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vendredi 4 mars 2016

L'avenir des Chrétiens de Palestine



L’AVENIR DES CHRÉTIENS DE PALESTINE

Par Jacques BENILLOUCHE
copyright © Temps et Contretemps

           
            
          Le journaliste croit tout savoir et se targue de pouvoir tout analyser, comme un grand, comme un expert qu’il n’est jamais. Et puis il découvre qu’il ne sait rien et, comme Jean Gabin, il peut dire «maintenant je sais, je sais qu’on ne sait jamais !» On n’a en effet aucune vision de ce qui se passe à quelques kilomètres de la capitale, à quelques bornes de Tel-Aviv parce que les impératifs politiques et sécuritaires nous mettent à l’abri de la réalité ; cette réalité qui met en jeu des êtres humains qui ne sont pas tous, loin de là, des terroristes mais qui n’arrivent pas à convaincre de leur bonne volonté parce que les dirigeants des deux bords sont bornés.



Eglise Saint Nicolas à Beit Jala

            Nous sommes allés à la rencontre de la réalité, face à une dizaine d’arabes chrétiens de Beit Jala, une localité de Cisjordanie sous juridiction palestinienne, située à 10 km au sud de Jérusalem et à 2 km de Bethléem. Beit Jala compte près de 12.000 habitants, majoritairement chrétiens aux côtés d’une minorité musulmane. Ses habitants nous ont appris un point d’histoire méconnu. Soumis aux exactions de plusieurs envahisseurs, ils ont émigré étonnamment au Chili où vivent 100.000 originaires de la région qui fuyaient les combats et parfois la misère.
Beit Jala

            Beit Jala a été en effet l'objet de plusieurs conquêtes. Elle a été ravagée par la rébellion samaritaine de 529 puis la région a été conquise par le calife Oumar en 637. Les Croisés avaient installé un clergé catholique en 1099 qui fut expulsé en 1187 par Saladin. Elle fut à nouveau conquise par les Ottomans en 1516 ce qui permit à ses habitants de connaître une vie prospère jusqu'au XVIIème siècle. Mais à compter de cette date, l'Empire ottoman imposa de plus en plus de taxes et de conscriptions forcées d'enfants chrétiens obligés d'abjurer leur foi pour devenir entre autres janissaires. L'émigration des Chrétiens, plus éduqués que la moyenne, commença alors à la fin du XIXème siècle, notamment vers l’Argentine et le Chili.
            Ce qui étonne, c’est que la langue française est encore présente à Beit Jala, bien enseignée et bien entretenue parce qu’elle symbolise la France des Droits de l’Homme. Mais la ville est le symbole de la disparition progressive des Chrétiens, contraints de fuir l’espace sacré des trois monothéismes. Il ne perdure que quelques traces de la présence chrétienne sous la forme de six églises ; trois églises grecque-orthodoxes, une catholique, une luthérienne et un couvent des Salésiens en font un lieu de pèlerinage prisé par des centaines de milliers d’Occidentaux.

            La population chrétienne se réduit parce qu’elle continue à émigrer jusqu’à ne plus représenter que 170.000 habitants en Israël et en Cisjordanie. Ils émigrent parce que, par choix politique, ils ont voulu partager le sort des Musulmans et qu’ils n’ont pas été payés de retour. Il est vrai que les Chrétiens de Palestine, qui ont été les instigateurs de la renaissance intellectuelle et politique du monde arabe, ont peu joué la carte israélienne. Au contraire, ils se sont montrés des adversaires farouches au lieu de partager avec les Juifs une communauté de destin en tant que minoritaires dans un monde musulman. La Guerre de Six-Jours et le tremblement politique qu’elle a entraîné auraient pu les rapprocher, or elle les a séparés.
Georges Habache

            En effet, Georges Habache fut le fondateur en 1967 du FPLP (Front populaire pour la libération de la Palestine), et son rival Nayef Hawatmeh, du FDLP (Front  démocratique de libération de la Palestine) n’ont pas prévu qu’ils seraient vite marginalisés à la tête de partis laïcs. L’islamisme pointait déjà à l’horizon. Plus près de nous, Hanan Achrawi a été une négociatrice de la conférence de Madrid en 1991 puis est devenue une figure emblématique de l’Autorité palestinienne en 1994.
Hanan Achrawi

            Ceux que nous avons rencontrés à Beit Jala nous ont expliqué leur positionnement difficile entre l’État des Juifs et les mouvements islamistes qui ont investi la direction palestinienne. Ils se sentent perdus et abandonnés et n’envisagent leur avenir que dans une émigration qui pourrait donner un sens à leur vie et surtout un avenir à leurs enfants. Mais avec ce départ, un petit bout de la France disparaît en Cisjordanie pour laisser le champ libre à un islamisme radical conquérant.  
            Notre rôle n’est pas de prendre position, car les hommes politiques doivent prendre leurs responsabilités; nous devons informer les lecteurs de manière honnête. Dignes dans leur attitude, refusant la posture de pleurnichards, les Chrétiens de Beit Jala ont laissé transpirer leur détresse qui n’est pas feinte. Difficile de rester insensible à leur désarroi quitte à être traité de gauchiste parce qu’on ouvre les yeux sur une réalité dramatique. La détresse n’est pas encartée ; elle se vit au jour le jour, au rythme des attentats, au rythme des contrôles aux check-points, au rythme de la misère. Les faits sont là.
Birzeit University

            Les Chrétiens sont dans une situation désastreuse parce qu’à leur désarroi  politique s’ajoute une situation économique sans lendemain. Le taux de chômage est élevé en Cisjordanie et malgré des études supérieures de haut niveau, souvent dans les universités étrangères, les jeunes ne trouvent  pas un emploi en rapport avec leur compétence. La crise sécuritaire, liée aux assassinats de Juifs et aux affrontements, a aggravé la situation. On accuse d'ailleurs les Chrétiens de ne pas avoir condamné ouvertement les assassinats de Juifs.
          L’université catholique de Bethléem et l’université de Birzeit, fondée à partir de soutiens protestants, délivrent des diplômes qui n’ont rien à envier à ceux de Jérusalem mais les étudiants n’ont plus d’avenir en Cisjordanie. L’activité touristique est au point mort dans une ville pourtant réputée avec ses six églises. L’économie palestinienne est à l’agonie. Pour certains, les coupables sont les criminels au couteau ; pour d’autres le gouvernement israélien exploite à son profit la situation pour vider la Cisjordanie de ses habitants; pour d’autres enfin l’incompétence des dirigeants palestiniens est en cause.
            Nous n'avons pas les cartes en main pour juger. Mais le désespoir n’est pas uniquement dû à Israël qui fait certes peu d’efforts pour intégrer ces jeunes diplômés; il incombe aussi aux dirigeants palestiniens qui gouvernent tellement mal qu’ils se satisfont de cet exode des cerveaux chrétiens. Une sorte de nettoyage ethnique volontaire.
            Le statut de ces Chrétiens, minoritaires dans une minorité, est étonnant. Ils disposent d’un statut hybride car le droit communautaire hérité de l’empire ottoman leur est appliqué. Les habitants arabes de Jérusalem, souvent nés dans la ville, ne sont pas citoyens du pays ni de la ville. Ils disposent d’un statut de résident privilégié qui limite leurs droits au seul droit de vivre dans la Capitale. S’ils décident de vivre dans la partie sous juridiction palestinienne, comme à Bet Jala, ils deviennent des citoyens étrangers qui n’ont pas accès libre à la Capitale ce qui les empêche de postuler à des emplois administratifs locaux. Les Musulmans ne se privent pas de profiter de la situation, ils en abusent même. Ainsi ils construisent des mosquées sur le parvis d’églises dans le silence complice des responsables locaux.    
            L’Autorité palestinienne est noyée sous les exigences des islamistes qui, alors que l'État n'est pas encore créé, en sont à disserter sur la charia dans la future Constitution. Elle a donné aux Chrétiens un statut de minoritaires dans la minorité en leur octroyant six sièges sur 88 aux élections de 1996 au Conseil national. Un rôle inexistant pour pouvoir modifier la donne. Et pourtant le peuple palestinien, plus cultivé et plus politisé que la moyenne des Arabes, a toujours défendu la laïcité pour garantir les pratiques sociales modernes.
            Cette communauté souffre du soupçon qui l’entoure. Pour certains, les Chrétiens sont complices des Israéliens alors qu’ils ne bénéficient pas de tous les avantages des citoyens juifs. Ils sont accusés de lorgner en permanence vers l’Occident avec lequel ils partagent la religion ; c’est pourquoi leur place parmi les Musulmans est compromise. Ils sont accusés d’être financés par des associations caritatives étrangères, ce qui les rend suspects de trahison, et par des ordres monastiques étrangers. Par ailleurs, les Musulmans ne supportent pas le statut trop important à leurs yeux qui leur a été alloué au XIX ème siècle, faisant d’eux les gardiens des Lieux Saints. Ils accusent les Chrétiens d’être à la solde de l’étranger qui exploite leur naïveté. Leur départ définitif réglerait le problème de la garde des Lieux Saints 
Colonel druze Safwan

            Israël a eu aussi le tort de ne pas miser sur cette minorité comme il a misé sur les Druzes, citoyens à part entière astreints au service militaire qui leur ouvre toutes les portes des entreprises et des industries israéliennes. Certains y voient une volonté de minimiser le rôle des Chrétiens dans une négociation éventuelle sur Jérusalem. Il s’agit en effet de favoriser plus facilement un accord bipartite sur Jérusalem.
            Les Chrétiens de Palestine ne sont plus partie prenante dans la solution du conflit israélo palestinien Dans quelques années, leur présence historique en Cisjordanie sera racontée sous forme de légende à l’instar de celle des Juifs des pays arabes qui ont tous quitté leur pays natal. 

5 commentaires:

  1. Ces chrétiens avaient cru en une identité palestinienne laïque avec les musulmans mais avec l'Islamisme ils n'ont plus de place.

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  2. Jacques, tu as oublie Wadi Haddad, et plus pres, mais cette fois en Israel meme Azmi Bishara. Les Chretiens ont toujours joue un jeu trouble, oscillant entre le nationalisme arabe et un neutralisme hostile a Israel. Mais il faut noter que pres d'un millier de Chretiens israeliens servent dans Tsahal, et ils sembleraient qu'ils commencent a prendre conscience ou se trouvent leurs interets.
    Ceux de Jerusalem et de Cisjordanie sont effectivement sur leurs valises. Ils preferent aujourd'hui les USA, au New Jersey et au Michigan,

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  3. Elizabeth GARREAULT2 mars 2016 à 08:04

    Article très intéressant et toujours bien documenté. Difficile d'imaginer Betlehem sans les chrétiens. Ils sont aujourd'hui persécutés dans la région par les islamistes et Israel leur rend la vie impossible pour les pousser à partir.

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  4. @ Elisabeth Garreault
    Il est toujours de bon ton d'incriminer Israel dans cette région.
    Seulement les chrétiens ont joués la carte Arabe, comme les hautes instances religieuses catholiques et les occidentaux. A ce jour ils prennent conscience des conséquences de leur choix.

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  5. Ils ont cru que les musulmans vaincraient les juifs et ils ont soutenu les musulmans.
    Ils ont perdu et leur seule solution c'est l'exil.
    USA ou Amérique du Sud .
    Les juifs des pays arabes ont toujours su qu'ils devraient partir quand L' Islam serait au pouvoir .
    On a tous un peu de peine pour ces chrétiens persécutés et contraints à l'exil mais on a tous le souvenir du nettoyage ethnique qui a vidé le monde arabo musulman de tous ses juifs et partout dans le monde des peuples , des minorités sont emportés par des majorités conquérantes .
    Les livres d'histoire regorgent de ces histoires et aujourd'hui des dizaines de cas analogues sont en cours, en Afrique, en Asie.
    La Palestine n'est pas le centre du monde.

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