L'HOMME
QUI TRAVERSE LE PONT ALLENBY CHAQUE MATIN
Un conte
philosophique de Sarah OLING
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| Pont Allenby |
Pendant très longtemps, il n'y eut
que la faim pour occuper son espace intérieur. La faim pour unique
architecture, unique embryon de pensée. La faim, qui le tenait encore debout,
juste parce qu'elle réclamait jusqu'à la dernière des parcelles de ce qui fut
un être pensant en lui, pour tenter de s'apaiser. La faim exigeante et
dominatrice, assassinait jusqu'au concept même d'une folle espérance de
l'instant où elle ne serait plus.
Pourtant, un matin, les oiseaux
revinrent, puis avec eux la pluie et le soleil. La terre redevint nourricière,
belle et bonne à ensemencer, puis à cultiver. La faim fut bannie, du moins de
son espace à lui. Alors commença la quête. Son corps apaisé, son esprit
s'ouvrit à une autre faim, tout aussi impérieuse, celle du Savoir.
Il abandonna sa terre devenue
fertile. Oublia jusqu'au nom même qu'il portait en ce lieu. Et devint un
cherchant. Sans terre mais pas sans fondations, du moins le croyait-il... Il
dévora des livres, dans une joyeuse impatience, le Talmud, le Tanah
et la Torah, sans ordre ni mesure. Puis organisa de pantagruéliques
banquets avec ceux qu'il considérait comme ses maîtres à penser. Ne les estima
pas à la hauteur de sa faim. Embrassa toutes les religions. N'en choisit
aucune. Plus il se croyait devenir «savant», plus son rapport au monde
se rétrécissait.
Alors, il se souvint d'une
conversation avec un de ses maîtres, au début du voyage. Une phrase, quelques
mots auxquels ils n'avait prêté aucune attention, persuadé d'être sur la voie :
«N’oublie jamais que tu es la somme et le commencement de tout»
Il reprit son bâton de pèlerin.
Revint sur sa terre originelle. Comprit que sans le soleil, la pluie, les
oiseaux, le blé ne pouvait germer. Et qu'un homme, pour être uni avec la Terre
et ses semblables en Humanité, ne pouvait exister en étant que
matière ou qu'esprit.
Et c’est ainsi que chaque matin, il
surgit de nulle part, franchit le pont Allenby, arrive sur l'autre rive, sort
d’une de ses poches des graines multicolores, les lance à la volée et chante,
devant des passants médusés. Il ne les regarde pas et cependant les appelle, ne
leur sourit pas et pourtant les irradie de lumière, tandis que des oiseaux se
regroupent autour de lui. Il a cessé d’attendre. Il est…