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mardi 31 août 2021

Complices par Claude MEILLET

  

 

COMPLICES


Par Claude MEILLET

 

Enfant fabriquant des briques

  

Cette fois-ci, ce fut le bedonnant chauffeur de bus qui proposa le thème de leur discussion hebdomadaire. Il expliqua. Rentrant chez lui, sa journée terminée, assommé par la chaleur moite de l’été telavivien, il s’était affalé, verre glacé à la main, devant sa télé. En fait, devant un reportage, effrayant, sur des enfants de huit à douze ans, au Bengladesh, fabriquant à la main, douze heures par jour, 365 jours par an, des briques d’argile. Reportage qui ne faisait que confirmer des reportages précédents qu’il se souvint avoir vu, horrifié, au moins à deux ou trois reprises, des années passées. Et devant la force des images, soudainement, il se sentit honteux. Honteux de regarder. Affalé sur son divan. Honteux de la répétition. Celle des reportages. Celle de sa passivité. Il se sentit complice. Sommes-nous, tous, complices ? C’est une bonne question, confirma Jonathan, tachons de ne pas lui donner une mauvaise réponse.




Mendiant


  Hochant pensivement du chef, la voisine du chauffeur honteux, souligna d’une voix lente le paradoxe inévitable. Effectivement le monde regorge de situations d’injustices a priori insupportables. Que nous connaissons tous ici, tant que nous sommes. Et nous en parlons, plutôt tranquillement, sur la plage, sans larmes à l’œil spontanées. Les kilomètres de tentes décaties des camps de réfugiés, boueux, sans eau ni électricité. Les grands yeux enfoncés d’enfants squelettiques entassés dans des hôpitaux africains de fortune, qui nous regardent périodiquement sur nos écrans de télévision grand format. Images récurrentes de dizaines et dizaines de noyés, femmes, enfants, hommes, fuyant la misère vers une Europe mythique.

  Avec plus de véhémence, se levant même de sa chaise plastique, le prof à la retraite précisa qu’il n’était pas nécessaire de porter le regard si loin. Devant notre propre nez, n’est-ce pas par pure passivité que nous acceptons la perpétuation de la situation Israël/Palestine ? Le statu quo, aussi bancal qu’il soit, devient de facto l’expression de notre démission. Personnelle autant que collective. Il faut être deux pour faire la paix. Mais si l’on déserte soi-même sa recherche, on devient complice d’une défaite partagée.

Village de déplacés


Le prof fut relayé quasi instantanément par la toujours jolie coiffeuse. Qui avoua, presque, que ce matin encore, rejoignant leur réunion, elle avait trébuché, maugréant en réaction, en heurtant une forme noire, en travers d’un trottoir. Pour s’apercevoir qu’il s’agissait d‘un vieil homme, dépenaillé, dormant à même le sol, sa tête sur ses souliers troués. C’est vrai, elle n’avait réagi qu’un instant, intellectuellement, sans réel remord, ni sentiment. Vaguement consciente de cette déshumanisation des gens de ville. Indifférents à cette armée d’ombres noires, devenues abstraction d’êtres humains.

  Désolé, braves gens, mais nous n’en sommes encore qu’à la question de notre ami. Cet acte de contrition confirmé, ce serait intéressant de passer à la réponse, lança Jonathan, provocateur.

  Provoquant donc une protestation initiale. Celle de l’expert informaticien de la bande, très catégorique dans sa dénégation. Affirmant tranquillement qu’il refusait de s’associer à un quelconque mea culpa. Plagiant pour sa démonstration la fameuse formule de Michel Rocard, il affirma ne pas se sentir contraint, personnellement, d’assumer toutes les misères du monde. Hors de portées de sa propre capacité d’intervention. Première prise de position qui eut le mérite de déclencher à son tour son contre avis. Le fougueux sociologue en herbe trouva là, la parfaite illustration d’une première raison de la complicité collective en cause. L’individualisme. Conquérant. Généralisé. Le monde est entré dans l’ère du Chacun pour soi.



  En réaction à la mondialisation imposée. Il fut, dans la foulée, adoubé par le «flic de service», en fait inspecteur de police, souriant mais ferme. Un individualisme qui conduit à l’abandon de toute responsabilité. Chaque citoyen trop heureux de déléguer aux autorités supérieures la prise en compte des malheurs multiples, visibles ou non. Préservant ainsi la paix de son âme innocente. Suivi par la prof en retraite qui commença par se référer au cri lancé en des temps antérieurs par La Boétie, sur «la servitude volontaire». Par commodité au mieux, lâcheté au pire, les hommes abandonnent le pouvoir qu’ils ont ensemble : dire Non.

  En somme, constata l’étudiant sociologue, cette noble assemblée ressemble à ce présumé coupable, se relevant après que la lame de la guillotine a rebondi sur son cou. Apportant ainsi la démonstration qu’il n’était pas coupable. Sans vouloir prétendre apporter une conclusion définitive à la question initiale, Jonathan se risqua à relever l’ambiguïté du «complice, mais pas coupable».

  Ambiguïté pour ambiguïté, reprit la prof, en toute laïcité, je me souviens de l’injonction «Donne-moi Seigneur, un cœur pour écouter».

 

3 commentaires:

Elie BENICHOU a dit…

Mr Meillet, mais qu’est ce que vient faire une photo (publicité ?!) du livre de feu Stéphane Hessel dans votre chronique?? Un ennemi patenté d’Israel et qui a été à juste titre dénoncé pour son antisémitisme bien que d’origine juive (il n’a eu aucun mot d’indignation sur l’attentat et de compassion envers la famille des victimes de la tuerie de Ozar Hatorah, mais, il était toujours le premier à diaboliser Israël pour ses «crimes contre l’humanité ». Bein voyons ! Vous lui faites ici un insigne honneur qui est déplacé et qui personnellement me choque. Et dans un blog qui soutient fondamentalement l’Etat d’Israël et s’intéresse au monde Juif, je pense que je ne dois pas être le seul. Pour tous les lecteurs, tous ceux qui ignorent qui était Mr Hessel, je citerais simplement ces quelques lignes venant du blog Cyberzion et qui en 2012, écrivait ceci :
« Totalement silencieux sur les massacres en Syrie qui ont fait plus de neuf mille morts en un an, sur les exactions dont sont victimes les Chrétiens dans le monde musulman depuis le pseudo printemps arabe, voici que l’apôtre de l’indignation à 3€10 a repris, depuis peu, son bâton de pèlerin pour diaboliser, comme à sa sacre sainte habitude, Israël, dans son dernier livre « Le rescapé et l’exilé » co-écrit avec son grand ami et diplomate palestinien, Elias Sambar. Un livre dans lequel Stéphane Hessel dérape sur les Juifs ».... etc
Voici le lien pour ceux que ça intéresse, qui veulent en savoir plus :
http://cyberzion-worldmedia.blogspot.com/2012/04/exclusif-cyberzion-stephane-hessel-le.html?m=1

Jonathan a dit…

Il partage votre indignation et, non pas celle de Hessel, effectivement directement antisémite. Mais le pauvre Jonathan, ici aussi, ne peut que plaider ''non coupable''. La couverture de son livret ''Indignez-vous'' exploite le succès indéniable su slogan pour illustrer une réponse au phénomène de la complicité passive. Et ne signifie pas l'adoubement à son contenu.
Jonathan espère que c'est biencette interprétation qui prévaut.

Marianne ARNAUD a dit…

On peut se demander ce qu’il en serait advenu de ce texte - et de son titre - si Jonathan avait cité sans le falsifier le très fameux : «Je me sens profondément responsable, pour autant je ne me sens pas coupable… » de Georgina Dufoix - proféré à l’occasion de sa mise en cause dans la célèbre "Affaire du sang contaminé" - en ce : « complice mais pas coupable », qu’il a l’air d’avoir tiré de sa manche pour l’occasion ?