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dimanche 26 novembre 2017

Egypte : Force brutale ou méthode douce



ÉGYPTE : FORCE BRUTALE OU MÉTHODE DOUCE

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps
            

          On s’étonne bien sûr qu’une armée aussi puissante que l’armée égyptienne, qui a failli battre Israël en 1973, n’arrive pas à venir à bout de quelques milliers de terroristes. Les experts militaires estiment que l’armée égyptienne est suffisamment équipée mais qu’elle exploite mal son armement et ses hommes. Ils invoquent plusieurs méthodes pouvant être utilisées pour vaincre la lèpre djihadiste qui a provoqué la mort de 304 personnes ce 24 novembre. L'attentat, survenu lors de la prière du vendredi dans la mosquée al-Rawdah de Bir al Abed, à 40km à l'ouest d'el-Arish, capitale de la province du Nord-Sinaï, est le plus sanglant après ceux qui ont touché des Chrétiens dans leurs églises. L’armée semble tétanisée devant des actions parfaitement concertées.



            Le président al-Sissi a promis de répondre avec «une force brutale à cet attentat. Les forces armées et la police vengeront nos martyrs». Certes, cette attaque contre une mosquée était imprévisible car on ne voyait pas Daesh atteindre un tel degré de barbarie en s’attaquant à d’autres musulmans. Mais les méthodes employées par l’armée soient inadéquates, dans une zone montagneuse difficile d’accès, où les terroristes y règnent en maîtres. Les militaires, selon les experts israéliens, ne semblent pas avoir une réflexion stratégique conforme à une guerre asymétrique d’une armée contre des miliciens déterminés. Une vingtaine d’hommes en armes ont criblé de balles une mosquée. Or, le déplacement d’un tel convoi n’aurait pas dû passer inaperçu si les renseignements étaient efficaces.
Ansar Beit al-Maqdis

            L’attentat odieux n’a pas été revendiqué mais il porte la marque d’Ansar Beit al-Maqdis, une cellule issue des tribus qui s’estimaient avoir été opprimées par le gouvernement égyptien. À sa constitution, le groupe avait Israël comme objectif et s’était distingué par des attaques répétées contre le pipeline égyptien exportant du gaz vers la Jordanie et Israël. Il a viré de stratégie en concentrant ses attaques contre les forces de sécurité égyptiennes après avoir, en 2014, juré allégeance à l’État islamique, en devenant Wilayat Sinaï. Ce groupe est l'un des plus grands groupes à avoir juré fidélité à Daesh en dehors de ses bastions en Irak et en Syrie et depuis, une insurrection fait rage dans le nord du Sinaï.

            Mais pour venir à bout de ces terroristes, les spécialistes militaires estiment qu’il «faut se tourner vers l’histoire militaire, l’idéologie, la géographie et, surtout, la logique». Rien n’a été anticipé de manière efficace pour empêcher cette dernière attaque ni celle qui avait occasionné la mort d’une centaine de Chrétiens, essentiellement des Coptes. En ne réagissant pas à l’époque, le gouvernement les avait incités à quitter le pays pour des horizons plus cléments. Les lacunes de l’armée sont dues aux purges qui ont touché, à plusieurs périodes après la chute de Moubarak, les services de renseignements égyptiens au point de les rendre inopérants.
Coptes en deuil

            Pour pallier cette lacune, les liens militaires et sécuritaires avec Israël ont été développés, fondés sur des perceptions et des intérêts partagés. Mais les Israéliens peuvent certes aider mais ne peuvent pas se substituer aux Égyptiens. Les services militaires israéliens transmettent les résultats d’écoute des conversations et mettent parfois les résultats des investigations des drones à la disposition des Égyptiens pour limiter le nombre d’attaques au Sinaï.
            L’Égypte ne peut pas se contenter de solutions superficielles d’autant plus que le terrorisme frappe à présent au Caire et à Hurghada. Les 20.000 soldats égyptiens n’arrivent pas à enrayer la guérilla dans le Sinaï ni les attaques dans les centres urbains. L’armée doit donc adopter des méthodes plus conformes au combat contre des groupes non conventionnels qui arrivent à se fondre dans la population et même à bénéficier de son empathie.
Egyptiens au Sinaï

            Selon les experts militaires israéliens, elle doit transformer ses forces stationnaires en forces mobiles. Actuellement les points de contrôle sont fixes et facilement repérables ce qui les rend vulnérables aux attaques élaborées. L’armée doit être en permanence en mouvement pour poser des pièges et agir plutôt que d’attendre d’être attaquée. Les points de contrôle d’el-Arish, de Sheikh Zuweid ville bédouine située entre les villes de El-Arish et de Rafah, doivent être pris en charge par des forces spéciales entraînées, qui par ailleurs se répartiraient sur plusieurs points entre 100 et 1.000 mètres pour s’auto-protéger. Leur armement doit être adapté à la fois pour l’attaque et pour la défense.
            L’Égypte envoie sur le terrain des conscrits mal formés, qui sont des cibles faciles, au lieu de troupes hautement qualifiées, chargées à la fois de se défendre et de décimer les cellules terroristes par des actions coups de poing afin de ne pas leur donner le temps de se réorganiser et de se réarmer. Actuellement, les forces militaires et policières ne prennent même pas de mesures élémentaires consistant à changer tous les jours d’itinéraire pour neutraliser les VBIED (Vehicle Borne Improvised Explosive Devices), véhicules piégés placés en bordure de route dans lesquels ont été dissimulées des charges explosives.
            Mais par ailleurs la guerre psychologique est fondamentale. L’armée doit collaborer avec la population locale pour exploiter ses connaissances géographiques afin de couper les relais à Daesh. Des agents des services de renseignements doivent s’infiltrer au sein des populations civiles pour apprendre le modus operandi des djihadistes. La bataille est plus une guerre de renseignements qu’une bataille au moyen d’armement ou d’aviation. Il faut même, comme le fait Daesh, financer les habitants du Sinaï pour les voir collaborer et s’éloigner des bandes djihadistes grâce à la technique de la carotte et du bâton.
Bédouins du Sinaï

            Les terroristes usent de séances de décapitations et de démolitions de maisons pour intimider la population. La carotte du gouvernement doit permettre de subvenir socialement aux besoins des habitants pauvres, souvent expulsés de chez eux par la nécessité de détruire les tunnels environnements. En les dédommageant, ils deviennent des informateurs efficaces. C’est exactement ce que faisait Daesh en Irak et en Syrie avec la distribution d’argent. Or l’armée égyptienne, avec ses méthodes coercitives, apparaît comme une institution qui détruit des vies, démolit des maisons, ferme des écoles et tue les amis et la famille. Elle doit se regénérer en axant son action sociale sur la reconstruction des écoles, sur le financement des petites entreprises et sur l'aide aux populations bédouines.
Point de contrôle

            Face à la passivité gouvernementale, les victoires militaires de Daesh au Sinaï revigorent les terroristes et leur permettent, d’une part de créer leurs propres points de contrôle mais aussi de mettre en place leur propre police de la morale. Les Égyptiens doivent exploiter la nouvelle situation consécutive à la défaite de Daesh en Irak et en Syrie qui a réduit ses marges de financement au point d’être contraint d’organiser lui-même des trafics de drogue. Daesh marche donc sur les plates-bandes de la tribu Al-Tarabin, la plus grande tribu bédouine du Sinaï. Les Bédouins ont donc lancé une offensive contre le groupe et appelé d’autres tribus de la région à s’unir à elle dans cette lutte. L’Égypte doit exploiter cette animosité à son profit, surtout que l’attentat a touché de nombreux bédouins. La population horrifiée exige de prendre sa revanche. Les tribus des Sawarka et des Tarabin vont donc s'allier contre l'EI dans un combat qui va se révéler dur et difficile sauf si elles obtiennent un soutien moral et logistique de la part de l’armée.

            Mais pour mettre en œuvre ces mesures, il faut une volonté politique et militaire qui ne semble pas d’actualité aujourd’hui. Il ne s’agit pas uniquement de décréter un état d’urgence mais d’agir pour éradiquer le mal qui s’est implanté au Sinaï sinon les actions de Daesh vont déborder jusqu’au Caire.

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