Je n’ai jamais été un militant. Persuadé que tôt ou tard je pouvais être sommé de penser et d’agir contre ma raison, je n’ai formellement adhéré à aucun groupement. En outre, si j’avais fait partie d’un mouvement quelconque, révolutionnaire ou nationaliste, par exemple, j’aurais été de ces militants qui continuent la lutte après la victoire.

Albert MEMMI

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mercredi 8 janvier 2020

L'année 2020 de toutes les peurs pour les printemps arabes


L’ANNÉE 2020 DE TOUTES LES PEURS POUR LES PRINTEMPS ARABES

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps
            
Bagdad novembre 2019

          Nous connaissons une période cyclique de contestations qui ravive les révolutions arabes et qui atteint des pays qui n’avaient pas été touchés en 2011 par la Révolution du Jasmin en Tunisie. L’année 2019 a vu naitre des révolutions dans des pays pourtant bien encadrés par des dirigeants autoritaires. En Algérie, en Irak, au Soudan, en Égypte, au Liban et même en Iran, les populations ont manifesté dans les rues pour s’opposer au pouvoir en place. Libérées pour un temps du joug des dictatures, elles ont bravé l’armée et la police pour prouver leur détermination, parfois au prix de centaines de morts.  Elles sont convaincues qu’elles avaient raté le coche, à l’époque en 2011, et ne veulent pas le louper une deuxième fois.



            Les manifestations pour le retour de la démocratie et pour l’instauration des libertés individuelles, mises en évidence à travers les réseaux sociaux, se sont multipliées. La surprise de 2011 avait pris les populations de court mais depuis, la brèche est ouverte. Cette seconde vague de protestations s’est inspirée des leçons de la première afin de contourner ses pièges et ses erreurs. La violence de la part des manifestants a été évitée et les partis islamistes exclus de la fête afin de ne donner aucun argument aux autorités pour mater la rébellion. L’excuse n’y était plus. Il fallait éviter à tout prix le chaos pour que les «révolutionnaires» ne soient pas accusés d’en être les auteurs mais cela n’a pas empêché les forces de l’ordre de tuer sans distinction.
            Bien que chaque soulèvement dispose de ses propres origines et de ses propres motivations, ceux de 2019 expriment une puissante colère contre des dirigeants dévalorisés et délégitimés et surtout une volonté de vivre dans des conditions politiques et économiques adaptées aux nouveaux canons du modernisme. «Le peuple veut la chute du régime !» a été scandé par tous ceux qui se sont élevés contre la classe dirigeante.

            Partout, la mauvaise humeur des manifestants avait des motivations naturelles et souvent matérielles : absence d’infrastructures dignes du XXIème siècle, restrictions dans les accès à l’eau et à l’électricité, explosion du taux de chômage avec comme conséquence un taux de pauvreté dépassant les normes, et la corruption instituée comme moyen unique de gouvernance. La contestation est devenue purement économique avant d’être politique et de s’attaquer à la prétendue stabilité des régimes.
            Les jeunes et les femmes ont formé les premiers cortèges face à la police et à l’armée, comme avant-garde des mouvements de protestation malgré la forte répression des régimes autoritaires. Ils ont beaucoup appris des contestations de 2011 et n’ont pas voulu plonger comme leurs ainés dans la désillusion. Mais ils peuvent se targuer d’avoir obtenu des changements. 

         La rue a poussé les présidents soudanais Omar al-Bachir et algérien Abdelaziz Bouteflika à la démission. Un Conseil souverain en charge de la période transitoire a été installé à Khartoum en attendant l’avènement d’un pouvoir civil. L’élection présidentielle algérienne, cependant controversée, a placé au pouvoir Abdelmadjid Tebboune, un proche de l’ancien régime. L’expérience a permis au président égyptien al-Sissi de briser la contestation en procédant par anticipation à l’arrestations d’anciens activistes de 2011.
Femmes et enfants

            La contre-révolution iranienne a été la surprise du moment. Les pétromonarchies sunnites du Golfe, Arabie saoudite en tête, ne jouent plus un rôle de premier plan. L’Iran occupe la place de principale force contre-révolutionnaire en Irak et au Liban pour éviter de perdre son influence dans la région. Paradoxalement, en Irak, la contestation est restée cantonnée à la capitale et au sud du pays où se trouve une majorité de chiites qui ont dénoncé ouvertement l’ingérence de l’Iran dans les affaires de Bagdad. Le premier ministre irakien, Adel Abdel Mahdi, a dû faire appel au commandant de la force d’élite iranienne Al-Quds, Kassem Soleimani, pour mater les manifestations. Le général iranien vient d'être abattu lors d'une frappe américaine en Irak. Mais le renversement de Mahdi a été cependant acté malgré l’intervention de Téhéran.
Soleimani

            Bien qu’en Algérie l’armée ait influencé l’élection du nouveau président et joué sur la lassitude du mouvement, le Hirak (série de manifestations sporadiques) n’est pas près de s’essouffler. Malgré plus de 460 morts en Irak, les manifestations persistent contre un pouvoir qui ne veut rien céder. Au Liban, la forte pression populaire rend impossible la constitution d’un gouvernement. Dans ces trois pays, l’impasse pourrait déboucher sur une augmentation de la violence tant que leurs dirigeants persisteront à se maintenir au pouvoir.
            En 2020, on scrute la résistance des régimes en place face à des révoltes qui cherchent à se développer en restant pacifiques. Les conditions économiques et sécuritaires pourraient influer en faveur des révolutionnaires. L’incertitude plane sur 2020 après que l’année 2019 ait ravivé les printemps arabes.

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