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mercredi 13 septembre 2017

L'histoire du nucléaire israélien



L’HISTOIRE DU NUCLÉAIRE ISRAÉLIEN

Par Jacques BENILLOUCHE
Copyright © Temps et Contretemps

          

          Au lendemain de la publication de la biographie de Shimon Peres «No room for small dreams» (pas de place pour les petits rêves), il nous a paru judicieux de publier à nouveau l'histoire de l'idylle entre la France et Israël qui a duré de 1956 à 1967.   
          Israël et la France ont constitué un véritable couple au vrai sens du terme, avec ses dérives et ses turbulences. Ils sont passés par toutes les phases : le flirt, l’idylle, l’amour fou, la passion, la querelle, la haine, l’indifférence, la séparation, la réconciliation et le divorce. L’histoire de ce couple a progressivement pris l’allure d’un véritable thriller.



           Le judaïsme au début du 20° siècle était extrêmement discret en France et les 90.000 Juifs qui y vivaient étaient peu pratiquants et très assimilés. La France était alors une terre d’asile pour les Juifs de l’Est mais le paradoxe a voulu qu’au moment où ils croyaient trouver en France une nouvelle terre promise, ils ont dû faire face à une vague d’antisémitisme sans précédent qui atteindra son paroxysme avec l’affaire Dreyfus.
            Israël doit sa création à cette affaire car elle joua le rôle de déclic salutaire. En effet, l’éveil juif prit naissance avec l’affaire Dreyfus qui donnera l’occasion au journaliste autrichien Theodor Herzl, sensibilisé et révolté par l’accusation, d’exposer son rêve. L’Histoire ne dit pas si ce rêve aurait été réalisé sans la révélation de cette affaire qui polluera systématiquement la diplomatie française.
            Le rêve sioniste, imaginé avec beaucoup d’anticipation par Theodor Herzl, a été concrétisé par David Ben Gourion le 14 mai 1948. Mais la France a apporté sa contribution minimum à la création de cet État. En ce temps, l’allié principal était l’URSS qui apporta son soutien psychologique et moral, ses dogmes et son idéologie et qui a confié aux pays de l’Est le soin de fournir le soutien matériel en livrant des armes et des munitions. L’URSS était alors impressionnée par la vivacité du socialisme israélien dont l’application sur le terrain recueillait un succès concret.
       C’est ce qui avait poussé Andreï Gromyko à déclamer son discours, en 1948, à la tribune de l’ONU avec un magnifique vibrato. Sa déclaration n’a pris aucune ride malgré les années : « Pour ce qui concerne l’État juif, son existence est un fait, que cela plaise ou non. La délégation soviétique ne peut s’empêcher d’exprimer son étonnement devant la mise en avant par les États arabes de la question palestinienne. Nous sommes particulièrement surpris de voir que ces États, ou tout au moins certains d’entre eux, ont décidé de prendre des mesures d’intervention armée dans le but d’anéantir le mouvement de libération juif. Nous ne pouvons pas considérer que les intérêts vitaux du Proche-Orient se confondent avec les explications de certains politiciens arabes et de gouvernements arabes auxquelles nous assistons aujourd’hui ».

            La France a eu du mal à digérer l’indépendance d’Israël au point de mettre plusieurs mois à reconnaître le nouvel État. Les États-Unis et la Russie l’ont fait, le 15 mai 1948, dès le lendemain de la résolution de l’ONU. Le président Truman avait signé lui-même cette reconnaissance en rectifiant de sa propre main «nouvel État juif» par «l’État d’Israël», dans une courte lettre où les États-Unis reconnaissent le gouvernement provisoire comme l’autorité de jure (de droit) et non de facto (de fait).
          Les relations diplomatiques avec la France ne seront établies que le 24 janvier 1949, sept mois plus tard, par une lettre conditionnelle, signée par un fonctionnaire du Ministère des affaires étrangères, dans laquelle une certaine gêne est perceptible : «J’ai l’honneur de vous faire connaître que le gouvernement de la République française a décidé de reconnaître le Gouvernement provisoire d’Israël comme gouvernement de fait. Cette décision ne préjuge pas de la délimitation définitive par les Nations-Unis du territoire sur lequel il exercera son autorité».
            Le Quai d’Orsay, dont certains membres étaient prêts à voter contre, refusèrent la création d’un État juif. Dans une position médiane, il proposa que la France s’abstienne lors du vote historique du 29 novembre 1947 à l'ONU. Le ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault, était assez sensible aux arguments de son administration qui tenait à préserver les relations franco-syriennes et franco-libanaises. Mais les pressions conjointes du nouveau président du Conseil, Robert Schuman, et de l’ancien chef du gouvernement provisoire, le très influent Léon Blum, feront basculer le vote de la France, en dernière minute, au grand dam de certains diplomates du Quai d’Orsay, dont certains n’auraient pas hésité à qualifier leur propre pays de «république bananière». 
          L’hésitation de la France pouvait se justifier alors. Elle jugeait d’un mauvais œil les liens privilégiés d’Israël avec le bloc communiste qui fournissait alors la majorité des armes utilisées contre le mandataire britannique, l’allié qui avait permis la libération de la France. Par ailleurs, l’État juif était pratiquement considéré, par son idéologie socialiste et par l'application réussie de certains dogmes communistes, comme un satellite de l’URSS, capable de déstabiliser la région et les intérêts occidentaux.
          Le danger d’être catalogué comme un pays du rideau de fer n’avait pas échappé au visionnaire David Ben Gourion. Il saisit la première occasion pour opérer un changement stratégique brutal en décidant d’appuyer les États-Unis contre la Corée (1950-1953). Ce soutien sonna le glas des relations avec les pays de l’Est et mit Israël dans une situation d’isolement dramatique au moment où les besoins en armement devenaient vitaux. L’époque était déjà troublée, durant l'année 1956, où la tension était vive avec l'Égypte parce qu'elle suscitait et encourageait les raids meurtriers contre le territoire israélien face à Tsahal qui manquait d’armes et de matériel militaire lourd.
          Le problème algérien et Nasser vinrent à point nommé pour orienter une frange politique française vers le soutien au sionisme. Certes les Français qui montrèrent leur sympathie à Israël étaient en majorité socialistes ou juifs. Ces relations privilégiées reposaient sur des liens personnels profonds entre socialistes français et israéliens et donnèrent un élan particulier à l’alliance entre les deux pays.
        Vincent Auriol, premier président de la IV° République, sera l’instigateur en 1954 de la signature d’un important contrat d’armement entre le jeune Shimon Pérès et le ministre Catroux, préfigurant ainsi une alliance tacite contre Nasser. Le président justifia ainsi sa décision : «En ce qui concerne la question palestinienne, la donnée fondamentale pour nous est que nous ne pouvions pas admettre la défaite d’Israël. Une victoire arabe se serait traduite par un accroissement de l’agitation en Afrique du Nord. Un État juif au centre du monde arabe était pour nous une garantie de sécurité et d’équilibre».

            Le colonel Nasser avait fait son coup d’État le 23 juillet 1952 avec l’idée de devenir le champion du panarabisme pour s’identifier à tous les problèmes arabes et au problème algérien en particulier. Depuis 1954, les Français étaient embourbés dans la guerre d’Algérie. Guy Mollet, président du Conseil, et Maurice Bourgès-Maunoury, ministre de la Défense, étaient persuadés que le cœur du FLN était au Caire et qu’en abattant Nasser, ils pouvaient mater la révolte algérienne. Les services secrets israéliens et français, en contact étroit, échangeaient déjà des informations sur les agissements des «terroristes».
            Nasser, qui venait de renverser le roi Farouk d’Égypte, chercha un moyen d’asseoir sa gloire précaire par un acte de prestige symbolique en construisant le barrage d’Assouan. Mais le coût exorbitant des travaux ne trouva pas de financement occidental, surtout en raison de la faible solvabilité du pays. Ce refus l’incita, par provocation et par vengeance, à nationaliser en juillet 1956 le canal de Suez et tous les biens franco-britanniques. Il compléta ces mesures de rétorsion en offrant son soutien aux rebelles algériens et en ouvrant ses mers et ses ports aux navires soviétiques. Cela ne pouvait qu’exacerber le conflit avec les autorités militaires françaises et anglaises.
            Ce camouflet calculé du leader égyptien conduisit les Anglais et les Français à songer à des mesures militaires inéluctables. La France aurait bien voulu agir seule mais elle n'alignait que quelques escadrilles de Mystère, à court rayon d’action, inutilisables à longue distance. L’Angleterre n’était pas mieux lotie car elle ne disposait pas de base proche de l’Égypte. Alors les deux grands pays cherchèrent à camoufler leur impuissance militaire derrière un écran de fumée diplomatique et des gesticulations.
            Dès le lendemain de la nationalisation, Français et Anglais envisagèrent une riposte militaire et leurs États-Majors avaient achevé les préparatifs dès le 15 août 1956. À ce moment-là, il n’était pas question de mêler Israël à l’opération car la France et la Grande-Bretagne répugnaient à se compromettre avec le jeune État hébreu, dont la solidarité avec l'Occident était sujette à caution en raison de ses liens avec le bloc de l'Est. Mais les Anglais, embarqués par les États-Unis dans les méandres de la diplomatie, décidèrent de faire marche arrière et renoncèrent à toute action militaire contre l’Égypte.

          Les Français se tournèrent alors vers Israël car des informations leur étaient parvenues que le jeune et bouillant chef d’État-Major de 41 ans, Moshé Dayan, rêvait d’en découdre avec les Fedayin qui traversaient la frontière Cependant le chef du gouvernement, David ben Gourion, refusa d'autoriser Tsahal à lancer des opérations militaires contre les terroristes au-delà de la frontière. Les Français trouvèrent ainsi une oreille très attentive au sein de l’armée israélienne et, pour l’amadouer, ils décidèrent de lui fournir l’armement qui lui manquait.
         Ainsi, bien avant la crise de Suez, avec la seule promesse d’aider les Occidentaux, l’armée israélienne avait obtenu, du 11 avril à la mi-mai 1956, la livraison de 24 chasseurs Mystère. Le 23 juin, de nouveaux contrats portaient sur 200 chars, 72 Mystère, 10.000 roquettes antichars et 40.000 obus. Mais ces contrats avaient été signés à l’insu du ministère français des affaires étrangères. De cette période idyllique date le début de l’animosité avec le Quai d’Orsay qui gardera rancune.
          Le ministre de la Défense Bourgès-Maunoury avait ainsi rapporté qu’en «raison de nos litiges et nos chicanes avec le Quai d’Orsay, il fut convenu que, dans la politique relative à Israël, l’Administration du Quai n’y serait en aucun cas mêlée». Cette mise à l’écart avait été mal ressentie par le Quai d'Orsay qui n’était pas très blanc. En effet, en 1945, il n’avait pas hésité à aider le mufti de Jérusalem, allié des nazis et recherché par les Alliés, à se réfugier en Palestine. Les diplomates français n’eurent donc de cesse que d’obtenir leur revanche. 
          Alors que la France et la Grande-Bretagne s’organisaient pour contrer Nasser, Israël préparait de son côté différents plans d’offensive pour mettre fin aux attaques des Fedayin venus d'Égypte et de Gaza. Cependant Ben Gourion, contrairement à une réputation surfaite de va-t-en-guerre, n’était pas partisan de la guerre mais, s’il devait la subir, il était prêt à s'y engager à fond comme il l’a démontré durant la guerre d’indépendance. Malgré les insistances de son chef d’État-Major, il hésita à donner le feu vert à Moshé Dayan pour attaquer l'Égypte, sauf s'il trouvait un arrangement avec les Français.
          Le 28 septembre 1956 un bombardier français conduisit en France une délégation secrète composée de Moshé Dayan, Shimon Pérès, Golda Meir et Moshe Carmel, le ministre des transports, après une halte technique dans la base de Bizerte. La gravité de la situation ne donna lieu, dans les souvenirs du chef de Tsahal, qu’à un compte-rendu original de cette escale. Il s’était surtout souvenu d’avoir reçu, «une bouteille de rouge, des fromages, un pain et un mètre de saucisse» laissant ainsi accréditer que ses souvenirs culinaires restaient les plus marquants. Il est vrai qu'il avait la réputation d'être un bon vivant.

            Cette visite brève eut une conséquence heureuse et fructueuse pour Israël puisqu’elle permit à Moshé Dayan et Shimon Pérès d’obtenir toutes les livraisons d’armes, de chars AMX et d’avions Mystère IV, tardant à se débloquer malgré la signature des contrats. Le 1er octobre 1956, ils furent reçus dans l’appartement de Louis Mangin, conseiller de Bourgès-Maunoury, parce que le chef d’État-major français craignait que le secret soit éventé : «je ne peux pas recevoir dans mon bureau le général Dayan, grand mutilé de guerre ; il porte un bandeau noir sur l’œil gauche et il n’est pas facile à camoufler». Tandis que Pérès, Dayan et même Begin de passage «par hasard» à Paris, s’affichaient inconsciemment dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés, le Général Beaufre, aidé de l’amiral Barjot, planifiait la campagne de Suez de 1956 qui prit le nom de code «Kadesh». Le général Challe, qui se distingua plus tard en Algérie, raccompagna Dayan en Israël ce qui leur permit de tisser, durant le voyage de retour, des liens étroits de professionnels.
            Mais aucune décision ne fut arrêtée lors de cette rencontre car les dirigeants à Paris étaient décontenancés par l’équipe de «jeunots » israéliens conduite par Moshé Dayan, 41 ans, et le gamin Shimon Pérès, 33 ans alors que l’État-Major français comptait des vieux militaires illustres, bardés de médailles, qui s’étaient distingués durant la Seconde Guerre Mondiale. Les Français exigèrent donc d’avoir la caution personnelle du premier ministre israélien.
         Le 21 octobre 1956, en fin d’après-midi, Christian Pineau, ministre français des affaires étrangères, reçut un coup de téléphone du cabinet du chef du gouvernement lui enjoignant de se rendre seul, avec sa voiture personnelle banalisée et sans chauffeur, à Sèvres, près de l’aérodrome militaire de Villacoublay, proche de Paris, dans le pavillon d'un couple de Juifs français, les Elgozy. À son arrivée, il est introduit dans la salle à manger bourgeoise où un repas simple sans protocole lui était servi par la maîtresse de maison. Il trouva attablés autour d’un potage, non seulement son collègue Maurice Bourgès-Maunoury, ministre de la Défense, mais aussi quatre israéliens de premier plan, David Ben Gourion, Moshe Dayan, «le borgne qui fait peur aux arabes», comme on disait à l’époque, Golda Meir et Shimon Pérès. Le premier ministre israélien venait d’atterrir secrètement à quelques kilomètres du pavillon tandis que Guy Mollet, le chef du gouvernement les rejoignit un peu plus tard.
       Une atmosphère pesante régnait parmi les convives. Le potage avalé, Ben Gourion dévoila, devant ses interlocuteurs français médusés, sa vision de l’avenir. Ils attendaient sa caution pour l’expédition militaire de Suez mais ils assistèrent à un véritable cours de sciences politiques où il excellait d'ailleurs. Il leur dessina, pendant plus de vingt minutes précieuses, le Grand Israël, Eretz Israël, taillé dans un Proche-Orient remodelé à sa convenance. Le résumé de ses propos a été divulgué bien plus tard par Moshe Dayan lui-même, et aujourd’hui par Shimon Peres. Il révèle un aspect essentiel du personnage qui contredit la mythologie bâtie autour de lui.
         Au lieu de prendre une posture de va-t-en-guerre, qui lui collait abusivement à la peau, Ben Gourion se montra à Paris circonspect quant à une action militaire immédiate. Il s’agissait soit d’une stratégie justifiée par la position de force où il se trouvait ou bien alors, d’une réelle retenue devant les risques qu’il faisait courir à son peuple. Il estimait à juste titre que le conflit avec Nasser concernait d'abord la France et la Grande-Bretagne qui avaient été spoliées par des nationalisations. Israël n'était pas concerné par le Canal de Suez. Par ailleurs, il avait déjà obtenu toutes les armes qu’il avait réclamées. Il avait donc annoncé à ses interlocuteurs médusés qu’il n’était pas prêt à faire la guerre à l’Égypte. Ce n'était pas un caprice de sa part mais, en tant que visionnaire pragmatique, il avait conscience des limites de son armée et des intérêts immédiats d’Israël. Certains pensent qu'il s'agissait d'une tactique conseillée par Shimon Peres.
            Mais il avait finalement cédé et les observateurs politiques se sont perdus en conjectures. Rien n’avait transpiré à l’époque du débat secret qui s'était engagé entre la France et Israël. Le journaliste de la presse française qui faisait autorité à l’époque et qui était très introduit dans les milieux politiques, Hubert Beuve-Méry, avait laissé filtrer quelques interrogations explicites : «Quels sont les mobiles du revirement israélien ? Quand on connaît la détermination du cabinet israélien, on peut penser que de sérieuses assurances ont été données au chef du gouvernement de Jérusalem».
        Il ressort des mémoires des différents acteurs que Christian Pineau, dès la fin de l’intervention de Ben Gourion, avait été volontairement écarté de la réunion et envoyé à Londres pour informer les Anglais que les Israéliens hésitaient ou refusaient de donner leur accord à une intervention militaire. En fait, le président du Conseil français voulait éloigner le représentant du Quai d’Orsay pour entreprendre une autre négociation, encore plus secrète que la première. Il s’agissait d’un secret dans le secret, si secret que le ministre des affaires étrangères, pourtant réputé ami d’Israël, en avait été exclu. À vrai dire, le Quai d’Orsay, de réputation pro-arabe, était visé.
          Dans le dos du chef de la diplomatie française, occupé à Londres à persuader Anthony Eden d’agir sans l’aide d’Israël, les dirigeants israéliens David Ben Gourion, Moshe Dayan, Golda Meir et Shimon Pérès discutaient avec Guy Mollet, président du Conseil, Maurice Bourgès-Maunoury, ministre de la Défense et Maurice Challe, chef d'État-major des armées, de coopération nucléaire mais aussi de stratégie militaire. Ben Gourion connaissait la faille de la couverture aérienne de son pays et il fit part à ses interlocuteurs de ses inquiétudes sur la protection des villes israéliennes.
          Lors de la réunion de Sèvres, Ben Gourion s’était laissé persuader, le 21 octobre, de lancer les paras de Dayan dans le Sinaï en échange d’un engagement de la France de donner la bombe nucléaire à Israël. Mais sachant que les gouvernements français de la IV° république étaient instables, Ben Gourion avait exigé des français un document car il tenait à garder une trace écrite. C’est donc sur des simples feuilles fournies par l’hôtesse que le «protocole de Sèvres» a été ratifié. On croyait ces feuillets perdus à jamais mais il est confirmé que les Israéliens avaient gardé un exemplaire ainsi que Christian Pineau. Il n’est pas établi que ce protocole ait eu une valeur juridique puisqu’il n’avait pas reçu les sceaux du ministère mais il représentait un document symbolique qui a d’ailleurs été exploité plusieurs années plus tard, lors d'une situation dramatique, face à Couve de Murville au Quai d'Orsay.
         L'accord secret, en sept points tenant sur trois feuillets manuscrits, précisait que les Israéliens prendraient l'initiative du déclenchement de la guerre dans le Sinaï puis que les Français et les Britanniques interviendraient quelques jours après. En échange, les Israéliens avaient obtenu des Français une couverture navale et aérienne de leur territoire. Plusieurs avions français, peints aux couleurs israéliennes, mais pilotés par des aviateurs français, ont été envoyés en Israël avec pour mission de n’intervenir que pour défendre le territoire, sans engager de missions d’attaques. Le gouvernement français acceptait par ailleurs de livrer des avions à réaction à Tsahal (Mystère II, Mystère IV, Vautour) et des chars légers AMX-13 et de développer une coopération nucléaire.
          Ben Gourion avait accepté de donner sa caution personnelle à l’expédition éclair qui devait mener les troupes israéliennes, le 29 octobre, sous la conduite du général Dayan et d’un jeune colonel de 28 ans, Ariel Sharon, jusqu’au Canal de Suez avec la protection aérienne franco-anglaise. L’opération n’ira pas à son terme car le président Eisenhower, à peine élu et soumis à la menace nucléaire soviétique, préféra faire plier les Alliés en les obligeant à évacuer l’Égypte. Cet incident confortera les Français dans la décision de fabriquer leur propre bombe atomique en y associant leur nouvel allié Israël.
         L’expédition de Suez n’a jamais eu l’aval du ministère français des affaires étrangères qui avait été mis en dehors des secrets des préparatifs. «Surtout pas un mot au Quai d’Orsay» avait imposé le ministre de la défense. En revanche les industries militaires des deux pays avaient trouvé une source de coopération par la volonté d’hommes français et israéliens qui partageaient la même affinité politique socialiste, a fortiori lorsque le souvenir de la Résistance restait encore vivace dans les esprits.
        L'idylle franco-israélienne dura plus de dix ans dans l'intérêt des deux pays, alors dirigés par des socialistes, à la fois pour le développement des échanges commerciaux et pour la collaboration des industries de haute technologie. Cette proximité avec la France donna à Israël une grande assurance face aux injonctions russo-américaines de l'époque. L'entente se poursuivit pour atteindre son apogée à l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle qui décida cependant d'y mettre fin.

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