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dimanche 4 décembre 2011

Le nouveau défi de l’Europe : un front islamique en Afrique du Nord



Le nouveau défi de l’Europe
un front islamique en Afrique du Nord

Par Zvi MAZEL
Ancien ambassadeur d'Israël en Egypte
Fellow of JCPA (Jerusalem Center for Public Affairs)

Les pays européens qui suivent avec ravissement la progression d’un printemps arabe illusoire et la victoire des «partis islamiques modérés» feraient mieux de regarder d’un peu plus près ce qui se trame de l’autre côté de la Méditerranée. Ce sont des Frères Musulmans qui vont bientôt prendre la tête des gouvernements de la Tunisie, du Maroc et de l’Egypte, à la suite du succès de leurs partis dans des «élections démocratiques» ; la Libye et l’Algérie vont peut-être subir le même sort.

ENNAHDA EN TUNISIE
Rached Ghanouchi

En Tunisie, Ennahda, le «Parti du Renouveau», est apparu au début des années soixante-dix. C’était alors un mouvement clandestin dirigé par Ahmed Rashad Ghanouchi, fervent disciple du théologien des Frères Musulmans Sayyid Qutb. A l’époque, il se battait contre les efforts de Bourguiba pour imposer la laïcité.  Devenu parti politique en 1981, Ennahda fut interdit par le président Ben Ali qui y voyait une menace contre son régime. Des milliers de membres du parti furent jetés en prison mais Ghanouchi réussit à prendre la fuite et se vit accorder le statut de réfugié politique en Grande Bretagne. Il n’en continua pas moins à diriger discrètement son parti et à l’encourager à développer son infrastructure sociale à travers des œuvres caritatives dans tout le pays.
La chute de Ben Ali lui ouvrit le chemin du retour et moins de neuf mois plus tard  Ennahda remportait 40 % des sièges au parlement et s’apprête à former le gouvernement avec deux petits partis de gauche.  Le premier ministre sera Hamadi Jebali, un extrémiste islamique bon teint qui est le secrétaire général du parti. Il se hâta de proclamer qu’il allait œuvrer à la restauration du Califat et  la reconquête de Jérusalem. Le nouveau parlement va maintenant faire office d’assemblée constituante et préparer une nouvelle constitution qui sera tout naturellement islamique, la Charia formant la base du système social et judiciaire. Des membres du parti ont déjà déclaré qu’un article spécial interdirait l’établissement de relations diplomatiques avec Israël. Quant à Ghanouchi, qui ne s’était pas présenté pour ne pas effaroucher l’opinion publique interne et internationale - n’est-il pas membre de la commission internationale de la Confrérie des Frères Musulmans ? – il a appelé dans une interview récente à la destruction d’Israël.

P.J.D AU MAROC
Abdelillah Benkirane

Au Maroc aussi c’est le parti «Justice et Développement»  -  se réclamant de l’islamisme dur – qui a gagné les élections quoique moins nettement. Lors de sa création en 1967, c’était une formation nationaliste mineure. En 1996 un groupe islamiste en a pris la tête et lui a donné une nouvelle orientation. A la faveur des réformes électorales accordées par Mohammed VI, désireux de jeter du lest devant la vague révolutionnaire secourant le Moyen Orient, le PJD a obtenu 107 sièges sur 395 lors des élections de la semaine dernière, devenant le plus grand parti.  A ce titre, c’est à son chef, Abdelillah Benkirane, que le Roi a fait appel pour former le gouvernement.
Benkirane était devenu secrétaire général du parti en 2008 après un parcours qui fait lever les sourcils à beaucoup. Il a la réputation d’être un opportuniste.  Abdel Salam Yasin, qui dirige le mouvement islamique «Justice et Charité» a pour lui des mots très durs tandis qu’un de ses anciens professeurs de religion l’a traité de traître et de poltron. Benkirane va sans doute tenter d’imposer une législation islamique, malgré un obstacle de taille : la royauté au Maroc a un statut tout particulier, et la famille royale trace ses racines jusqu’au prophète Mahomet. Le roi porte le titre de Commandeur des Croyants. Il sera difficile de faire passer des réformes religieuses sans son accord. Pour le moment le nouveau premier ministre réitère son allégeance au monarque.

LIBYE ET ALGERIE

En Libye la situation est encore trouble.  Le nouveau premier ministre, Abderrahim El Kateb, vient d’annoncer la composition de son gouvernement. Il aura du mal à obtenir le soutien des Frères Musulmans qui n’ont reçu aucun des ministères qu’ils réclamaient – Défense, Intérieur, Affaires Etrangères – malgré leur surreprésentation dans le Conseil de Transition. Abdel Hakim Belhaj, un islamiste convaincu qui est à la tête du conseil militaire de Tripoli, menace d’employer la force pour protester contre ce qu’il appelle le manque de respect accordé aux islamistes.
En Algérie, Abdallah Gaballah, l’un des leaders des mouvements islamistes du pays vient de créer un nouveau parti et espère pouvoir le faire enregistrer à temps pour faire campagne pour les prochaines élections, grâce aux nouvelles dispositions plus libérales concernant les partis qui doivent être promulguées dans les prochaines semaines. Gaballah a déjà créé des partis islamistes par le passé, et a même été candidat à la présidence.  Il compte sur l’effet combiné du «Printemps Arabe» et du succès des partis frères en Tunisie et au Maroc pour arriver lui aussi au pouvoir.

EGYPTE
Frères musulmans égyptiens

En Egypte les Frères Musulmans reviennent de loin depuis les années 1950; nombre de leurs dirigeants avaient été exécutés et 60.000 militants emprisonnés par Nasser – qu’ils avaient tenté d’assassiner. Sadate les remit en liberté au début des années soixante-dix, comptant sur leur soutien pour éliminer les derniers supporters des théories nationalistes, pan-arabiques et socialistes de Nasser; pour leur part ils s’étaient engagés à ne plus utiliser la violence pour arriver à leurs fins. Une promesse qui fut tenue; les Frères se consacrèrent à l’établissement d’un vaste réseau de prêcheurs islamistes et d’une solide infrastructure politique et sociale. Aujourd’hui, cette politique se révèle payante. Ils sont sur le point de toucher au but et de prendre la direction du pays sans faire usage de la force. Tels sont les effets pervers de la démocratie. Il ne faut tout de même pas oublier que ce sont des «anciens» Frères qui ont quitté le mouvement pour créer les mouvements islamistes les plus extrémistes, de la Gamaa Al Islamiya à la Jihad mondiale, et pour participer à la formation d’Al Qaida.
Si les Frères arrivent à parachever leur victoire en Egypte comme tout semble l’indiquer, c’est une nouvelle réalité qui prendra corps dans toute l’Afrique du Nord. Il s’agit d’une région à l’importance stratégique considérable qui fait face aux côtes européennes – notamment à celles de la France, qui entretient des relations particulières avec ses anciennes colonies. Le pétrole libyen et le gaz algérien sont  des sources d’énergie vitales pour le Vieux continent. Les échanges commerciaux entre l’Europe et l’Afrique du Nord sont de grande ampleur. L’afflux de réfugiés africains transitant par l’Afrique du Nord pour gagner l’Europe est une préoccupation majeure  pour nombre de pays;  les importantes minorités immigrées originaires d’Afrique du nord et qui refusent à s’intégrer sont source de friction tant avec les populations locales qu’avec les autorités.
Il faut s’attendre à ce que les nouveaux régimes islamiques, conduits par des partis affiliés aux frères Musulmans, s’attachent à renégocier les problèmes en suspens avec l’Europe à partir d’une position de force. Le Vieux Continent devra faire face à une coalition de régimes s’appuyant sur un même extrémisme religieux pour tenter d’imposer un nouvel équilibre aux anciennes puissances coloniales.

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