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mercredi 19 octobre 2022

Russie contre le reste du monde par Francis MORITZ

 

RUSSIE CONTRE LE RESTE DU MONDE

ORWELL 1984-2022, NOVLANGUE, MODE D’EMPLOI

Par Francis MORITZ

Copyright © Temps et Contretemps

 


Georges Orwell est de retour. Il veut vérifier si ce qu’il a écrit en 1984 se confirme à notre époque. En 1984 il avait traité de l’efficacité de la propagande. Il connaissait bien la machine efficace de propagande de la première Guerre Mondiale. Il s’opposait tant au fascisme qu’au totalitarisme allemand de son époque. Il se rend à Moscou où il découvre que la traduction de son ouvrage se trouve sur la table de chevet du président russe et des membres de son gouvernement. Le volume est ouvert sur le texte évoquant la police de la pensée, du ministère de la Vérité, de la novlangue (nettoyage de la langue) Le slogan du parti est : Celui qui contrôle le passé contrôle l'avenir ; qui contrôle le présent contrôle le passé. 




Et le texte se poursuit : «La vérité présente est restée fidèle à toute l'éternité. C'était facile. Il suffisait d'une chaîne ininterrompue de victoires sur sa propre mémoire ; le contrôle de la réalité. En novlangue, cela s'appelait la double pensée. Chaque dossier a été détruit ou falsifié, chaque livre révisé, chaque rue renommée. Le développement historique s'est arrêté. Le ministère de la Vérité veille à l'exécution : La guerre est la paix, la liberté est l'esclavage, l'ignorance est la force».

Devant les émissions des médias russes, il est très perplexe : Le soi-disant politiquement correct conduit à effacer l'histoire et ses contradictions. Les questions de genre se superposent aux conflits politiques et empêchent de résoudre les conflits sociaux en détournant l'attention des vrais problèmes. Dans le cadre des lois de décommunisassion de 2015, l’Ukraine a mis à distance les symboles liés à son passé commun avec l’URSS et la Russie, En 2016 Kiev décide de renommer l’avenue de Moscou en Avenue Stepan-Bandera. Stepan Bandera a effectivement collaboré activement avec l’Allemagne nazie.  Il rêvait d’un territoire débarrassé des Juifs, des Polonais et des Russes.

Monument de Bandera à Ternopil, Ukraine occidentale.


Environ 1,5 million de Juifs ukrainiens ont été exterminés par les nazis et leurs supplétifs locaux. La plupart étant des nationalistes de Galicie, antisémites violents, même s’ils considéraient que les ennemis principaux étaient les Russes et les Polonais. Selon leur organisation OUN, dirigée par Stepan Bandera, «les Moscovites, les Polonais et les Juifs nous sont hostiles et doivent être exterminés dans cette lutte, en particulier ceux qui résisteraient à notre régime». Et l’éphémère chef OUN de l’État ukrainien de préciser :  Je soutiens donc la destruction des Juifs et la pertinence de l’apport des méthodes allemandes d’extermination des Juifs en Ukraine, plutôt que de tenter de les assimiler. Des milliers de nationalistes rejoignirent l’armée populaire UPA, qui massacra des dizaines de milliers de personnes et la Division SS Galicie.

Lors de l’indépendance en 1991, ces tentations nationalistes reprennent. Cette même année, Oleg Tiagnybok crée à Lviv, le Parti national social d’Ukraine, avec l’emblème de la division SS Das Reich.  Spécialiste de la prise du pouvoir par les nazis et les fascistes, il fonde un Centre de recherches politiques Joseph Goebbels. En 2004, pour plus de respectabilité, le parti Svoboda est renommé Liberté, tout un programme ! Aujourd’hui ses adeptes vénèrent l’OUN-UPA et réalisent des clips à la gloire des Waffen SS avec l’aide de l’Église et des autorités. Le député local de Svoboda Oleg Tiagnybok y dénonça, dans une lettre ouverte en 2005, les activités criminelles de la juiverie de son pays. Il figure ainsi en 2012 dans le Top 10 des antisémites mondiaux du centre Simon Wiesenthal pour ses propos visant à purger l’Ukraine des 400.000 Juifs et autres minorités qui s’y trouvent et dénonçant la «mafia Judéo-Moscovite».



Cérémonie parodique de réinhumation de soldats SS en costumes d'époque

Svoboda s’est allié avec la droite ukrainienne de Tymochenko, dénoncée par les organisations juives en 2012. Ce parti atteint ainsi 10% des voix aux législatives de 2012 - mais 30% des voix en Galicie et 1% dans l’Est. Le Congrès Juif Mondial alerta les gouvernements en 2013 sur ce parti «néo-nazi» et 25% des députés de la Knesset prirent la plume pour alerter le Parlement européen. En vain…

Très surpris ORWELL se déplace ensuite vers Washington en faisant un crochet par Pékin. Il y découvre que le secrétaire général du parti à aussi sur sa table de chevet 1984 à la veille du prochain congrès du parti. Il repart, certain que Moscou et Pékin c’est du pareil au même. Avec surprise, il constate qu’aux États Unis règne un incroyable bellicisme lié au conflit ukrainien, la haine, la rupture de tous les liens culturels avec la Russie, l'effacement de la préhistoire du conflit, la certitude d'être du bon côté, le dénigrement des comparaisons avec des guerres en violation du droit international par les États-Unis, Il apprend que désormais les gouverneurs des États décident seuls si les femmes peuvent ou non avoir des bébés.

Simulacre d'obsèques de héros SS


Très effrayé, Orwell repart pour l’Europe où là aussi les dirigeants innovlanguent. En France, il ne comprend pas qu’il existe un extrémisme de droite qualifié d’intolérable malgré ses 89 députés élus démocratiquement et un extrémisme de gauche, parfaitement honorable malgré son déchainement de haine totalitariste ; d’antisémitisme et d’islamo gauchisme.  1984 «Il y avait le mot noir et blanc dans la novlangue. Il y avait deux sens contradictoires. Utilisé contre un adversaire, c'était l'habitude d'affirmer que le noir est blanc, contrairement aux évidences.  Mais cela signifie aussi être capable de croire que le noir est égal au blanc».

Dans La guerre signifie la paix, Orwell suppose la division du monde en trois super-États (Eurasie, Océanie sous les États-Unis et Asie de l'Est), désormais constamment en guerre : «C'est une bataille avec des objectifs limités entre des combattants qui n'ont pas le pouvoir de se détruire, n'ont aucune cause matérielle de guerre et ne sont séparés par aucune réelle différence idéologique».

Orwell se convainc qu’on a utilisé son ouvrage. «Le problème était de faire tourner les rouages ​​de l'industrie sans augmenter la richesse réelle du monde, en pratique, la seule façon d'atteindre cet objectif était la guerre perpétuelle ». Un instant, on penserait au pétrole, au gaz, aux céréales. «En même temps, la conscience d'être en état de guerre et donc en danger fait qu'il semble inévitable de placer tout le pouvoir entre les mains d'une petite caste». Dans cette effroyable partie qui se joue avec nous, les protagonistes prônent plus de guerre, jusqu'au dernier homme.  La contraction toujours plus forte du débat d’opinions ne permet plus le dialogue et encore moins d'envisager des alternatives. Seule la ou les parties déterminent le bon chemin.

1984 poursuit : «La stratégie que les trois puissances poursuivent est la même. Elle vise par une combinaison de combats, de marchandages à se tailler un cercle de bases encerclant complètement l'un ou l'autre des États rivaux. Pendant ce temps, des missiles chargés de bombes nucléaires peuvent être stockés à tous les points stratégiques». On en prend le chemin.

Déçu Orwell écrivait : Les héritiers des révolutions française, anglaise et américaine avaient cru en leurs propres définitions sur les droits de l'homme, mais toute la pensée politique dominante est devenue autoritaire.   

1984 «Le parti ne cherche le pouvoir que dans son propre intérêt, Les nazis allemands et les communistes russes se sont approchés des nôtres par leurs méthodes, mais ils n'ont jamais eu le courage d'admettre leurs propres motivations. Le pouvoir c'est une fin. Le pouvoir réside dans la capacité d'infliger douleur et humiliation.  La nôtre est fondée sur la haine». Plaider pour un cessez-le-feu ou un compromis en Ukraine disqualifie son auteur en tant que «complice de Poutine» tout en négligeant que quelqu'un-qui peut-comprendre doit faire partie de tout compromis. 

La situation actuelle place l’Allemagne devant un immense défi dont on ne peut pas ou on ne veut pas encore mesurer les bouleversements à venir pour toute l’Europe. À preuve, les politiciens interviewés affirment que la conviction d'avoir leur mot à dire dans l'histoire ( ?) leur donne un sentiment exceptionnel. C’est à la fois le fantasme du pouvoir et n’en doutons pas, le pouvoir du fantasme.

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