LE BEST-OF DES ARTICLES LES PLUS LUS DU SITE, cliquer sur l'image pour lire l'article


 

mercredi 20 octobre 2021

Evitement par Claude MEILLET

 


ÉVITEMENT


Par Claude MEILLET

 


        En paraphrasant Lamartine, «Un seul thème est absent, et tout est déphasé», cet ami arabe israélien, directeur d’un institut de sondage, révélait ainsi l’étendue ignorée de sa connaissance du français et de sa littérature. Passant sa main droite sur son crâne poli comme un œuf, il révélait aussi qu’il était gaucher, en tapotant sur le clavier de son ordinateur. Gaucher mais pas gauchiste, et, j’espère, pas trop gauche, répondit-il à Jonathan qui lui faisait part de sa double découverte.




Il voulait, en fait, faire apparaître une similitude, elle aussi ignorée, entre la situation israélienne et la situation française. «Les deux pays ont leurs Arabes, et sont bien embêtés avec eux», glissa-t-il en souriant. Il faisait apparaître sur l’écran, une succession de tableaux comparatifs. Sur les quantités, les catégories, les générations, les répartitions respectives. Une magie qui étourdissait l’informaticien amateur qu’est Jonathan. S’apercevant de l’effet produit par sa démonstration, l’expert sondeur se voulut rassurant. Relativement factuelle, la similitude est surtout culturelle.

Rationnel, comme toujours, il commença par la France. Plein d’humour, comme toujours, il évoqua l’irruption dans le panorama politique, et plus précisément dans la phase préparatoire à l’élection présidentielle, du «chevalier Z», Z comme Zorro. Qui, lui, mettait carrément les pieds dans le plat. L’envahissement. La nouvelle grande invasion, irrésistible. Le résurgent califat mondial infiltre sa tête chercheuse dans le ventre mou de l’Europe, en France. Pour, par capillarité, étendre ensuite son empire. Pour faire un mauvais jeu de mots, il fait son beurre des beurs. Facilement, car la réalité est là. Souvent déniée, jamais réellement traitée. La non-intégration d’une partie significative de la population arabe, renforcée par croisement avec le monde de la drogue et de la délinquance. Par l’incompatibilité de nature entre les assignements de la religion musulmane et les principes de la démocratie. Facilement car cette antinomie se manifeste spectaculairement, douloureusement. Dans les quartiers sous domination islamiste. Dans une gangrène banditisée. Dans un antisémitisme virulent actif. Facilement car le pouvoir politique, de tout bord, n’a pris ni la juste mesure du phénomène, ni su trouver les moyens et le courage de le circonvenir. Facilement enfin, car encore maintenant, l’évitement du sujet dans les programmes proposés, sa relégation en seconde priorité, laisse un boulevard au Chevalier Z.

Bien entendu, la thématique assénée, répétée de l’envahissement, repoussant hors champ les autres problématiques, sert de cheval de Troie à une idéologie nationaliste radicale, au fort relent racialiste, rétrograde, exclusive. Sans que face à elle, cette idéologie ne se voit opposer une vraie réponse à cette vraie réalité. Réponse agressive à la mixture islamisme, drogue, banditisme. Réponse inclusive par une vraie politique économique, sociale, éducative, linguistique, appropriée à la spécificité de l’immigration musulmane. Réponse incitative pour que lui apporte son support actif, engagé, la majorité arabe, intégrée, modérée, mais jusqu’à maintenant trop passive.

Je ne nous oublie pas. Rassure-toi ! Anticipant la réflexion que Jonathan n’eut pas le temps de formuler, le sondeur démonstrateur entama le deuxième temps de son exposé. Arabe israélien, il annonça se bien garder d’évoquer la position et le sort de sa communauté au sein de la nation israélienne. En revanche, il se sentait autorisé à établir le parallèle entre la population extérieure des Arabes palestiniens vis-à-vis de la population israélienne, et celle des Arabes musulmans immigrés au sein de la population française.

La nature de l’antinomie est ici, très différente. Même si le facteur colonisé/colonisateur n’est pas totalement absent de la situation en France, il prend dans le rapport Palestine/Israël une dimension vivante, revendicative infiniment plus forte. Une dimension qu’exploitent, pas tout-à-fait par hasard, les extrémistes des deux bords. Mais qui, en définitive, revient à substituer au Chevalier Z, les chevaliers de la revanche du côté arabe et les chevaliers de l’histoire du côté israélien. Dans une opposition messianique, qui n’est pas si loin du récit messianique de la grande occupation.



Sans tirer la réalité excessivement, on pourrait aussi dire que la prédominance du rapport de force Palestinien/Israélien dans ses dimensions militaire, policière, terroriste, recouvre également un autre grand écart. En tout cas culturel, en partie sans doute, civilisationnel. Le temps historique, la nature des deux religions, Islam et Judaïsme, l’enfermement contre la dispersion géographique, ont généré deux types de cultures. Le partage de quelques traditions, une certaine communauté linguistique, ne compensent pas les différences considérables entre elles. S’y ajoute un écart d’entrée dans la civilisation moderne et de participation aux ruptures sociales, technologiques, économique, qu’elle a entraînées.

Le parallèle devient encore plus explicite quand on approche de la résolution de l’antinomie Palestine/Israël. Là où on a laissé en France se développer pendant des décennies une coexistence passive, sans véritable intégration, le maintien cahin-caha d’un statu quo des positions palestiniennes et israéliennes lui fait écho. Dans les deux cas, résonne un doux chant, «Dormez, citoyens, dormez. Les choses vont s’arranger». Avec dans les deux cas, le risque que les têtes cachées dans le sable, ne voient pas venir un extrémisme imposer sa radicalité, ou que deux extrémismes antagonistes réveillent dans leur affrontement les plus mauvais instincts de l’homme.

La main gauche libérée se mit elle aussi à passer et repasser sur le crâne lisse. Signe d’interrogation vaguement inquiète. Je me demande qui serait le plus outré de cette comparaison se demanda son ami à haute voix, afin de relativiser un peu le caractère inexorable de son exercice. Les deux, lui répondit Jonathan, avec un large sourire, afin d’ébranler un peu la certitude qu’il sentait dissimulée derrière une apparence d’interrogation. Mais il avoua finalement intéressante l’analyse comparée de deux univers politiques, apparemment très dissemblables. Le courage et la lucidité ne courent dans aucune rue. Ni celles de Paris, ni celles de Jérusalem.

Ça s’appelle une démonstration par l’absurde, conclut son ami.

 

Aucun commentaire: