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jeudi 18 novembre 2021

Témoignage par Claude MEILLET

 

TÉMOIGNAGE

Par Claude MEILLET


 


Il se leva et leur fit face. Sa grande carcasse un peu fléchie, les mille rides de son visage, sa voix lourde, posée, son attitude à la fois humble et déterminée, tout les conduisait à une écoute attentive, silencieuse, respectueuse. Valérie, dynamique, cinquantaine assumée, propriétaire d’un salon de coiffure, fidèle parmi les fidèles de son petit groupe, lui avait indiqué que son père souhaitait s’exprimer devant eux. Sans même demander le pourquoi de cette demande, a priori intéressé, Jonathan ouvrit la tribune. Valérie fit l’introduction. Circonstances de la période Covid aidant, son père, parisien pure souche, venait de passer une quinzaine de mois chez elle. Malgré ses 90 printemps bien frappés, la découverte, sur place, de la vie de la société israélienne l’avait mobilisé. Et il souhaitait témoigner.





Il était donc là, debout. Et expliqua. Juif français, ou français juif, pour lui l’ordre n’avait pas d’importance identitaire, il ne prétendait pas connaître ou comprendre les arcanes de la vie politique israélienne, aussi bien qu’eux, qui baignaient dedans. Mais, Juif, il l’est. Mais, admiratif, attaché à Israël, il l’est. Et une dimension, pour lui, fondamentale de la vie israélienne l’inquiétait, le choquait. Pour ne pas dire l’indignait. Bien entendu, comme chaque État, Israël, pays neuf, vivant, comportait des facettes brillantes, remarquables, et d’autres plus sombres, négatives. Le bilan paraît extraordinairement positif. Particulièrement compte-tenu des contraintes hors normes que subit ce pays devenu normal. Mais il est entaché. Dans une dimension que lui considérait comme intimement liée à la condition juive. L’éthique.

Ligne démarcation


Heureusement, ou malheureusement, je ne sais pas non plus, dit-il, quelques circonstances, dans sa propre vie, constituaient pour lui des points de références en ce domaine. La première, l’occupation de la France par les Allemands. La fuite de toute sa famille. Le passage, clandestin, de la frontière zone occupée/zone libre. La peur. La nuit, les barbelés, les patrouilles de soldats avec leurs chiens. Ma mère, enceinte, arrêtée en 41, emprisonnée, délivrée par son père, fou de courage. Les soirs de rafles annoncées, se cacher chez la voisine, si courageuse, si accueillante. Puis le refuge dans une ferme isolée. La cachette dans une cabane au milieu des bois. 

Ensuite, la guerre d’Algérie. Cette fois, l’expérience d’occupant, non plus d’occupé. Les traques, la nuit. Les grandes «opés», le jour. Le petit instituteur français, transformé d’enseignant en interrogateur à la gégène. Les corvées de bois. Les jeunes bretons ou provençaux, arrivant dans le bled, frais et simples, devenant en six mois habitués au pire. Je sais donc, dit-il encore. Je sais à quoi conduit la position d’occupant.

Algérie


C’est, justement, cette double expérience qui le rend sensible à ce qui se passe, sur ce plan, ici, en Israël. Sensible, au point qu’il s’était senti autorisé à venir l’exprimer, devant ce groupe d’amis dont lui avait parlé sa fille. Pour se décharger en somme. Il y a d’abord, les exactions des fameux settlers sur les villageois palestiniens. De plus en plus fréquentes, de plus en plus violentes. Violences sur les personnes, enfants, femmes, vieillards, hommes. Attaques de villages, le jour, la nuit, tags, destructions. Arrachage des champs d’oliviers. Exactions menées essentiellement par des groupes de jeunes, masqués ou pas. Avec, circonstance ô combien grave, la protection, parfois l’aide, la participation même de la police ou des militaires israéliens. En toute impunité, généralement. Bien que documenté, filmé.

Arrachage et destructions


Puis, le comportement des soldats et policiers israéliens, dans les territoires. La terreur. La nuit, l’irruption dans les demeures, avec, encore, les chiens, les cris, les coups. Je sais, je reconnais. Les agressions, les tirs, sur les occupants de voitures. Aux raisons mystérieuses, ou sans raison. Elles aussi documentées, filmées. Systématiquement réfutées ou expliquées par des communiqués standardisés «circulez, rien à voir». Puis aussi, les arrestations discrétionnaires, emprisonnements à durée inconnue. En particulier, d’enfants. L’absence de jugements. 

Le ton de la vois monta.  Son attitude devint plus déterminée qu’humble qu’elle l’était au début. L’occupation, donc, il savait. L’occupant, il sait aussi. Comment ce phénomène, cette situation, entraîne, irrévocablement, vers le pire. Le pire pour les hommes, le pire pour les institutions. Il connait également, le débat, répétitif, lancinant, sur la nécessité, l’efficacité, justifiant, démonisant ce pire. Mas il sait aussi que rien, rien n’excuse le pire. Et surtout, le pire par des Juifs. C’est à la fois, l’histoire, la nature et l’honneur du Juif d’être moralement pur. L’occupation conduit Israël, pour lui, inévitablement, dans une dérive éthique incontrôlable. Il s’agit d’un risque trop grand pour que les citoyens ne s’en emparent pas.

Il se rassit, visiblement fatigué par sa longue tirade, par l’engagement personnel qu’il y avait manifesté. Jonathan ne se sentit habilité, ni à faire un commentaire, ni à ouvrir un débat. Il remercia le si impressionnant père de Valérie, pour cette réflexion directe, stimulante, sincère. Il proposa à chacun d’établir sa propre réaction sur ce sujet, déterminant, pour leur prochaine rencontre. En tout état de cause, chacun se souvint du témoignage du vieil homme, pur parisien.  

4 commentaires:

frenkel david a dit…

Avec tout le respect que je dois à ce Monsieur, taire le fait que depuis sa création en 1948 Israël doit se défendre contre ceux qui veulent l'annihiler, et se braquer que sur les voyous (et il y en a dans tous les pays du monde) relève de la haine de soi, ce soi qui peine à admettre qu'Israël sert de refuge à cet antisémitisme galopant qui sévit partout dans le monde, et qui tout compte fait a le droit d’être ni pire ni meilleur que tous les pays de ce bas-monde. Sait-il, par exemple, ce monsieur, qu’après la proposition plus que généreuse de paix que Barak mit sur la table des négociations en 2000 à Camp david, oui, une proposition audacieuse qui aurait fourni aux Palestiniens un État souverain indépendant dans presque toute la Cisjordanie Judée Samarie et Gaza, sans une seule implantation juive en vue, et une capitale à Jérusalem-Est, y compris les lieux saints, qu ‘Arafat en guise de remerciement, déclencha la seconde intifada ? Alors, svp cher Monsieur, ne soyez pas naïf !

Rivka a dit…

D'où ce vieux monsieur si humble si humain tient-il ses informations? Est-il allé vivre sur place au moins quelques jours pour pouvoir en rendre compte? Comme ses propos ressemblent à s'y méprendre à tout ce qu'on peut lire ou entendre dans la presse " antisioniste", d'évidence il ne fait que répéter ce qu'il a lu ou entendu sans un instant s'interroger... Israel n'est pas la France et les territoires discutés ne sont pas l'ALgérie, les années 50-6o ne ressemblaient en rien à notre époque...
Personne ne pourra douter de la sincérité de ce vieux monsieurau vu de son vécu , pourtant moi je m'interroge, cette histoire ressemble trop à un hoax issu de la propagande propalestinienne

Montaigne a dit…

Cher Monsieur. Votre témoignage est émouvant, mais pardon, il est celui d'un temps passé.Les temps, justement ont changé et exigent de vivre et de réagir, maintenant, dans le présent. Il n y a plus de place pour le romantisme du rameau d'olivier tendu. Les masques sont tombés. Face aux assassins et aux terroristes qui menacent jusqu'à l'existence di l'Etat d'Israël, et plus largement, la vie aussi des juifs. de la diaspora. Cette menace est militaire, mais civile aussi par voie démographique. C'est de réalisme dont ill faut faire preuve. Alors, pas d'états d'âme. Il s'agit de l'avenir plus qu'incertain de nos enfants. Attaché autant que vous aux valeurs humaines de notre judaïsme, souffrez que je préfère m'inquiéter de l'avenir des miens plutôt que de cultiver les racines d'un mal dont la menace ne sera jamais suffisameent appréciée à son juste danger.

Jonathan a dit…

Naïf, propalestinien, irréaliste, Jonathan ne peut qu'accepter ces trois jugements. Issus de trois préjugements, visiblement proches les uns des autres. Chacun a le droit d'avoir ses préjugés, y compris lui-même.
Il est seulement tenté de reprendre ce que ses profs appelaient, il y a trop longtemps hélas, le ''hors sujet''.
Il ne s'agit pas, ici, de position ethnique. Il s'agit d'éthique. Dominer, compte-tenu de la faiblesse humaine, implique quasi automatiquement user de sa force contre le dominé. La faiblesse de Jonathan, naïveté, irréalisme, (antisionisme est plus dur à avaler), est de penser que la libération par la position de dominant, du sauvage dans l'homme est, en soi, inacceptable. Encore plus pour les juifs que pour les autres hommes.
C'est un préjugé auquel il tient.