Je n’ai jamais été un militant. Persuadé que tôt ou tard je pouvais être sommé de penser et d’agir contre ma raison, je n’ai formellement adhéré à aucun groupement. En outre, si j’avais fait partie d’un mouvement quelconque, révolutionnaire ou nationaliste, par exemple, j’aurais été de ces militants qui continuent la lutte après la victoire.

Albert MEMMI

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mercredi 26 juin 2019

Erdogan, le dictateur démocrate



ERDOGAN LE DICTATEUR DÉMOCRATE

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps

    
          D’ordinaire les dictateurs se comportent autrement quand il s’agit des élections. Généralement, ils enferment les opposants, au moins administrativement le temps du scrutin, menacent leurs soutiens et bourrent sans scrupules les urnes pour obtenir le résultat escompté. Pour les élections locales d’Istanbul, Erdogan a laissé parler la démocratie qui a désigné Ekrem Imamoglu du parti CHP comme maire d’Istanbul, l’ex-Constantinople, le principal centre économique (pôle financier, commercial et industriel) de la Turquie mais aussi la capitale culturelle du pays. En laissant le candidat gouvernemental de l’AKP, Binali Yildirim, se faire battre, il subit la plus grande défaite politique de sa carrière.



L’annulation des précédentes élections sous prétexte d’irrégularités n’a pas changé le résultat car selon le nouveau maire : «Vous ne pouvez pas cacher la réalité en l'enterrant». Imamoglu avait gagné en mars avec seulement un écart de 13.000 voix dans une ville de plus de 10 millions d'électeurs. Lors de ce nouveau scrutin, la population a confirmé son vote avec 54,03% contre 45,09% pour Yildirim, soit 700.000 voix d’écart. Le résultat ne peut plus être contesté mais Imamoglu a la victoire modeste et tient à rassembler : «le résultat ouvre une nouvelle page mutuelle à Istanbul et je m’engage à gouverner la ville avec justice et amour au lieu d'arrogance et d'aliénation. Les électeurs ont confirmé la tradition de démocratie de la Turquie. Vous avez donné une leçon à ceux qui assimileraient la Turquie à des pays proches de nous» faisant ainsi allusion aux pays arabes.

Bulent Turan

Si Yildirim a félicité son adversaire, le président du groupe parlementaire de l’AKP, Bulent Turana la défaite amère et veut exiger des mesures contre certains membres du parti : «Le moment est venu pour les personnes qui ont attristé notre dirigeant et ses partisans à Istanbul de rendre des comptes et d'être jugés». Erdogan a préféré rester digne devant sa défaite : «Je félicite Ekrem Imamoglu, qui a remporté les élections selon des résultats non officiels. La volonté nationale s'est à nouveau exprimée. J'espère que les résultats des élections seront positifs pour Istanbul».
Cette échec politique représente la plus grande défaite de la carrière politique d'Erdogan. Elle s’explique par le vote contestataire d’une certaine élite turque et des Kurdes. Il paie sa volonté de renforcer son pouvoir par une présidence exécutive mais surtout son alliance avec le parti d’action nationaliste d’extrême-droite MHP, un certain temps interdit. Il devra revoir sa politique vis-à-vis des citoyens de la classe moyenne qui ont marqué leur désapprobation. Ce nouveau résultat aggrave psychologiquement la situation dans le pays car le parti AKP aurait dû accepter le faible résultat du 31 mars, moins pénalisant.
Ce résultat donne un réel espoir à la démocratie ainsi qu'à l’opposition qui pense à présent avoir des chances de l’emporter dans un scrutin régulier. Il faut noter qu’Istanbul est un bastion de l’AKP depuis qu’Erdogan avait conquis la ville dans les années 1990. Cette défaite, ajoutée à celle de la perte de contrôle de la capitale Ankara, sonne comme un début de reflux du pouvoir. Le dictateur semble avoir un genou à terre. L’opposition dispose de quelques années pour se réorganiser sachant que les élections législatives n’auront pas lieu avant 2023.
Ce revers, aggravé par les faiblesses structurelles de l'économie et par la politique extérieure douteuse de Recep Tayyip Erdogan, sonne comme un avertissement sérieux. Le bras de fer avec Trump, les provocations permanentes vis-à-vis de ses alliés occidentaux, sa rhétorique guerrière, voire mystique, le déficit des paiements de 5,5% du PIB toujours préoccupant malgré une bonne croissance, et la chute dramatique de la livre turque, vont mener le président à revoir sa copie et à descendre de son piédestal.

Israël ne pourra être que bénéficiaire d’une refondation de la politique turque. Les relations entre la Turquie et Israël se sont envenimées. Erdogan et Netanyahou avaient échangé des accusations de «terrorisme» lors d'une brusque escalade verbale entre leurs pays, sur fond de tensions autour du statut de Jérusalem. Tout affaiblissement du dictateur sera bien reçu par Israël qui attend de retrouver les relations amicales d’antan ; mais cela passera par un changement de régime en Turquie dont on entrevoit à peine les prémices de la chute.  

1 commentaire:

Patrick a dit…

des resultats reçus avec enthousiasme en Israël mais pas beaucoup d échos dans le monde.
Pourtant le reflux d un islamiste qui entraîne son pays dans le sillage des frères musulmans est en soit une excellente nouvelle.