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mercredi 8 octobre 2014

LA TURQUIE, ISRAËL ET LES JUIFS, UN ÉTAT DES LIEUX Par Jean CORCOS



LA TURQUIE, ISRAËL ET LES JUIFS, UN ÉTAT DES LIEUX

Par Jean CORCOS
copyright © Temps et Contretemps



Michel Alfandari

          Nous avons évoqué lors de ma dernière émission un pays incontournable de la région, la Turquie. Pour en parler, j'ai eu le plaisir de recevoir sur nos ondes Michel Alfandari. Il connait très bien ce pays, car il est né dans une famille séfarade d'Istanbul ; il a ensuite vécu à New-York où il a fait des études d'ingénieur, puis en France où il est cadre dans une grande entreprise internationale. 



Son intérêt pour l'actualité et son attachement à son pays natal l'ont poussé, en parallèle, à faire du journalisme bénévole, c'est d'ailleurs un «collègue» blogueur, d'abord sur son adresse : www.alfandar.fr où il parle de la Turquie, et aussi sur l'excellent journal en ligne The Times of Israël. Michel Alfandari a écrit une excellente synthèse intitulée «La Turquie, Israël et les Juifs, un état des lieux», et c'est le titre que j'ai retenu pour cette interview. Elle a été publiée en avril dernier, bien sûr le paysage de la région a évolué depuis et nous en avons tenu compte lors de notre entretien.

Premières années de l’AKP


Mavi Marmara

J'ai d'abord interrogé mon invité sur la période des premières années de l'A.K.P au pouvoir dans les années 2002 à 2010, avant l'épisode de l'abordage du Mavi Marmara; il parlait en effet dans son article d'une ambivalence, au début,  du premier ministre Erdogan. Michel Alfandari a rappelé plusieurs signaux positifs, comme les déclarations d'Erdogan au tout début, en faveur du développement des relations avec Israël avec qui une quasi alliance militaire existait depuis 1995. Visite du pays en 2005, mais dès 2004 condamnation par le premier ministre turc du «terrorisme d'État» d'Israël après l'élimination du Cheikh Yassine. En fait, le ton était surtout monté depuis la fin 2008 avec la première guerre contre le Hamas (opération plomb durci), et on se souvient de l'interpellation publique de Shimon Peres par Erdogan au forum de Davos.
Cheikh Yassine

Revenons à l'épisode de la flottille pour Gaza de mai 2010 : après l'abordage de la marine israélienne qui allait faire neuf tués parmi les activistes islamistes du Mavi Marmara, Ankara expulse l'ambassadeur israélien et retire le sien d'Israël. Les relations diplomatiques sont rétrogradées, les accords militaires qui s'élevaient à plusieurs milliards de dollars sont suspendus et le gouvernement turc va même poursuivre en justice les israéliens responsables de l'opération. A l'occasion de la visite du président Barack Obama, Netanyahou appelle son homologue turc et présente les excuses réclamées : restent deux demandes non réglées, le paiement d'indemnités et la levée du blocus de Gaza.

Règlement en cours
Ahmet Davotoglou

Où en est-on sur les réparations ? Pour Michel Alfandari, les choses étaient presque réglées puisqu'il semblait que les deux parties étaient d'accord sur le chiffre de 20 millions de dollars. En ce qui concerne l'exigence de la levée du blocus de Gaza, mon invité a cité une déclaration d'Ahmet Davotoglou, à l'époque ministre des Affaires Étrangères, qui reconnaissait la quasi levée du blocus côté israélien, le seul isolement du territoire palestinien provenant de la fermeture du terminal de Rafah par l'Egypte. 
Ceci aussi est complètement remis en cause par la guerre de l'été dernier, Erdogan ayant lancé de nouvelles invectives contre Israël traité de «nouvel Hitler» ; une rhétorique enflammée liée, d'après Michel Alfandari, au contexte électoral de l'époque - l'ancien premier ministre a depuis été élu haut la main Président de la République turque.
Extraction du gaz à Léviathan

Par contraste, mon invité avait souligné dans son article le développement continu des relations économiques entre les deux pays ; la Turquie était à fin 2013 le sixième partenaire commercial d'Israël, et même le tourisme israélien vers ce pays, jadis florissant, commençait à reprendre. Mais il y a surtout des perspectives importantes de coopération économique pour l'exportation de gaz israélien, à partir des gigantesques gisements off-shore découverts ces dernières années. 
En effet, Michel Alfandari a parlé de l'immense champ gazier de Léviathan dont Israël souhaite exporter environ la moitié des réserves. Dépourvu de l'infrastructure pour traiter et liquéfier ce gaz, Israël pourrait coopérer avec la Turquie via un gazoduc, pour à la fois exporter vers ce pays et également ensuite vers l'Europe, ce qui aiderait à diminuer pour eux la dépendance du gaz russe ; mais, entre le pragmatisme économique et l'idéologie, on ne sait pas encore où va pencher la balance.

Les Juifs de Turquie


Juifs de Turquie

Nous avons ensuite évoqué les Juifs de Turquie. Comme devait l'écrire Michel Alfandari : «si on devait ne retenir qu'une seule chose, c'est qu'il reste à ce jour environ 17.000 Juifs en Turquie alors qu'ils étaient plus de 100.000 à la fin de la Première Guerre Mondiale, et que les projections démographiques montrent que la communauté juive va malheureusement disparaître d'ici 30 à 40 ans». Comment l'expliquer ? D'après mon invité, les Juifs sont devenus des citoyens égaux en théorie en 1923, mais en fait, il y a eu ensuite des tragédies, même de faible ampleur, en 1934 en Thrace, en 1942 pendant la Guerre avec un impôt sur la fortune discriminatoire, en 1955 à Istanbul avec des émeutes contre les Grecs, les Arméniens et les Juifs.
Si on ajoute des attaques terroristes meurtrières en 1986 puis en 2003, tout ce contexte historique explique la décroissance démographique régulière. Depuis quelques années, l'exode s'est accéléré, la plus grande Alyah vers Israël ayant eu lieu après 1948. Les avis défavorables envers les Juifs sont en augmentation, et la presse proche du pouvoir n'hésite pas à publier des attaques contre le lobby juif. Une association, sans grands moyens dénonce cet antisémitisme. Quelques éléments permettent, cependant, d'avoir «une petite dose d'optimisme», comme par exemple la diffusion du film Shoah.

La fuite en avant

J'ai ensuite interrogé Michel Alfandari sur la fuite en avant d'Erdogan en direction de l'axe de l'islamisme radical : relations devenues détestables avec l'Egypte après le renversement des Frères Musulmans à l'été 2013 ; alignement total sur le Hamas, devenu pestiféré dans le monde arabe ; refus pendant longtemps de soutenir la guerre déclarée par les Occidentaux contre le Daesh et sa guerre de conquête en Irak. Comment l'expliquer ? Mon invité a commencé par rappeler les bouleversements complets que vit le Moyen-Orient depuis ces dernières années : affrontement sunnites contre chiites, remise en question d'États comme la Syrie et l'Irak qui sont en décomposition, rivalités au sein même des puissances sunnites, multiplication des acteurs non étatiques que sont les mouvements djihadistes.
La Turquie vient, par la voix du président Erdogan depuis l'ONU de rejoindre la coalition contre l'État islamique : une des explications à sa longue hésitation serait la libération de dizaines de ses ressortissants, retenus comme otages pendant des mois en Irak. Pour Michel Alfandari, la Turquie n'a le choix dans le fond qu'entre de mauvaises solutions avec le risque de terrorisme sur son propre territoire.
Combattants kurdes

Derniers acteurs importants pour la guerre qui se joue aux frontières du pays, les Kurdes. Or la Turquie, dont cette minorité représente 16 % de sa population, a été elle-même en guerre pour mater la rébellion du PKK, les séparatistes kurdes locaux. En Irak, on sait qu'ils ont obtenu une quasi autonomie et ce sont eux qui, armés par les Occidentaux, résistent aux colonnes motorisées du Daesh. En Syrie, en revanche, les Kurdes qui résistaient semblent dans une situation désespérée et des dizaines de milliers ont déjà rejoint les réfugiés dans le seul pays voisin possible, la Turquie.
Mon invité a rebondi sur ma question en soulignant la différence des relations entre le pouvoir turc et les populations kurdes de Syrie d'une part, et d'Irak d'autre part. Avec les seconds les relations seraient bonnes. En revanche, les Kurdes de Syrie seraient très proches du PKK, avec qui la guerre a fait quelques 30.000 morts, et cela effraie la Turquie qui a longtemps essayé de maintenir une frontière étanche avec eux. 

Pour réécouter l'émission cliquer sur le lien :


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