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mardi 26 septembre 2017

Stratégie militaire d'Israël : 1/2 Evolution



STRATÉGIE MILITAIRE D'ISRAËL

1/2 ÉVOLUTION

Par Jacques BENILLOUCHE

Copyright © Temps et Contretemps

      

Deux roquettes ont frappé le 22 septembre 2017 l'aéroport de Damas à l'aube, tirées selon la télévision libanaise par des chasseurs israéliens en dehors de l'espace aérien syrien. Elles visaient à déjouer les expéditions d'armes iraniennes vers les forces du Hezbollah au Liban. À cette occasion nous analysons la pensée stratégique israélienne. Nous consacrons donc deux articles, l’un sur l’évolution de la stratégie militaire de Tsahal et l’autre sur les deux unités militaires les plus secrètes, unité 8200 et unité 81.


           
Eizenkot avec la brigade Golani

          La stratégie israélienne est tiraillée entre une vision pragmatique et réaliste conçue par les stratèges militaires et une vision idéologique d’une classe politique qui a tendance à prendre le pas sur l’institution militaire, longtemps respectée au temps du sionisme historique. En fait, il n’existe qu’une seule pensée stratégique car seul le rapport des forces compte. Les dirigeants israéliens estiment que pour être respectés, ils doivent afficher leur puissance et parfois s’en servir. Dans son traité de stratégie militaire, le général prussien Carl von Clausewitz estimait que «la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens».
            Mais les dirigeants restent prudents puisqu’ils privilégient le statu quo en refusant l’anticipation. Ils donnent l’impression d’adopter une pensée offensive sur le plan tactique et défensive sur le plan stratégique, ce qui conduit au syndrome permanent de la «citadelle assiégée». Ce sentiment est renforcé par l’aggravation de la guerre en Syrie, le changement d’attitude des États-Unis au Moyen-Orient et la réinsertion de l’Iran dans le concert des nations occidentales. Quitte à souffrir d’isolement, Israël a choisi de revenir à ses fondamentaux.
Massada, citadelle assiégée

            Au lendemain de l’opération Plomb durci de 2008/2009, Israël était persuadé d’avoir rétabli sa position dissuasive, mise à mal par la guerre du Liban de 2006 durant laquelle tous les objectifs n’avaient pas été atteints. Les Printemps arabes avaient pris les dirigeants israéliens par surprise en leur donnant l’impression qu’à nouveau les menaces s’exerçaient sur tous les fronts, avec en particulier l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans en Égypte. Mais le retour des généraux égyptiens et le démantèlement de l’arsenal chimique syrien les avaient rassurés. Aujourd’hui le ministre de la Défense et le chef d’État-major sont astreints à concevoir une défense tous azimuts, face à l’Iran, face au Hezbollah retranché au Sud-Liban, face aux combattants djihadistes présents en Syrie, en Irak et dans la péninsule du Sinaï, face au Liban et à la Jordanie qui pourraient basculer à leur tour dans la tourmente, face au Hamas qui rêve de soulever une nouvelle fois le peuple palestinien, et face à l’Irak.
            Le pouvoir israélien est donc passé d’une situation gérable où il n’avait que trois menaces potentielles, à des menaces multiples venant des territoires palestiniens, du plateau du Golan, de la péninsule du Sinaï et plus généralement des voisins arabes. Paradoxalement, l’Iran venait second plan. Tsahal doit donc penser à une guerre tous azimuts et se préparer à toutes formes d’affrontements : raid en profondeur, guerre urbaine, guerre mécanisée de haute intensité, interception de missiles, action navale. 
Aéroport de Damas

          Pour relever ces défis, Tsahal a donc changé en se dotant d’armement sophistiqué et en développant un nouveau savoir-faire pour revenir aux principes fondamentaux qui lui ont assuré le succès initial : frapper fort, loin, le premier et par surprise, mobiliser rapidement les troupes, porter les combats en territoire adverse, diviser ses ennemis, conduire une guerre rapide, sanctuariser le territoire israélien et punir l’adversaire pour qu’il ne recommence pas.
            L’armée a toujours fait confiance à ses chefs qui ont réimposé un entraînement exigeant pour regagner la maîtrise du combat d’infanterie et du combat urbain, pour retrouver les synergies du combat interarmes et pour renforcer les capacités de frappe à très longue distance. Le département C4I (Command, Control, Communications, Computers and Intelligence) de Tsahal a été réinventé pour mieux synchroniser les manœuvres d’effectifs disposant d’une plus grande puissance de feu. 
Avec des officiers du C4i

          Sur le plan stratégique, Les forces spéciales et l’aviation ont été entraînés pour intervenir aussi bien sur le territoire israélien et palestinien qu’au-delà des frontières, dans des raids en profondeur, à l’image de ce qui s’est fait contre Osirak, contre les leaders terroristes à Tunis, contre le site nucléaire syrien d’Al Kibar en septembre 2007, contre les convois d’armes du Soudan en 2009 et enfin, contre l’usine d’armement de Khartoum.
            Tsahal est en constante évolution pour amener en son sein les jeunes les plus brillants et les plus volontaire, un grand nombre de volontaires juifs de la Diaspora qui sacrifient leurs études pour donner trois ans de leur vie à l’armée. Au point qu’aujourd’hui, elle a du mal à satisfaire les demandes de ceux qui ne veulent pas être des jobnik, des planqués, et est contrainte de multiplier les unités de forces spéciales. 
Shaldag

          Dix unités sont responsables de la lutte antiterroriste, de la reconnaissance et de l’action en profondeur :
-Shaldag, unité d’élite des forces spéciales de l’Armée de l’Air, spécialiste des missions CSAR (Combat Search And Rescue) recherche et sauvetage de soldats au combat,
-Shayetet 13, unité d'élite de la Marine israélienne spécialisée dans les incursions terrestres par la mer, le sabotage, le contre-terrorisme, l'intervention sur prise d'otage en milieux maritime, l'exécution d'opération spéciale et la guerre non conventionnelle.
-Egoz, front Nord, L’unité avait pour mission de réaliser des missions loin derrière les lignes ennemies. Elle s’est spécialisée dans la guérilla, le combat en terrain difficile, le scoutisme, le camouflage et les techniques d’embuscade.
-Duvdevan, front Centre, directement subordonnée à la zone de Cisjordanie. L'unité mène des opérations anti-terroristes dans les régions urbaines de Cisjordanie en procédant à des actions d'arrestations rapides et ciblées, réalisées sous couvertures, contre les terroristes palestiniens. Ils sont amenés à porter des vêtements civils arabes en guise d'un déguisement.
-Rotem, front Sud, commando d’élite déployé dans le sud d’Israël
-Tzanhanim, unité de parachutistes,
-Yahalom, unité spéciale d'ingénierie de combat, chargée des démolitions précises, des désactivations et des éliminations des bombes, des mines terrestres et des munitions non explosées. Elle procède à du sabotage maritime, à la recherche et à la destruction de tunnels de contrebande.

-Commando Rimon : commando d’élite déployé dans le sud d’Israël consacré à la lutte anti-terroriste.
-Sayeret Maglan ou unité 212, spécialisée dans les actions derrière les lignes ennemies en utilisant des technologies et des armements de pointe. Il s’agit d’une unité relativement nouvelle, fondée en 1986, mais rendue publique en 2006.
-Sayeret Matkal, l’élite de l’élite ou commandos du chef d’État-major de Tsahal à qui on confie les missions jugées les plus risquées ou les plus importantes. Ses principales fonctions sont la lutte contre le terrorisme, la reconnaissance et le renseignement militaire. L'unité est cependant d'abord et avant tout un moyen de collecte de renseignements, notamment derrière les lignes ennemies.
Sayeret matkal

            Certains raids mystérieux, non revendiqués par Israël, touchent des convois d’armes en Syrie pour rappeler au Hezbollah et à l’Iran que le gouvernement israélien agit partout où bon lui semble, pour empêcher ses adversaires de se renforcer. Tant que la situation politique reste bloquée, Israël accélère la construction de murs de protection autour du territoire israélien. C’est le cas au Sud où la nouvelle barrière de sécurité, entre Israël et l’Égypte, vise à empêcher l’infiltration de terroristes en provenance du Sinaï. La frontière avec Gaza est presque hermétique même si parfois le sud du pays reçoit des tirs de missiles. Au centre, le mur séparant Israéliens et Palestiniens est en cours d’achèvement ce qui a réduit les attentats en Israël. Certains n’hésitent plus à considérer cette ligne comme la future frontière en cas de création d’un État palestinien. Au nord, la barrière de sécurité longeant la frontière syrienne a été totalement reconfigurée et modernisée. Elle a été systématiquement grillagée, renforcée, rehaussée et équipée de capteurs sophistiqués pour s’opposer aux djihadistes du plateau du Golan. Enfin, la barrière séparant Israël du Liban est en entretien constant pour empêcher toute infiltration en territoire israélien.
            Le budget des forces terrestres a donc subi des financements prioritaires. En fait Israël ne conçoit pas ces mesures comme des actions offensives mais comme une volonté de crédibiliser sa stratégie de dissuasion. Il veut convaincre ses adversaires, le Hamas ou le Hezbollah, de l’inutilité d’entamer les hostilités.  Le général Gadi Eizenkot, chef d’État-major, est le père de la «doctrine Dahya» qui concerne la stratégie militaire de la guerre asymétrique, prévoyant la destruction de l'infrastructure civile des régimes considérés comme hostiles. Cette mesure a été conçue pour refuser aux combattants l'utilisation des infrastructures locales. Elle approuve l'emploi d'un «pouvoir disproportionné» pour garantir cette fin. L’intitulé de la doctrine vient du quartier Dahieh de Beyrouth, où le Hezbollah avait installé son siège au cours de la guerre du Liban de 2006. Ce fief avait été fortement endommagé par Tsahal et ravagé par les bombardements israéliens lors du conflit.
Dahyieh Beyrouth

            Gadi Eizenkot voulait transmettre un message simple. Puisque le Hezbollah fait partie intégrante du gouvernement libanais, c’est l’État libanais dans son ensemble qui sera visé par d’éventuelles frappes israéliennes si la milice chiite déclenchait à nouveau les hostilités contre Israël. C’est également le sens des frappes aériennes ponctuelles en Syrie qui ont pour but d’éviter que des armes chimiques ou sophistiquées, à l’instar des missiles balistiques, antichars, anti-aériens ou antinavires, ne tombent entre les mains du Hezbollah.
            Shimon Peres, le père du programme nucléaire, n’avait pas hésité à lancer un avertissement sibyllin sur le plan non conventionnel : «je suggère à nos ennemis de ne pas sous-estimer nos capacités militaires, qu’elles soient visibles ou dissimulées». En effet, la presse militaire étrangère prétend qu’Israël disposerait de 80 ogives atomiques, ce qu’aucun Israélien n’a jamais confirmé. 
            Mais Israël fait face à un paradoxe. Alors qu’il n’a jamais disposé d’un outil militaire aussi puissant et technologiquement aussi avancé, il lui difficile de garantir la sanctuarisation du territoire israélien vulnérable aux tirs de roquettes et de missiles. La population civile comprend mal que Tsahal soit incapable d’intercepter de vulgaires roquettes et obus de mortier, alors même que le concept de sanctuarisation est l’un des piliers de la pensée stratégique israélienne et que pendant les guerres israélo-arabes, aucune bombe n’est tombée sur une grande ville israélienne à l’exception de quelques Scuds irakiens. Pour marquer l’opinion publique et s’imposer à la table des négociations, les adversaires d’Israël n’ont plus besoin d’abattre un avion ou détruire un char ; il leur suffit de harceler la population israélienne.
Implantation

            Le gouvernement a donc été contraint d’adopter une logique asymétrique dans une double stratégie politique et technologique. D’un côté, il relance les implantations pour donner des gages aux ultras israéliens et pour montrer aux terroristes palestiniens que les tirs de roquettes sont contre-productifs. De l’autre, il accélère la mise en place d’une défense antimissile à plusieurs niveaux pour protéger la population urbaine de tous types de projectiles et qui repose sur le système «Dôme de fer» qui intercepte les roquettes et missiles de moyenne portée mais qui a un coût très élevé :  chaque missile vaut environ 40.000 dollars.  À l’échelon du front, les batteries de missiles Hawk améliorés et les missiles Patriot PAC 2 assurent la défense anti-aérienne du territoire israélien.  Ces missiles vieillissants sont progressivement remplacés par le nouveau système «Fronde de David» (David’s Sling). À l’échelon stratégique, l’interception stratosphérique de missiles balistiques de longue portée, qui pourraient être tirés d’Iran ou de Syrie, est confiée aux missiles Arrow 2 capables de détruire leur cible à 150 km du territoire israélien. Il s’agit de missiles sol-air autonomes de dernière génération conçus conjointement par l’israélien Rafael et l’américain Raytheon.
Système Arrow

            Mais aujourd’hui la priorité a été donnée à la cyberdéfense. Un nouveau système, à double vocation défensive et offensive, l’unité 8200 du service de renseignement militaire que nous aborderons dans la partie-2, en étroite association avec l’unité «Lotem» de la division informatique de l’État-major général. 
8200

            Tsahal est en constante évolution. Les impératifs sécuritaires lui dictent d’être au sommet par rapport aux armées ennemies car il en va de la survie de l’État d’Israël en particulier, et du peuple juif en général.

3 commentaires:

  1. Shana Tova Jacques
    Article très intéressant et bien documenté
    Mais surtout qu'elle belle conclusion :
    Tsahal .... assure la survie de l'état d'Israël et du peuple juif dans son ensemble
    L'année 5778 commence bien
    A bientôt
    Luc de Nice

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  2. Très bon article comme toujours. J'attends le second avec impatience. A git yor jacques

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  3. Shana Tova Mr Jacques,
    c'est remarquable ce travail de professionnel du journaliste,
    Grâce à vos articles, on apprend quelque chose,
    Merci

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