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jeudi 5 août 2021

Barbichette par Claude MEILLET

 

BARBICHETTE


Par Claude MEILLET

 


La vérité ? Elle sort souvent de la bouche des enfants, la vérité ! Devant Jonathan et sa copine, qui débattaient depuis un bon quart d’heure des mérites comparés des systèmes politiques de la gauche et de la droite, le troisième larron intervint soudainement. Visiblement pour souligner l’évidente inanité d’un échange sempiternellement rabâché. Et sans laisser aux deux obstinés le temps ni de protester verbalement, ni de lui sauter dessus, il justifia son interruption. Se moquant de ses deux fils, ados rigolards, qui jouaient à «je te tiens par la barbichette… » Il s’était entendu renvoyer un c’est bien à ça que vous jouez sans arrêt, vous messieurs-dames les adultes ! Complété par un et vous ne vous en apercevez même pas qui l’avait crucifié. Sinon qu’en y réfléchissant, et encore plus en écoutant leur joute définitivement stérile, il se disait que la barbichette, c’était peut-être une grille efficace de décodage de cette société des adultes.





La vengeance étant un plat qui se mange aussi chaud, Jonathan lança un chiche provocateur qui ne pouvait souffrir aucun délai. Pas nécessaire de voir trop loin. Israël. Ce gouvernement. On se tient par notre programme commun. Le premier d’entre nous qui en déborde aura une dissolution. Et les jeunes ont raison. Pour l’instant, ça marche. Un vrai gouvernement, avec des vrais ministres, un vrai train d’actions, un vrai budget en cours d’établissement. Des hésitations, des erreurs. Mais ça tient. L’automatisme et l‘instantanéité de la punition joue en faveur du respect de la règle commune, et donc, des chances de durée de la coalition, aussi hétéroclite soit-elle.

Même mécanisme pour l’éternel conflit Israéliens/Palestiniens. Mais ici, on se tient par la barbichette, tragique celle-là, depuis presque cent ans. Je te tiens par ma puissance, mon magister militaire, la gestion du statu quo, les contraintes que je t’impose et l’assistance que je t’apporte. Tu me tiens par ton obstination, tes menaces, tes actes terroristes, tes attaques auprès des instances internationales, ton refus de concessions, le maintien de tes exigences, et peut-être par la main d’œuvre que tu fournis. Le premier des deux qui hisse le drapeau blanc de la raison et de l’imagination risque son avenir. Pour le pire, mais peut-être aussi le meilleur.



Gaza/Israël. Un jeu encore plus tragique. Pour les deux camps. Une barbichette à somme nulle. Fatah/Hamas. Un jeu d’équilibre factice entre un mouvement historique, institutionalisé, stagnant, démonétisé et un mouvement terroriste, dictatorial, surarmé, conquérant, où le premier qui votera mangera l’autre.

En élargissant la focale, le constat fait par les ados décomplexés fonctionne également. Macron/Le Pen. Le premier des deux qui dérape – covid, gilets jaunes, sécurité, féminisme, finances, rebond économique…- sortira du remake annoncé du duel de la précédente élection présidentielle. Américains contre Chinois. Je te tiens par mon dollar, ma toujours très persistante prééminence technologique, militaire, quoiqu’on en dise, ma toujours impressionnante puissance économique, mon niveau d’importation, mon réseau d’alliances internationales. Tu me tiens par le montant astronomique des créances que tu as sur moi, la production de matières premières cruciales et de biens dont mon économie a un besoin vital, tes investissements déterminants en recherche, éducation, ton système politique impitoyable. Le premier des deux qui romprait l’équilibre actuel, provoquerait sans doute une tape dévastatrice mondiale.



L’amie de Jonathan, sur la lancée, ouvrit le panorama. Le jeu de la barbichette déborde aisément le champ de la politique. Les vaccinés tiennent les non vaccinés par le virus sous peine de restrictions multiples de vie quotidienne. Les vieux tiennent les jeunes par la barbiche qui leur pousse. À vous l’augmentation du temps de travail, le travail qui se réinvente tous les jours, l’adaptation en marche forcée au nouveau monde. Les jeunes opposent aux vieux, l’éjection du cercle familial et l’envoi en maisons de retraites, le déphasage social, technologique, culturel. Avec le danger de l’équation d’une épée de Damoclès démographique au-dessus de leurs têtes. Sans compter le double risque climatique et écologique qui risque de ne faire rire ni la génération présente, ni celles qui lui succéderont.

En fait, nous sommes bien obligés de le reconnaître. Mes gosses ont raison, reprit avec un sourire mi- figue, mi-raisin, l’empêcheur de discuter en rond. Chacun essaie de décrypter un monde en phase de complexification aigue. Avec tout ce que cette recherche comporte de confrontation, suspense, pression, chantage souvent. De coups de menton et d’affirmations péremptoires. Mais y introduire aussi la légèreté, le rire, l’humour, ça repose. Et nous donne à nous, les adultes, les sérieux, peut-être la distance, le recul pour mieux comprendre les choses.

          «Je te tiens, tu me tiens par la barbichette. Le premier de nous deux qui rira aura une tapette». Voilà sans doute, ce qu’Einstein voulait dire, quand il nous a placés sous le règne de la relativité générale.

       

1 commentaire:

Marianne ARNAUD a dit…


Brillant et tellement distrayant, illustré d’un merveilleux bas-relief ! Les jeunes n’hésiteront pas à s’écrier : "Le pied ! »

Évidemment, « nous, les adultes, les sérieux » nous avons, hélas, tôt fait de débusquer la phrase-clé, celle qui relativise la « complexification aiguë du monde » !

La phrase qui devrait figurer en exergue de chacun des paragraphes : «Avec le danger de l’équation d’une épée de Damoclès démographique au-dessus de leurs têtes. »

Bien sûr, la légèreté de l’ensemble en serait un peu compromise, et le rire de certains pourrait bien leur rester dans la gorge, d’autant qu’ils se souviendront qu'Albert Einstein disait : « Il ne faut pas compter sur ceux qui ont créé les problèmes pour les résoudre" !