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mardi 16 novembre 2021

La droite israélienne a reçu son coup de grâce

 


LA DROITE ISRAÉLIENNE A REÇU SON COUP DE GRÂCE


Par Jacques BENILLOUCHE

Copyright © Temps et Contretemps

Netanyahou et sa droite


Le 5 novembre 2021, le coup de grâce a été donné à la droite et à son leader Benjamin Netanyahou. Personne n’aurait pu croire qu’un pays qui vote à plus de 60% pour la droite, depuis une quinzaine d’années, puisse être éliminé du pouvoir aussi facilement. Les historiens analyseront cet événement en essayant d’évaluer les responsabilités de ce cataclysme. La population n’est pas coupable ; les militants ne sont pas coupables. Mais les dirigeants du Likoud ont trop surfé sur leur assurance, voire leur morgue, en confiant les clefs de leur parti à un leader inquiet de ses questions judicaires au point de ne s’intéresser qu’à sa personne et non au pays. 




Les prétendants


Ni l’idéologie et ni le pragmatisme n’étaient des notions intervenant dans l’analyse de la situation politique pour mesurer les risques encourus après douze années continues de gouvernance. Le leader était omnipuissant et invincible, même dans ses erreurs. Il a manqué un Brutus pour tuer le père mais le risque était trop grand de perdre une sinécure à la Knesset. Nul ne pouvait se permettre de rater une marche.

Le Likoud débordait de pointures politiques jeunes et compétentes qui sont restées en retrait de l'action. Des personnalités comme Nir Barkat ont déçu. Après avoir réussi dans les affaires en devenant millionnaire, après avoir géré la ville Jérusalem pendant une dizaine d’années en la dépoussiérant, il n’a pas osé toucher à la statue du Leader Maximo. Les «agités» du parti, les Miki Zohar, David Bitan et David Amsalem, se bornaient à faire entendre leur voix contre les «gauchistes» sans voir le danger venir. La passionaria Miri Regev, entièrement dévouée à son maître, a attendu la constitution du nouveau gouvernement pour fustiger l’absence de séfarades au sein de la direction du parti. Une critique molle un peu tardive. Enfin Gilad Erdan, le jeune qui monte, avait accepté de s’exiler aux États-Unis pour revenir comme un homme neuf. Les «grandes gueules», qui constituaient la garde rapprochée de Netanyahou, se bornaient à assurer le service après-vente du leader. Un proverbe arabe imagé disait que «l’eau déborde sous toi et  tu vois ailleurs».   

Or le pouvoir use et pousse à un régime autoritaire pour éliminer toute concurrence. Netanyahou a monopolisé entre ses mains cinq portefeuilles ministériels pour ne pas mettre à la lumière des prétendants ; aucune tête ne devait dépasser au parti. La direction du Likoud a voulu fermer les yeux sur les risques encourus par une dictature déguisée, convaincue qu’elle était que rien ne pouvait entraver sa marche face à ce qu’elle qualifiait de nains politiques à gauche et au centre. Ce fut son erreur de ne pas avoir vu la boule du balancier frapper au sommet. Personne ne pouvait imaginer qu’une coalition de bric et de broc était capable de déclencher un tremblement de terre improbable.

Le mariage rompu


Avigdor Lieberman a tenu bon. C’est lui qui, malgré ses quelques six députés, a été l’obstacle qui a empêché Netanyahou de constituer sa coalition à droite. Il ne manquait que deux voix mais l’agonie du régime a commencé à ce moment-là. Par ailleurs, sa détestation des religieux orthodoxes dépassait toutes ses ambitions politiques au point de perdre le poste suprême qui lui avait été offert. Il avait été suffisamment humilié par Netanyahou pour refuser les honneurs alors qu’il avait été éjecté sans ménagement. Cela s’appelle une vengeance froide. Mais qui plus est, il a été l’ordonnateur en coulisses de la création d’une coalition sans laquelle sa mission n’aurait pas été réussie. Le videur de boites, critiqué pour avoir voulu payer ses études, a montré qu’il avait des lettres.  



Aujourd’hui Lieberman, Gantz, Lapid et Saar, la bande des quatre, sont assurés que la carrière politique de Benjamin Netanyahou est terminée et qu’il n’y aura pas de miracle. D’ailleurs des hauts dirigeants du Likoud espéraient en secret le vote positif du budget pour renvoyer à la retraite leur dirigeant indéboulonnable. Netanyahou les avait convaincus que le nouveau gouvernement tomberait en quelques semaines. Il ne cherchait en fait qu'à  neutraliser toute velléité de les voir se rebeller. Il a insisté pour faire croire que le vote du budget verrait la prédiction se réaliser. Il avait trop anticipé sa puissance mais il avait vieilli. La Fontaine avait raison.

Le Lion, terreur des forêts,

Chargé d'ans, et pleurant son antique prouesse,

Fut enfin attaqué par ses propres sujets

Devenu forts par sa faiblesse. 

Contesté et à bout de force politique, il a une façon peu diplomatique de marquer son opposition au gouvernement alors qu’il est par la loi, le chef de l’opposition. Il refuse d’assister à tous les votes à la Knesset et de rencontrer les dignitaires étrangers en visite en Israël. C’était sa façon de ne pas s’afficher aux côtés du premier ministre qu’il méprise et qu’il considère comme illégitime. Il déprime déjà à l’idée de perdre une grande partie de ses gardes du corps lors de ses voyages à l’étranger, et surtout ceux de sa femme et de son fils, devenus des citoyens ordinaires.

Seul à la Knesset


La justice semble vouloir mettre les bouchées doubles pour rattraper le retard. On lui prédit la prison qui n’est faite que pour les gangsters et les assassins. La vengeance est un sentiment qui doit être dépassé. Il devrait négocier avec la justice pour trouver un arrangement pour qu’il quitte définitivement le pouvoir en échange d’une sorte d’amnistie. Lui enlever le pouvoir est déjà une forte punition.  Les siens estiment qu’il a rendu de grands services à l’État et le procureur général Avichai Mandelblit, qui quitte sa fonction en février, serait prêt à envisager la fin du procès sans le faire passer par la case prison. La population n’a rien à gagner à le voir derrière les barreaux ; il n’y a pas eu mort d’homme. 

La clémence d'Auguste


Nous, qui l’avons à longueur d’articles critiqué pour sa politique autoritaire et non sociale, souhaitons uniquement que Netanyahou quitte enfin la scène politique en laissant l'Histoire le juger. L’État se grandirait à être clément car sa réponse serait une apologie du pouvoir fort, dont la magnanimité est précisément l'un de ses attributs. Ce fut le thème de la pièce Cinna et Auguste de Corneille. 

Mais son départ entrainera certainement une guerre de succession sans pitié au Likoud car les prétendants ont trop attendu. Le millionnaire Nir Barkat a déjà embauché les meilleurs conseillers. Yuli Edelstein a annoncé qu'il se présentera contre Netanyahou sans attendre sa démission. Yaakov Katz qui tient bien les rênes du parti estime qu’il est le légataire attitré et qu’il a une longueur d’avance. En fait, les chiens sont lâchés. La recomposition de la droite est en marche. Le gouvernement de demain ne sera plus celui d’aujourd’hui. Chacun retrouvera sa place d’avant, d’avant Netanyahou.

Beaucoup de francophones, qui se croient orphelins, rêvent déjà à son retour mais ils vont vite déchanter. Mais ils l'ont déjà remplacé par leur nouveau Zorro qui les remplit d’espoir même s’il manie son épée en France. Ils ont toujours besoin d'un gourou car ils n'ont souvent aucune culture politique et ils se bornent à suivre les directives soit de leur Rav souvent illettré, soit d'un opportuniste politique. 

7 commentaires:

Unknown a dit…

Excellente description de la situation politique actuelle. Je me permettrai d'etablir un parallèle entre les decheances de trump de Sarkozy et la future de bolsonaro. Tous des rois de la magouille.

Marianne ARNAUD a dit…

Cher monsieur Benillouche,

Loin de moi, ne serait-ce que l’idée de m’immiscer dans la politique israélienne.

Mais comme vous faites allusion à ce qui se passe en France, je me permets de vous dire que j’avais remarqué qu’on ne peut plus lire un seul article traitant de politique sans qu’il soit évoqué, de manière implicite ou explicite, ceux qui seront « les dindons de la farce » !

Pour ma part, j’en conclus, qu’il n’y a pas d’erreur possible, et que - urbi et orbi - c’est bien une farce qu’on nous joue !


Très cordialement.

AlainBlogg a dit…

Saisissez votre commentaire…
Je partage de nombreux points de ton papier mais je pense qu'il est prématuré de parler de coup de grâce pour la droite. D'ailleurs la droite est au gouvernement même si elle n'est pas "le" gouvernement. Peut-être est-ce le coup de grâce pour Netanyahou...encore ne faut-il pas se précipiter. Le bougre est suffisamment retord et doué. Vigilance reste le maître mot !

frenkel david a dit…

Permettez-moi de vous donner un autre son de cloche, cher monsieur :

e « règne » de celui qu’on appelait « le roi Bibi » avait pourtant été jalonné de succès. Une réussite économique à faire pâlir de jalousie les pays de l’OCDE, un formidable travail de construction de routes et d’ouvrages d’art transformant le paysage du pays, le coup de génie qui a assuré aux Israéliens suffisamment de vaccins contre le Covid 19 pour pratiquement éradiquer le coronavirus – mardi 15 juin le port du masque ne sera plus obligatoire à l’intérieur, éliminant la dernière restriction imposée par la pandémie alors que l’Europe lutte encore pour endiguer le fléau.

A l’international la réussite n’est pas moins éclatante.

Reconnaissance par les Etats Unis de la souveraineté d’Israël sur le Golan et plus important encore de Jérusalem comme capitale d’Israël et transfert concomitant de l’ambassade dans cette ville ; conclusion, sous l’égide du président Trump, des Accords d’Abraham qui a fait voler en éclats le mythe que seule la solution du problème palestinien rendrait possible l’établissement de relations diplomatiques entre l’Etat juif et les pays du monde islamique (un mythe déjà battu en brèche par les traités de paix avec l’Egypte et la Jordanie).

Il ne faut pas non plus oublier ce qu’il faut bien appeler les exploits des services secrets israéliens.

Bref, un résumé à faire rêver.

Comment alors expliquer la chute de ce politicien chevronné ? L’usure du pouvoir ? L’hostilité des « élites » du pays en majorité appartenant au centre sinon à la gauche au parti Likoud souvent présenté comme populiste si ce n’est inculte ?

Une hostilité diffusée par nombre de médias tandis que des programmes satiriques se complaisaient à tourner en dérision le premier ministre et les ténors de son gouvernement ? Sans doute. Mais il faut regarder les choses en face.

Benjamin Netanyahu n’a pas su ou n’a pas voulu préparer la relève, préférant se débarrasser de tout rival potentiel le plus rapidement possible – le plus souvent sans prendre des gants.

Naftali Bennett, Yair Lapid, Lieberman, Gideon Saar ont tous été ministres dans l’un ou l’autre de ses gouvernements avant d’en être écartés ou chassés. Des personnalités de second plan les ont trop souvent remplacés.

L’alliance traditionnelle du Likoud avec les partis religieux leur a donné un poids de plus en plus grand, de moins en moins bien supporté par de larges segments de la population. Les outrances de la frange extrémiste de la droite ont exaspéré.

A cela s’ajoute l’attitude du cercle rapproché du premier ministre, de sa femme et de son fils. Elle a prêté le flanc à des critiques puis à des accusations qui ont terni son image.

« Nous reviendrons », a-t-il déclaré hier devant une Knesset houleuse.

Un tel retour est-il possible ?

Il jouit toujours d’une popularité exceptionnelle : son parti a obtenu trente sièges aux dernières élections malgré les problèmes évoqués ci-dessus et selon les sondages 27% des Israéliens pensent qu’il est le mieux qualifié pour diriger le gouvernement, loin devant Bennett et ses alliés.

Le nouveau gouvernement qui réunit un incroyable éventail de partis allant de l’extrême gauche à l’extrême droite – Bennett et Saar sont plus à droite que Netanyahu – ainsi qu’un parti arabe ne tiendra peut-être pas la route.

Reste à savoir si en cas de nouvelles élections « le roi Bibi » sera toujours à la tête du Likoud où des candidats de poids sont déjà en lice pour tenter de le détrôner.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Michèle Mazel pour Dreuz.info.

Jacques BENILLOUCHE a dit…

@David Frenkel,

Vous avez choisi le bon exemple avec Dreuz, le média chrétien américain des Évangélistes. Plus extrémiste, on ne trouve pas.

J'aurais bien répondu à votre commentaire mais pas à cette feuille de choux dont j'évite d'énumérer les qualificatifs.

airdularge a dit…

Analyse pertinente et mesurée.
Le point de bascule a peut-être été la lassitude de la population due a l'envahissement de la vie publique par les religieux
...et les consequenxes economiques qu'il en est résulté.

邓大平 עמנואל דובשק Emmanuel Doubchak a dit…

Je ne pense pas que ce soit la droite qui a perdu, mais plutôt une droite dévoyée. La droite est bien au pouvoir, mais elle n'est pas majoritaire et c'est une droite constitutionnaliste (bien que de constitution yok) Cette droite a su faire son aggiornamento pour rester démocratique face à un parti devenu intolérant et intolérable, d'une violence inouïe pour un parti de pouvoir.

Alors, certes, le Likoud a réussi suffisamment longtemps à faire croire à l'illusion qu'on avait un clivage gauche droite. En réalité, c'était un clivage entre démocrates et productifs, ceux qui se considèrent comme le sel de la terre d'Israël, et ceux qui rejetaient les institutions et méprisaient le peuple ainsi que les lois et ceux qui veulent les faire respecter d'une part, et des secteurs grandement improductifs qui gardaient le pouvoir sans égards pour les autres. En fait, le second Israël n'est pas ethnique.