LE BEST-OF DES ARTICLES LES PLUS LUS DU SITE, cliquer sur l'image pour lire l'article


 

dimanche 23 mai 2021

Partir par Me Johann HABIB

 

PARTIR


Par Me Johann HABIB

Avocat fiscaliste franco-israélien

 



          Je ne pensais pas un jour devoir écrire ces lignes «partir» … Partir peut-être pour revenir après quelques jours ? Partir de ma maison située à Adjami, quartier mixte de Jaffa, pour une ville à majorité juive. Oui c'est la guerre avec des mots édulcorés : interventions, escalades, opération barrière protectrice… ça n'est pas la première. Dès notre arrivée en 2009 nous avons été «accueillis» par une série de missiles du Hamas lors de l'opération plomb durci. Puis 2014, etc. … Cette fois-ci il y a quelque chose de différent. Plus dangereuse que les missiles du Hamas, plus destructrice que les attaques quotidiennes sur le pays, c'est cette fracture dans mon pays qu'ils tentent d’instituer.


Adjami


Paradoxalement peut-être, le modèle de vivre ensemble israélien fonctionne. L’État d’apartheid, comme on entend, élève des avocats, médecins, infirmiers, promoteurs, militaires, députés, juges à la cour suprême, p-dg de grandes banques et hi-techistes juifs, arabes, chrétiens ou musulmans sans distinction.  Certes, ce modèle est imparfait, et les inégalités importantes, mais elles touchent aussi bien le rapport Juifs/Arabes que hommes/femmes, centre/périphérie, Ashkénazes/Séfarades/Ethiopiens, laïcs/religieux etc... Oui il faut que l’État intervienne plus, pour permettre au plus grand nombre de profiter des fruits de la réussite israélienne. Peu de partis traitent vraiment de justice sociale.

Le mode de vivre ensemble, qui a du mal à exister ailleurs, nous pensions en avoir la recette. Car il tenait malgré les manifestations dans les villes et quartiers mixtes de Lod, de Ramleh, d'Akko, et de Jaffa. Cette fois-ci nous avons été surpris par une faille béante qu’on n'a pas voulu voir, peut-être. Un habitant de Lod, a été attaqué par ses propres voisins avec qui il partageait le café, les joies des naissances, les consolations lors des décès. Ce type de témoignages s'est multiplié.

J'espérais que nous serions préservés à Jaffa. Douze ans et trois guerres contre le Hamas. Le dialogue à l’école entre Juifs et Arabes a toujours continué. L’intérêt commun des enfants a toujours prévalu. Le «un voisin est plus important qu'un frère» se répétait comme un mantra. Et pourtant… Certes moins violent qu'à Akko ou à Lod, où durant les derniers jours de vrais pogroms ont eu lieu : on a tué des Juifs, brulé des synagogues.



Des voitures sont brûlées autour de chez moi, pas encore la mienne. Des résidents juifs se font attaquer gratuitement dans la rue, un soldat en civil, natif de Jaffa est passé à tabac et se trouve entre la vie et la mort ; certains se font poursuivre, frapper, insulter. Ce même voisin que je croise tous les matins, cordial, me regarde avec un air menaçant et crache par terre en guise de bonjour, et pestifère Ya Sharmouta - littéralement espèce de p... pourtant il aurait été plus  à dessein de dire kelb ou ould el kelb, chien, fils de chien, mais je me garde bien de le lui faire remarquer. On nous appelle pour nous prévenir que la journée, dite jour de la Nakba, risque d’être violente. La Nakba en arabe c'est la catastrophe qui marquerait leur départ hors d'Israël en 1948.

On a, dès lors, décidé de partir quelques jours ailleurs, loin d'Adjami, dans un quartier juif. J'avoue, je ne suis pas un héros, ni pour moi, ni pour ma famille. La vie passe avant tout. Pendant que je pliais bagage une pensée m'a envahi, me laissant coi par son ampleur. En 1942 de Tripoli en Libye, ma mère et ses parents, en tant que Juifs, ont fui «pour quelques jours» ne prenant que l'essentiel, échouant en Algérie puis en Tunisie.  Il aura fallu attendre 70 ans pour qu'elle puisse remettre un pied, comme touriste, sur sa terre natale. En 1962, mes parents, comme juifs et français, ont fui la Tunisie.  Au début des années 50, la famille de ma femme a fui le Maroc et l'Irak comme juive. Tous ont laissé près de deux mille ans d'histoire juive derrière eux.

Alors nous partons, également quelques jours, pour les mêmes raisons, et à cause des mêmes fanatiques. Mais ici, cela doit être différent. Nous sommes censés être arrivés à notre destination ultime. En Israël, l’État juif, l’État des Juifs, le refuge des Juifs. Si mon ennemi est à l’extérieur, je l'accepte, c’est le quotidien d’Israël depuis sa re-création.  De même, les deux alertes aux missiles samedi qui m’ont vu courir avec mes enfants hors de la voiture et les protéger de manière dérisoire de mes bras fait partie de notre quotidien de guerre.

Dans cette faille, ce sont des Juifs de Lod et de Ramleh qui, à la suite des violences, ont été invités à retirer tout symbole juif à l'entrée de leur maison (les mezouzot). Pour éviter d'être attaqué comme juif, je dois partir de chez moi. Aucun dôme de fer aussi pétri de technologie ne pourra nous protéger de cette faille, aucun slogan ne pourra réparer cette rupture de confiance en certains compatriotes. Spoiler : je n'ai pas la solution. Je pense simplement que la crise du covid a mis en valeur la réussite d’un modèle où le corps médical israélien composé de Juifs, Arabes, Druzes, Circassiens a vaincu le virus provoquant l'admiration du monde entier et le retour à la vie normale. Malheureusement ce retour à la normale n'aura vécu que quelques semaines.

Quoiqu'il en soit, aucune crise, aucune guerre, n'aura raison de notre volonté de vivre pleinement notre rêve sioniste, devenu réalité grâce au génie de certains, l'abnégation d'autres et parfois au sacrifice de leur vie. Comme je l'ai écrit au départ, Israël est notre pays. Nous avons Israël chevillé au corps pour toujours.

7 commentaires:

Elizabeth GARREAULT a dit…

Emouvant article sur un ressenti et le désarroi que suscite la situation que nous vivons tous.
Bien sûr , il manque les réponses au pourquoi (qu'il faudrait aussi mettre au pluriel). D'autres s'en chargent déjà dont l'excellent article d'Ilan Greilsammer paru dans Le Monde d'hier.
Si nous renonçons, ils auront gagné alors, aujourd'hui plus que jamais, il faut rejoindre les associations qui travaillent en faveur de la coexistence - parce que nous n'avons pas d'autres choix sinon de nous en laisser imposer certains qui ne nous donneront plus aucune raison de rester tant ils bafouent les valeurs dont nous sommes si fiers.

Jérémie A. a dit…

Un regard de côté, une insulte et hop, on prend ses valises et on part?! Cet aveu de faiblesse sera payé sur la durée, quand vous finirez par retourner chez vous la queue entre les jambes. Parce que vos voisins arabes savent maintenant qu'il n'en faut pas beaucoup pour vous faire trembler. Bonne chance.

Marianne ARNAUD a dit…

Ne sommes-nous pas des millions sur cette Terre qui un jour, au cours de notre vie, avons dû "partir" ?

Hier au soir, je pensais encore à vous, le coeur serré, quand j'eus l'idée de regarder une émission consacrée à Jean-Jacques Goldman.

Écoutez-le, aujourd'hui c'est pour vous qu'il chante :

https://www.youtube.com/watch?v=ly2IHt74Xhg

Que Dieu protège Israël.

JOHANN HABIB AVOCAT ISRAELIEN a dit…

cher Jeremie A. je vous remercie pour votre sollicitude, et respecte votre courageux anonymat c est votre droit le plus absolu.
Comme je l'ai écrit il y avait un risque avéré et direct pour la vie de ma famille. Il ne vous a certainement pas échappé qu a Yaffo (a 200m de chez moi) un soldat en civil natif du quartier a été lynché et se trouve entre la vie et la mort, de meme des voisins juifs ont été poursuivis, insultés et frappés par des bandes - car on est plus courageux a plusieurs c est bien connu.

mise a jour : nous sommes rentrés chez nous.

votre reflexion me fait penser a ces personnes courageuses en France qui nous intiment l ordre de rentrer a Gaza et d en finir avec le hamas en precisant au passage que ce sont nos enfants qu ils veulent envoyer dans cette guerre, pas les leurs...

bliahphilippe a dit…

Excellente réponse Me Habib... sans souci de quelconque polémique avec d'aures commentateurs je trouve curieux chez certains d'entre eux -vraisemblablement de gauche impénitente qui ont néanmoins le mérite de vivre en Israel malgré tous les problémes cette espèce de satisfaction malsaine de touver le graal des bonnes réponses" dans les journaux antiisraéliens notoires comme "Le Monde" avec Greilsammer ou récemment également dans le journal "l'Humanité" acceuillant Denis Charbit. Quant à Libération personne ne me vient à l'esprit pour le moment sans douter qu'il existe des olibrius que la communauté francophone n'écoute plus meme en Israel, ceux-ci n'étant que le reflet d'une petite minorité.
Rétablissez vous bien de ce traumatisme avec votre famille rappelant pour beaucoup des souvenirs de la guerre d'Algérie notamment lorsque les islamistes du FLN égorgeaient les juifs et les chrétiens non au cri de "Vive l'indépendance" ou "A bas la colonisation" mais aux cris de ""Tbah al Yahud".(Tuez les juifs) Oui, dès que les circonstances le permettent le naturel revient au galop. Bonne continuation et au plaisir de vous lire.

邓大平 עמנואל דובשק Emmanuel Doubchak a dit…

Triste de tout ramener à Droite/Gauche ! Et dire de gens qui ne partagent pas votre vision très marquée à droite de la droite, qu'ils sont de gauche impénitente, olibrius dites-vous, comme toujours, au lieu de discuter des idées, on qualifie autrui de mots-clefs permettant leur dévaluation! Je ne pose jamais la question à une personne si elle est de gauche ou de droite, j'écoute ce qu'elle dit, et si les arguments sont solides, ils me convainquent, et peu importe s'ils publient dans un journal que je méprise pour ses autres positions et dans lequel je ne publierais pas, si ce qu'ils disent est raisonnable, sensible, émouvant et honnête.

Cela ne marche plus du tout, ce vieux truc usé, jusqu'au trognon, jusqu'à la corde, par Bibi et ses acolytes, pour diviser les Israéliens et les Juifs en bons citoyens ou en traîtres, y déversant des gens aussi divers que Liberman, Saar et Nitzan Horowitz, Sternhall, Greilsammer et Charbit, tous sionistes, tous opposés au système Bibi. Soyez nuancé, ou vous tomberez définitivement dans la catégorie olibrius que personne ne veut entendre, parce que minoritaire.

Quant aux traumatismes de l'Exil forcé, tout Juif ayant une conscience historique les a vécu par procuration, mais a aussi dans sa famille, tel grand-père, tel frère, tel enfant ayant dû fuir son pays natal, ou ayant connu personnellement les très nombreuses victimes de toutes nationalités poussées hors de leurs terres et maisons.

Alors, quand vous dites que vous ne polémiquez pas, je n'ai jamais lu un seul de vos posts qui n'était pas dans la polémique, tentez pour une fois de ne vraiment pas polémiquer et d'aimer "réellement" votre peuple dans sa diversité.

Jonathan a dit…

Merci, Emmanuel, vous m'avez enlevé les mots de la plume