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mardi 17 août 2021

Leurre identitaire par Claude MEILLET

  

LEURRE IDENTITAIRE


Par Claude MEILLET

 

Libraire

Outré. C’était son mot. Ou plutôt, son cri. Le vieillissant et vénérable libraire, d’ordinaire mesuré et gentiment sarcastique, laissait subitement déborder son trop plein d’indignation. L’envahissement, explosa-t-il devant le groupe, n‘est pas celui qu’on croit. Peillet doit se retourner trois fois dans sa tombe. A l’appui de cette incontrôlable exaspération, il faisait ainsi référence à son professeur mythique de philosophie. Qui, avait-il plusieurs fois expliqué, s’était protégé de tout enfermement identitaire en écrivant ou agissant sous une variété déroutante de pseudonymes. Un ton plus bas, mais toujours au-dessus de son volume vocal habituel, il expliqua vouloir faire la peau à ce qu’on croit être «l’heure de l’identité» mais qui n’est qu’un leurre identitaire. Soulignant qu’on n’est pas libraire par hasard et que la magie des mots l’emportait toujours, Jonathan lui proposa alors de se libérer de son étouffement intellectuel.






La variété des discours, engagements, dénonciations, anathèmes, diatribes, ayant la revendication d’une sacro-sainte identité comme substrat, participent tous, allègrement, d’une pure escroquerie intellectuelle. La plus honteuse. L’exploitation politique. Directe, comme celle de cette égérie surmédiatisée de l’extrême-droite française. Qui s’évertue à statufier son propre personnage iconique, en capitalisant sur la peur du grand envahissement. L’envahissement général de l’Europe, spécifique de la France, par une population musulmane, représentée comme inassimilable par la culture européenne. Réduisant l’analyse des mouvements du monde au seul prisme de la défense identitaire.

Une statufication qui n’est qu’une cocufication ! Exploitation indirecte de l’autre côté du spectre politique français. À l’extrême-gauche, un autre thuriféraire construit, lui, de façon plus élaborée, son propre hologramme. Capitalisant, lui, sur le grand changement. Celui, tectonique, de la mondialisation, de la digitalisation, des mutations climatiques et écologiques. Caricaturant sans état d’âme les fractures en cours par la caricature identitaire d’un monde en révolte.

Le simplisme identitaire est rejoint par le mirage historique des identités nationales, en Europe, centrale, chevauché par des potentats en mal de pouvoir. Au Moyen-Orient, par l’autre miroir historico-magique, des identités religieuses. Avec des variantes. Celle d’un dictateur consolidant son emprise nationale et régionale sous le couvert d’une résurrection religieuse. Celle d’un régime de mollahs prévaricateurs, projetant l’arme identitaire comme une menace faussement sanctifiée. Celle des messianistes, appelant l’histoire mystico-religieuse au secours de leurs revendications territoriales ou de la résurgence d’un temps disparu. Un simplisme envahissant en fait tous les continents. De America is back du président Trump, à la revalorisation du feu Empire russe attachée à celle de l’âme russe, à la pression chinoise inexorable vers une reconquête de la puissance ancienne.

Jonathan servit un verre d‘eau fraîche au libraire, un peu essoufflé. Le taux d’indignation baissa légèrement, le ton aussi mais devint plus sourd. Autre escroquerie. La plus déprimante. L’intellectuelle. Par fénéantise, précipitation, ignorance, faiblesse, facilité. De toute façon, impardonnable. Car elle place le temps présent sous condition du temps passé. Toutes les élucubrations identitaires qui envahissent la réflexion politique, la littérature, l’expression philosophique, partent d’une vision de l’identité comme continuation, fidélité, perpétuation. Le même. C’est la confusion tragique de l’identique avec l’identité. L’identité n’est pas subie mais voulue. Pas passive mais active. L’identité d’Israël n’est pas seulement fidélité à la vie ancienne, elle est surtout volonté de vie nouvelle. L’Europe n’est pas seulement terre historique, elle est surtout terre mère des nations nouvelles qui la recomposent. Passage entre leur passé et leur futur, l’identité d’Israël comme de l’Europe, est création permanente de leur présent. L’arrêt sur l’image est arrêt de mort, pour l’un comme pour l’autre.

L’orateur laissa un petit silence s’installer après l’énoncé de sa formule choc. Apparemment surpris lui-même par sa formulation. Il sembla gêné de révéler le nom de ce qu’il désigna comme les deux coupables de cette autre catégorie d’escroquerie. Respectables mais coupables. L’histoire. La religion. Toutes deux constitutives, accompagnatrices, formatrices du chemin des hommes, au cours des siècles.  Et en même temps, toutes deux imposant aux hommes du présent le poids de leur passé. Un poids qui devient donc loi pour les innombrables intellectuels de tout acabit, adorateurs de leur fausse divinité identité.

Salomon


Provocateur à dessein, Jonathan prit le relais de son vieil et cher ami libraire. Salomon, puisque c’est ton nom, viens-tu de nous faire démonstration de ton identité de sage entre les sages ? À preuve de sa définition d’identité-création, le libraire, redevenu souriant, renvoya à la volée la balle lancée. Il ne s’agit pas de l’expression d’une réputation de sagesse, par ailleurs largement méritée, mais de prendre en compte la réalité de la complexité du monde présent. Et de s’insurger contre les réponses trop simples pour être honnêtes. D’éviter l’enfermement identitaire. De favoriser au contraire notre épanouissement identitaire. A tous, moi y compris, précisa-t-il, dans une rigolade libératrice.

2 commentaires:

Marianne ARNAUD a dit…

Si j’ai bien compris – ce qui est loin d’être sûr – Jonathan, cette fois, nous raconte l’histoire d’un libraire outré, à qui il propose « de se libérer de son étouffement intellectuel » dû au « leurre identitaire », sujet de l’article.

J’espère que jusque là j’ai juste ?

Après, je ne crois pas exagéré de dire que ça se complexifie (comme on dit chez les modernes).

Aussi, et comme toujours, lorsque la personne à identité multiple que d’aucuns ont cru deviner en moi, était dans l’embarras, je me tournai vers Monsieur Littré pour qu’il m’aide à démêler si la « sacro-sainte identité est une « stupéfaction » ou une « cocufication ».

Je vous la fais courte : pour Émile Littré, l’identité est bel et bien « la qualité qui fait qu’une chose est la même qu’une autre, que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une. » Et il donne un exemple qu’aucun libraire digne de ce nom ne saurait récuser :



« Identité, ce terme scientifique ne signifie que même chose : il pourrait être rendu en français par mêmeté » VOLT. Dict. Phil. Identité.



Alors une question demeure, qui veut leurrer qui, dans cette histoire ?

Jonathan a dit…

Bravo. Qui veut leurrer qui ? C'est la bonne question. Réponse de l'indigné libraire, les imposteurs, de diverses sortes. Les intellos surfeurs, dans l'erreur par manque de rigueur.

''Mêmeté''. Jonathan rigole, mais se désole. C'est prendre le mot pour la chose. Son ami sort des registres sémantiques, le même, le différent, l'unique. Il s'oppose plus précisément à l'exploitation d'un mot pour des motifs. Personnalisation abusive, idéologie nauséabonde....

Litté. Pour reprendre Rostand, ''c'est un peu court''. Dans un registre élaboré, on aurait pu citer, l'ipséité,, ou l'eccéité, ou même la quiddité. Plus simplement, la personnalité, la singularité

Comme quoi, un leurre peut en cacher un autre