L’ÉVOLUTION POLITIQUE DU HAMAS DEPUIS SA CRÉATION
Par Jacques BENILLOUCHE
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Le Hamas est conscient de l’impasse politique dans laquelle il se trouve depuis sa création en 1987, après le déclenchement de la première Intifada
en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Il a besoin d’évoluer pour ne pas
disparaître et pour ne pas perdre ses militants désespérés de voir leur
situation bloquée. C’est pourquoi il a organisé une conférence non politique, plutôt
intellectuelle, le 18 septembre 2018, intitulée «Hamas : 30 ans plus
tard, réalité et espoirs» pour faire le point de l’organisation et
préparer une éventuelle mutation.
1.200 dirigeants et cadres du mouvement, ainsi que des intellectuels et des
chercheurs, ont participé à la conférence pour évaluer la situation du
mouvement dans tous les domaines et pour améliorer sa visibilité
internationale. La volonté de juger son action et son efficacité prouve que le
mouvement est à présent sensible au changement et aux critiques.
Israël n’a jamais envisagé de détruire le régime sorti des urnes après les élections
législatives palestiniennes tenues en 2006 qui ont vu le Hamas arriver en tête,
même au cours des guerres qui ont ensanglanté Gaza. Les dirigeants sécuritaires
ont toujours estimé qu'il était dans l'intérêt d'Israël de maintenir intacts les
systèmes de gouvernement dans le monde arabe. C’est pourquoi ils n’ont pas agi
contre Bachar Al Assad. En effet, l'existence de régimes répressifs étouffait le
sentiment d'appartenance au peuple arabe.
Israël est conscient que la transformation démocratique dans les pays
voisins est un risque stratégique pour l'existence même de l'État juif car la
démocratisation du monde arabe conduira inévitablement à l’arrivée d’une élite
avec laquelle il sera impossible de parvenir à des compromis politiques. Dans
cet état d’esprit, il fallait donc accepter l’arrivée des islamistes au pouvoir
et exploiter l’existence de régimes arabes totalitaires, les seuls à permettre
de verrouiller la contestation.
La conférence a examiné 38 thèmes analysant les résultats obtenus par le Hamas
depuis sa création dans les domaines variés de la science, de la politique et des
questions sociales, militaires et médiatiques. Mais elle n’a pas soulevé
la question de la charte de 1988 qui s’appuyait sur des principes illusoires et
des thèses dépassées. Le Hamas avait déjà évolué puisqu’en 2017 il avait apporté des
amendements importants pour l’adapter à l’évolution politique dans la région.
Alors que la première charte était plutôt de conception religieuse, celle de 2017 avait pris un virage politique et
juridique. En effet elle acceptait l’existence d’une Palestine basée sur les
frontières de 1967. Le Hamas avait ainsi assoupli sa position vis-à-vis d’Israël
en acceptant l'idée d'un État palestinien en Cisjordanie. Il avait précisé que
le mouvement islamiste ne cherchait pas la guerre contre le peuple juif, mais
uniquement contre le sionisme. Le Hamas n'était plus une force révolutionnaire
cherchant à intervenir dans d'autres pays, à savoir l'Égypte.
Le but principal de ce document était de dissiper les
divisions au sein du mouvement palestinien et de faciliter le processus de paix.
Il acceptait
implicitement l’existence d’une autre entité étatique, même s’il ne mentionnait
pas ouvertement Israël. En fait cette nouvelle charte avait pour but d’améliorer les relations
difficiles avec le président Abdel Fattah al-Sissi, qui avait renversé en 2013 son
prédécesseur islamiste, Mohamed Morsi, pour ensuite mener une répression
sanglante contre les Frères musulmans proches du Hamas.
La conférence du 18 septembre 2018 s'intéressait à l'opinion de chercheurs et des spécialistes politiques sur les performances du mouvement
qui publiera la totalité des documents de recherche sous forme de recommandations à l'intention du bureau politique du mouvement pour qu’elles soient mises en œuvre.
Peu de nouveautés dans ces principes. La lutte contre Israël est maintenue mais pas la guerre. Les chercheurs ont suggéré au Hamas de développer ses
relations internationales auprès des pays qui critiquent Israël, de soutenir et
de renforcer les campagnes internationales de BDS. Ils ont conseillé de restructurer le Bureau
des relations internationales pour que le Hamas ajuste sa politique étrangère
et sa rhétorique et d’adopter une approche plus intellectuelle pour faire face
aux nouveaux défis. Ils ont surtout souligné la nécessité de mettre fin à la
division entre Hamas et Fatah et d’analyser les négociations avec Israël.
Le Hamas a entamé en juillet 2018 des négociations
indirectes avec Israël, avec la médiation de l'Égypte, des Nations Unies et du
Qatar, pour parvenir à une trêve en échange de la levée du siège de Gaza. Mais
ces discussions ont provoqué la colère de Mahmoud Abbas qui a menacé de cesser
de financer Gaza si un accord unilatéral était signé sans son accord. Pourtant
le Hamas se sent en position de force depuis qu’il a eu connaissance d’un
sondage du 20 septembre réalisé par le Centre palestinien pour la recherche en
politiques de Ramallah qui révèle que 55% des palestiniens interrogés
soutiennent la signature par le Hamas d’une trêve à long terme avec Israël,
même s’il n’y a pas de réconciliation entre Fatah et Hamas.
Les participants à la conférence ont mis en évidence la
dissonance entre les administrations américaines et le Hamas depuis sa
création. Ils estiment que pour que le Hamas soit supprimé de la liste des
organisations terroristes, il fallait établir un canal de communication entre les
deux parties à condition que le Hamas cesse de combattre Israël et reconnaisse Israël
en tant qu'État pour les Israéliens.
On ignore si le Hamas tiendra compte des
recommandations de la conférence. A la rigueur, seules certaines seront
appliquées car la conférence, purement consultative, a pour but d’innover sur le plan de ses principes. Mais
le Hamas doit supprimer cette ambiguïté consistant à vouloir montrer un visage
nouveau et une attitude intellectuelle, en totale contradiction avec
l’encouragement aux émeutes à la frontière avec Israël.
Il n’est pas encore
crédible dans une approche nouvelle. Ismail Haniyeh, chef adjoint du bureau
politique du Hamas, ne semble pas vouloir
évoluer d’un pouce : «le nouveau document ne compromettra ni
nos principes ni notre stratégie. Jérusalem, le droit de retour, l'unité
palestinienne et les forces de résistance sont des principes fondamentaux. Les
changements concernent les développements régionaux et conviennent à
l'époque». Une conférence pour répéter les poncifs et pour intéresser la galerie. La grande mutation du Hamas attendra.
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