux attributs traditionnels des Juifs de l’Est, barbe, papillotes, chapeau et manteau de satin noir. C’est le signe que les gens qui maintiennent les traditions du Shtetel sont les seuls à pouvoir garantir une présence juive religieuse permanente. Mais la grandeur des Juifs livournais s’impose au nom de la mémoire.
Loin est le temps où Livourne a vu passer le rabbin Hayim Ben-Âttar (Or ha-Hayim), né à Salé au Maroc en 1696. Il avait décidé de quitter sa ville natale pour se rendre en Europe où il reçut le meilleur accueil, en étant partout honoré et respecté. Retenu par les notables de la communauté de Livourne, il y séjourna de 1738 à 1742. Il y fonda l'Académie Talmudique de Livourne où il forma de nombreux étudiants qui lui fournirent les moyens de publier son fameux Or ha-Hayim. Son commentaire sur la Torah, est l'un des plus appréciés, même parmi les Hassidim, et figure dans de nombreuses éditions du Houmache. Il fut l'auteur de nombreux écrits sur le Talmud, d'ouvrages juridiques, notamment Péri Toar. Il quitta Livourne en 1742 pour Jérusalem où il mourut en 1743. 
Des érudits de cette trempe manquent aujourd'hui dans le monde religieux séfarade ce qui pousse les séfarades à singer les ashkénazes.

A cette occasion, relire l'excellente étude sur les Marranes de Maryse Choukroun :

https://benillouche.blogspot.com/2013/05/les-marranes-par-maryse-choukroun.html

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Vu ton nom, je te présumais arabo-berbère d'une pureté irréprochable. Et voilà que ta grand-mère portait le nom européen le plus aristocratique. Qu'elle soit passée de la robe distinguée au saroual méprisé à la fin du XIXe siècle me parait juste incroyable. Chez les Touansa le mouvement allait en sens inverse, tous aspiraient à l'européanisation. Ce ne fut pas toujours le cas. Au 18e siècle, les Touansa avait demandé au Bey d'expulser les Granas, ces prétendus juifs au rite mécréant. Entre les deux communautés la paix eut du mal à s'instaurer.
Le petit nombre de juifs occupe une place disproportionnée en Italie. Quand j'habitais Rome dans les années 60, je demandais à mes amis intellos combien y a t-il de juifs en Italie. Ils me répondaient, un, deux millions. Ils étaient trente mille.
Guy Sitbon