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lundi 9 novembre 2015

BIRMANIE : le pays oublié



BIRMANIE : LE  PAYS  OUBLIÉ

Par Jacques BENILLOUCHE
copyright © Temps et Contretemps



                  Personne à ce jour ne se souciait de la Birmanie et peu de curieux étaient en mesure de la situer sur une carte. Elle fait parler d’elle de temps en temps à l’occasion de la libération ou de la prolongation de l'assignation à résidence de l'opposante, le prix Nobel Aung San Suu Kyi. Les élections libres du 8 novembre 2015 pourraient, pour la première fois, faire accéder au Parlement l'opposante.


         La Birmanie a des frontières communes avec l’Inde, le Bengladesh, le Laos, la Chine et la Thaïlande. Le silence qui entourait ce pays était dû à la mainmise du régime autarcique, autoritaire et dictatorial du général Ne Win qui a régné avec férocité de 1962 à 1988. Pour asseoir son pourvoir, il avait utilisé toutes sortes de manœuvres au détriment de son peuple affamé et opprimé. Pour déstabiliser et détruire la trésorerie de ses opposants, le despote décida en septembre 2007 de retirer de la circulation toutes les petites coupures qui représentaient 70% de la monnaie birmane. Cette mesure ruina brutalement la population et entraina, malgré les risques encourus, un mouvement général de désobéissance civile animé par les étudiants, les professeurs, puis les fonctionnaires pour gagner enfin l’ensemble du pays. 

Dictature sanguinaire


Ne Win en 1997

         Des proches du dictateur, soucieux de sauvegarder leurs privilèges, décidèrent alors de renverser Ne Win pour rétablir l’ordre. Des généraux s’installèrent au pouvoir au début de 1988 et, en s’appuyant sur des prisonniers de droit commun libérés sur leur ordre, ils ont institutionnalisé l’insécurité dans toutes les régions. L’opposition était réprimée sans ménagement tandis que la junte organisait le pillage en règle de toutes les ressources du pays à son propre profit, faisant ainsi de la Birmanie le septième pays le plus pauvre du monde. La population ne pouvait que subir la terreur sans broncher.
Alors, le 8 août 1988, près de 500.000 manifestants, soutenus par la guérilla Karens, défilèrent dans la capitale Rangoon. L’armée reçut l’ordre de tirer à vue et assassina des milliers de personnes sans compter ceux qui, pourchassés à travers le pays, périrent de faim, de froid ou de malaria dans leur fuite. Aucun gouvernement occidental n’avait alors été suffisamment ému pour songer à prendre, pour le moins, des mesures de sauvegarde de la population. 
Aung San Suu Kyi
          La junte, soumise à la pression internationale, organisa alors en 1990 des élections libres qui furent remportées à 80% par le parti du prix Nobel Aung San Suu Kyi, la Ligue Nationale pour la Démocratie. Cette victoire n’eut aucun effet sur la naissance d’une démocratie réelle puisque les militaires confisquèrent le pouvoir et interdirent l’installation de l’opposition aux commandes du pays. Trois généraux dont le Président, le Chef des Armées et le Chef des Renseignements des Armées, en perpétuelle lutte interne, se mirent depuis cette date aux commandes du pays, semant la terreur dans le silence complice et coupable de l’Occident.

Misère et résignation


Than Shwe  chef de la junte jusqu'en 2011


         La population est complètement tétanisée par la misère et la menace tandis que plus de 30% des enfants birmans n’ont rien à se mettre sous la dent. Dans ce contexte, le gouvernement décida d’augmenter les prix des carburants de plus de 60%, de doubler celui du diesel et de multiplier par cinq le prix du gaz naturel. Ces hausses ont entraîné inévitablement une augmentation générale de tous les autres produits en pénalisant une population affamée. Le prix des transports était devenu tellement excessif que les salariés ne pouvaient plus se rendre à leur usine car le coût du déplacement était supérieur à leur salaire.
         Aidés par des vétérans des troubles de 1988, une centaine de courageux Birmans organisa alors une marche pacifique de protestation le 19 août 2007. Les manifestants étaient loin d’atteindre le  nombre de 1988 mais leur courage fut applaudi par une foule conquise et compréhensive. Les responsables de la junte se déchaînèrent alors sur les pacifiques qui furent arrêtés, torturés et massacrés. A Pakkoku, la ville célèbre pour ses monastères, plusieurs centaines de moines descendirent dans la rue tandis que le pouvoir les qualifiait de vulgaires manifestants sans soutien populaire. L’armée les ligota à des réverbères, les défroqua et les matraqua à coups de bambous sans se rendre compte que la médiatisation de l’incident allait avoir un effet déplorable auprès de l’étranger. La junte devenait consciente que la Sangha, communauté religieuse de moines, risquait d’amplifier la contestation à l’ensemble du pays. Cette agitation incita la figure de l'opposition birmane Aung San Suu Kyi, assignée à résidence depuis plusieurs années, à sortir de sa maison à Rangoun pour saluer et soutenir les moines. Deux mille bonzes et civils s’étaient présentés devant son domicile où elle était confinée depuis dix huit ans. 
Rôle ambigu de la Chine



            Il est indéniable que la junte birmane n’aurait jamais pu se maintenir sans le soutien aveugle et massif de Pékin qui fait preuve dans cette affaire d’égoïsme et de cynisme. Son expansion industrielle prime sur la morale et incite les chinois à privilégier en priorité leur approvisionnement en gaz et pétrole birmans. Même s’ils laissent les multinationales  américaines envahir des pans entiers de leur tissu industriel et économique, ils voient toujours d’un mauvais œil l’installation d’une démocratie à leurs frontières. Les nouvelles «mesures ciblées» de l'Union européenne contre la junte sont restées sans effet. Le groupe français Total, présent sur le sol birman depuis 1992, exploite en toute transparence le champ gazier de Yadana offrant ainsi au régime corrompu près de cent millions d’euros de royalties.
         Par ailleurs la Chine ne peut pas se permettre de freiner ses exportations d’armes dont l’usage qui est fait contre les droits humains les indiffère. Elle continue à fournir depuis 1988 les véhicules militaires, les munitions et les pièces de rechange à la junte birmane sans se préoccuper de l’usage fait pour réprimer les manifestations. Le volume des échanges militaires s’est accru depuis 1995 avec l’arrivée en Birmanie de matériel lourd  constitué de chars d’assaut et de véhicules blindés dans le cadre d’un contrat de plus d’un milliard de dollars. La population meurt de faim mais en revanche l’armée birmane frise l’indigestion de matériel militaire.
         La Russie n’est pas en reste et rechigne à se comporter en spectatrice. Elle tient à concurrencer la Chine là où elle opère. L’agence russe à l’énergie atomique a annoncé qu’un réacteur nucléaire allait être construit en Birmanie en précisant que la puissance du réacteur utilisera de l’uranium-235 enrichi à 20 pour cent. On ne comprend pas cette priorité dans un pays qui regorge de carburant, qui a besoin d’infrastructures et qui manque surtout de vivres.
         Les Birmans souffrent et crèvent de faim en silence tandis que la junte continue de matraquer et d’assassiner. L’occident observe, passif, en versant des larmes de crocodile et en se bornant, pour se dédouaner, à faire voter des résolutions à l’ONU ou des «mesures ciblées» qui, jamais appliquées, resteront des vœux pieux. La clé du problème est actuellement détenue par les chinois qui font preuve, comme hier au Darfour, d’un cynisme et d’un aveuglement pressant dès qu’il s’agit de garantir leur approvisionnement pétrolier indispensable à leur croissance. Les dictatures dans les zones à influence chinoise ont ainsi un grand avenir et les birmans beaucoup de soucis à se faire sur leur futur misérable. 


L’année 2012 a fait surgir tous les espoirs pour la population de Birmanie. L’élection  de Daw Aug San Suu Kyi au Parlement a constitué un moment historique pour  toutes les personnes qui ont lutté pour promouvoir la démocratie et les droits de  l’homme en Birmanie. Aujourd’hui, si la situation évolue dans le bon sens, le processus de transition en cours dans le pays demeure fragile et incertain. Alors que la population de Birmanie teste les limites de ses nouvelles libertés, il devient évident que les réformes en cours ne sont encore que superficielles.
Depuis 2011, les autorités birmanes mènent en effet un programme de réformes mais celles-ci restent largement insuffisantes. Le gouvernement est toujours contrôlé par les militaires et la majorité des lois répressives mises en place par la junte ces dernières années n’a pas été abrogée. Pire encore, les représentants du gouvernement et les forces de sécurité continuent de participer directement à de graves violations des droits humains.
Thein Sein

La Birmanie connaît l’un des pires bilans au monde en matière de Droits de l’Homme. Chaque transition est difficile et les réformes prennent du temps. Cependant, depuis que Thein Sein est Président, le pays a connu une très forte aggravation de la situation des droits humains ainsi qu’une escalade de la violence à l’égard des minorités musulmanes, avec l’implication du gouvernement birman. En particulier les Rohingyas, sont la cible d’une campagne de nettoyage ethnique et de crimes contre l’humanité.
Dans l’État Kachin, bien qu’il y ait eu des négociations de paix, il y a eu peu de progrès de la part du gouvernement pour s’engager vers un véritable cessez-le-feu. Au mois de décembre 2012, l’État Kachin a même connu la plus grave intensification du conflit  depuis le début de la guerre en juin 2011, l’armée birmane utilisant des avions de combat, des hélicoptères et de l’artillerie lourde pendant ses opérations militaires contre l’Armée d’indépendance Kachin.
Le gouvernement continue d’utiliser la torture, le harcèlement et les détentions  arbitraires contre les populations civiles. La plupart des lois répressives sont  toujours en place. Si de nombreux prisonniers politiques ont été libérés, des centaines n’ont toujours pas été libérés. Emprisonnés dans les conditions les plus abominables, les prisonniers ont subi des actes de torture physique et psychologique. Parmi ceux qui ont été libérés, beaucoup l’ont été sous conditions : leur peine est suspendue jusqu’à ce qu’ils soient à nouveau arrêtés. Ceux qui sont encore en prison, servent au gouvernement birman de monnaie d’échange pour revaloriser son image lorsqu’il en a besoin.


Les lois répressives sont toujours en place et donnent au gouvernement un cadre juridique lui permettant de mettre sous silence les voix dissidentes. Sans une réforme législative de grande ampleur, tous les citoyens birmans restent susceptibles d’être injustement arrêtés  et incarcérés
      Mais la donne pourrait changer avec les dernières élections si aucun obstacle ne vient freiner la marche vers la démocratie. 

1 commentaire:

Daphna POZNANSKI a dit…

Cher Jacques,

Je rentre de Birmanie où j'ai passé 10 jours, allant de pagode en pagode certes, mais aussi, de marché en marché à la rencontre de minorités ethniques. Le voyage a été organisé avec soin, en faisant attention de ne pas descendre dans des hôtels appartenant à des généraux et affidés dans la mesure des connaissances possibles. Des constatations sur le terrain : la majeure partie des habitants de la Birmanie (70% de Birmans, 30% de minorités ethniques plus une foultitude de sous-groupes) vit d'une agriculture de subsistance. Fruits, légumes et riz ne manquent pas si le ciel est clément. Mais c'est une agriculture de subsistance. Dans les marchés, les différentes ethnies se rencontrent pour vendre ce qu'elles produisent et acheter ce qu'elles n'ont pas, proche du troc si prisé par les Birmans. L'armée était quasiment invisible. Sans doute, c'est plutôt la police secrète qui tient le pays. La campagne électorale battait son plein, et les partisans de la Dame de Yangoon ne craignaient pas d'afficher leur opinion à Yangoon, dans les autres villes ou même dans les campagnes.Ils semblaient sûrs de leur victoire. Les touristes chinois étaient partout. Il y a un vrai développement touristique, parfois difficile, car les Birmans ne parlent quasiment que le birman ou leurs dialectes. De grands défis attendent la Dame de Yangoon si les généraux ne lui confisquent pas sa victoire car, sans même parler de la Constitution ou des Droits de l'Homme, 20% de la population vit sous le seuil de pauvreté (comme en Israël) et l'éducation n'est pas gratuite. C'est avec beaucoup d'espoir que j'a sillonné la Birmanie en cette période électorale et je salue la victoire d'Aung San Suu Khi.

Cordialement,