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samedi 14 avril 2018

Syrie : rhétorique militaire et pragmatisme



SYRIE : RHÉTORIQUE MILITAIRE ET PRAGMATISME

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps

                   

          Quand une affaire n’est pas traitée à chaud, elle se dégonfle car, au-delà de la rhétorique militaire, les parties mettent de l’eau dans leur vin et le pragmatisme finit par entraîner un équilibre de la terreur en Syrie. Le problème n’est pas de trouver des cibles pour des frappes militaires mais de définir les bons moyens pour minimiser les risques qui ne manquent pas dans cette région. 



USS Arleigh Burke

          Le destroyer lance-missiles américain USS Arleigh Burke, a pris la route du Moyen-Orient le 11 avril 2018, depuis sa base navale du Norfolk en Virginie. Plusieurs jours de navigation permettre de ramener les esprits à la raison. Et pendant ce temps, les Russes et les Syriens ont eu le temps de prendre des mesures de protection pour leurs soldats, leurs missiles et leurs avions, dans des bases communes, pour limiter l’impact des frappes. Les troupes syriennes se sont intégrées aux Russes pour assurer leur survie. Le problème pour les Américains est donc d’éviter de toucher des cibles russes, voire de tuer des «conseillers» étrangers. A force d’être imminentes, les frappes occidentales perdent de leur effet dissuasif. 
            Certes les infrastructures syriennes, abritant des fabriques d’armes chimiques, ont été repérées par les commandos israéliens infiltrés en Syrie. Les bases aériennes qui approvisionnent en armement chimique sont connues à l’instar de la base militaire d’Al-Chaayrate, près de Homs. Elle avait été déjà visée l’an dernier par 59 missiles Tomahawk qui ne l’ont pas empêchée de continuer à fonctionner. De leur côté les Israéliens avaient ciblé le Centre de recherches et d'études scientifiques de Syrie (SSRC) près de Masyaf, dans la région de Tartous, censé fabriquer du gaz sarin ainsi que la base aérienne T-4.  Ils ont encore dans leur viseur l’aéroport militaire de Doumair, à quarante kilomètres de Damas, d’où partent les avions qui sèment la mort chimique.

            L’inaction de Trump qualifie son attitude d’esbrouffe pour intimider ses adversaires. Il sait qu’il ne peut pas frapper la Syrie sans éviter une attaque frontale avec la Russie qui dispose de deux bases aériennes équipées de défenses sophistiquées, Tartous et Hmeimim, dont les batteries S-400 sont redoutables. Par ailleurs, dans ces bases, la Russie a réussi à installer des systèmes de brouillage des communications qui neutralisent les drones américains et israéliens. Le destroyer USS Donald Cook, équipé de missiles Tomahawk, se trouve déjà en Méditerranée en même temps que l'Aquitaine, une frégate française multi-missions (FREMM) équipée de missiles de croisière. Un sous-marin britannique serait lui aussi dépêché sur zone pour participer à une éventuelle opération.
Frégate Aquitaine

            L’hésitation américaine s’explique par la volonté des Occidentaux de légitimer politiquement leur action puisque la situation est bloquée au Conseil de sécurité. Emmanuel Macron semble jouer un rôle modérateur : «En aucun cas les décisions que nous prendrions n’auraient vocation à toucher des alliés du régime ou s’attaquer à qui que ce soit mais bien à s’attaquer aux capacités chimiques détenues par le régime». On explique cependant les délais de réactivité américaine par les contraintes de planification technique sachant aussi que sur le plan politique, l’Onu freine toute avancée en dépêchant en Syrie une équipe de l’Organisation internationale sur les armes chimiques (OIAC) qui n’est cependant pas chargée de désigner l’auteur de l’attaque chimique.
            Si Trump cherche une légitimité juridique à ses frappes pour ne pas qu’elles soient illégales au regard du droit international, alors il est fort probable qu’il sera contraint de surseoir à ses projets. Certes Nikki Haley, ambassadrice à l’ONU, a brandi la menace : «Nous en sommes arrivés au stade où justice doit être faite aux yeux du monde.  L’histoire retiendra que c’est à ce moment que le Conseil de sécurité a fait son devoir ou a démontré son incapacité totale à protéger le peuple syrien. Quoi qu’il en soit, les États-Unis répondront».
             Les Israéliens n’ont jamais tenu compte des contingences juridiques car ils s’estiment en état de légitime défense. Mais les Américains hésitent car, sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU, ils seraient accusés de violer la Charte des Nations Unies même si Bachar El-Assad s’assoit sur ce formalisme. Trop de juridisme tue.  Il est vrai que l’intervention américaine en Irak en 2003, lancée de manière unilatérale sans l’aval de l’ONU, est encore dans les mémoires. Mais la situation de catastrophe humanitaire justifie aujourd'hui une intervention militaire et la légitime du fait de l’utilisation permanente d’armes chimiques. Dans ce domaine Washington devrait pouvoir compter sur le soutien de ses alliés français et britannique.
            La question se pose de savoir pourquoi Assad utilise les armes chimiques. En fait, elles sont plus destructrices et moins coûteuses et leur effet politique est immédiat. Ainsi, les groupes armés ont immédiatement accepté de négocier et les combattants fuient en masse les zones de combat pour se diriger vers le nord, dans les zones kurdes. Le gaz a un effet de persuasion convaincant car il sert d’exemple avec ses souffrances longues, et une mort lente par asphyxie. Par ailleurs Assad, qui mise sur l’avenir, veut limiter les destructions matérielles causées par les bombes ou les missiles tandis que le chlore ne coûte rien. On en trouve partout puisqu’il sert au traitement de l’eau. C’est l’arme efficace du pauvre avec effet politique immédiat. En effet le 8 avril, le groupe Jaïch al-islam dont les miliciens ont été soumis au gaz, a rapidement demandé à négocier directement avec Damas et non pas avec Moscou comme c’était le cas jusque-là.
            En fait Assad a compris que les «lignes rouges» n’étaient que théoriques et qu’avec leurs frappes, les Occidentaux craignent d’être à l’origine d’un embrasement généralisé qu’ils veulent éviter. Rhétorique et pragmatisme caractérisent l'action américaine.

2 commentaires:

V. Jabeau a dit…

Excellent article documenté. Loin des imprécations et de l’approximation ainsi que des théories de café de commerce. Surtout continuer comme cela, ce type de journalisme est éclairant.

Marianne ARNAUD a dit…

Les puissances respectueuses du droit international que sont les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne, n'ayant pas reçu d'aval de l'ONU, s'apprêtent à violer le droit international, au nom d'un "droit moral", pour punir Bachar el Assad, sans preuves, d'avoir violé le droit international.