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dimanche 2 octobre 2022

Mobilhomme par Claude MEILLET

 

MOBILHOMME


Par Claude MEILLET

 


Tout venait d’un rêve. Une énorme foule en mouvement. Pas de cause. Ni ‘’Pour les femmes’’. Ni ‘’A bas Bibi’’. Ou ‘’A bas les capitalistes’’’’. Ni ‘’Contre la vie chère’’. Mais, horreur, une foule de personnes avec, toutes, une tête de téléphone mobile !! La jeune fille, toute menue, toute blonde ébouriffée, et toute stupéfaite d’elle-même, n’eut pas terminée son récit que les exclamations fusèrent. Drôles de smartphones ! Des mobiles qui marchent ! Bien entendu, Les mobileshommes ! Aussitôt reprit par Et pourquoi pas les mobilesfemmes !! Suivi d’un Les femmes, c’est moins rigolo !!



       De nouveau, Jonathan se vit obligé d’interrompre la joyeuse débandade. Le sujet valait mieux que la réaction potache. Il lui apparaissait, en fait, beaucoup plus révélateur et vital qu’étonnant ou bizarre. Qui, ici, dans cette noble assistance Telavivienne, n’enfouissait pas sa tête dans son mobile, entre deux à dix heures par jour ? De même n’importe qu’elle autre assistance parisienne ou honolulienne. Quel autre instrument de la technologie moderne avait connu un destin aussi universel, quotidien, individuel ? Quel autre outil avait de la sorte, changé la vie humaine ?

Le bruit mêlé des vagues et du vent matinal emplit un instant la troupe devenue silencieuse et pensive. Un quadragénaire rondouillard et jovial tenta bien d’entretenir une distance au sujet en affirmant qu’il ne se sentait pas avoir une tête de smartphone. Mais pour se faire renvoyer un ironique Pas sûr ! Et surtout, un concert s’éleva qui, effectivement, reconnut que le rêve caricaturait la réalité d’un phénomène déterminant. À la fois par sa dimension et par sa vitesse. Il suffisait de se reporter quinze ou vingt ans en arrière. Comment contacter son fils en promenade au Néguev, surveiller sa résidence normande à distance, photographier sa voiture après l’accident, vérifier en temps réel que l’avion de Paris vient d’atterrir ou que ‘’atterrir’’ prend bien deux ‘’t’’ et deux ‘’r’’……Il suffisait de reconnaître la situation. Dans les bus, trains, neuf passagers sur dix sont rivés sur leur mobile. Cinq sur dix marchent avec leur téléphone à l’oreille ou en suivant leur propre main qui le tient comme un leurre devant eux. Deux bras, deux jambes, une tête, et un boitier, voilà ce qu’un martien pourrait retenir du premier terrien qu’il découvrirait.

Pour le meilleur d’ailleurs. Le concert devint proprement louangeur. Il est l’ami, personnel, complet, disponible. Égalitarisme total, disponible au pauvre comme au riche, au jeune comme au vieux, au nord comme au sud. Communication partout, pour tous, à tous moments. Accès à toutes les catégories de connaissance. Ouverture au monde entier. Naviguer dans le temps. Du passé au présent immédiat. Couteau suisse, il parle, traduit, photographie, très bien, traduit, calcule, enregistre, transmet. À usage personnel, professionnel, éducatif. Militaire, compléta le colonel à la retraite.

Peut-être un peu trop louangeur, d’ailleurs. Car s’ensuivit une espèce de contre-concert. Le colonel, sur sa lancée, suivant la tradition ‘’ronchon’’ de son ex-profession, fit une envolée quasi lyrique sur la dérive addictionnelle provoquée par l’usage incontrôlable du mobile. Recevant il est vrai le renfort de nombreux participants. Le mobile peu aussi bien isoler du monde que raccorder au monde. Il risque de focaliser l’attention sur un monde virtuel, amener à ignorer le monde réel. Le prof de lettre alla jusqu’à évoquer La République de Platon. Le mobile est comme une caverne portative. Il peut aider à trouver le Vrai, et le Bien. Mais, le plus souvent, il favorise le monde des images, des ombres. Il peut couper la communication directe entre les gens, il peut rendre insensible au temps qu’il fait, aux personnes proches, aux rencontres, au dialogue, à l’environnement, aux paysages. Source d’épanouissement personnel possible, il devient souvent instrument d’enfermement dans un territoire individuel restreint. Il peut provoquer, peu à peu, une forme d’appauvrissement intellectuel. Pourquoi connaître dans le détail la géographie d’Israël, ou de la Bretagne ou européenne, si, grâce à son GPS on peut aller de Beersheba à Haïfa, de Rennes à Plougastel, de Madrid à Bucarest, sans coup férir et sans rien apprécier des pays que l’on traverse ?

Assez admiratif, Jonathan vit la jeune rêveuse, remise de son émotion initiale, secouer ses boucles blondes, se lever, et reprendre son fil là où elle l’avait laissé. Elle reconnut l’étrangeté de ce défilé d’humains à tête de téléphone, remercia habilement les partisans et les opposants au phénomène envahissant des ‘’mobiles’’, et déclara comprendre maintenant, grâce à eux, où la conduisait cette étrange procession.

Nouvel adjuvant aux capacités humaines, le smartphone est devenu lui, le prolongateur des forces et des faiblesses humaines. Le laisser dominer conduira l’homme au décervelage. Maîtriser la multiplicité de ses facultés amplifiera les possibilités humaines. La diversité des visages humains doit remplacer l’uniformité des écrans. Le vieux colonel, lui encore, galant et beau joueur, se leva, s’inclina : une smart jeune femme prévaudra toujours sur un smartphone. Une salve d’applaudissements vint lui apporter confirmation.

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