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lundi 5 avril 2021

Les tergiversations de Bennett

 

LES TERGIVERSATIONS DE BENNETT

Par Jacques BENILLOUCHE

Copyright © Temps et Contretemps

Bennett au siège de son parti
  

          Naftali Bennett était parti très fort au début de la campagne électorale, atteignant parfois 16 sièges dans les sondages mais il s’est progressivement effondré au fur et à mesure qu’il laissait planer le doute sur ses intentions véritables. Il semble que les électeurs l’aient sanctionné pour le manque de courage dont il a fait preuve. Il voulait garder toutes les opportunités ouvertes contrairement à Gideon Saar qui, en raison de ses convictions, a annoncé très vite la couleur, à savoir son refus d’entrer dans un gouvernement sous la férule de Netanyahou. Ses adversaires l’avaient même raillé en prétendant qu’il était un cheval de Troie et que voter pour lui signifiait voter pour le premier ministre. Ses critiques à l’égard de Netanyahou semblaient donc une figure de style car il avait choisi de ne pas décider en attendant l'évolution de la situation.





Ainsi il a décidé de ne pas recommander Yaïr Lapid comme premier ministre, laissant ainsi la porte ouverte aux propositions de Netanyahou. Il n’a jamais eu l’intention de trahir son camp. En fait, il utilise la pression sur l’un ou l’autre des clans pour faire monter les enchères allant jusqu’à exiger le poste suprême avec ses seuls 7 sièges. Il sait qu’il est indispensable dans tout nouveau gouvernement parce que Netanyahou ne dispose pour l’instant que de 52 sièges, loin des 61 exigés pour une majorité. Son apport ne lui donnera pas de majorité encore. L’idée de Netanyahou de faire appel au vote arabe entraînera automatiquement le retrait de l’extrême-droite, donc solution inextricable. Bennett maintient son objectif de supplanter Netanyahou à droite, mais il sait que la tâche sera ardue. Alors il essaie de faire avancer le schmilblick en faisant semblant de négocier un poste de premier ministre de rotation avec Lapid.

Smotrich, Netanyahou, Ben Gvir et au second plan Mansour Abbas

Lapid l’a poussé dans ses retranchements en acceptant ses exigences pour le mettre devant ses responsabilités. En effet Lapid, qui a remporté 17 sièges, est prêt à renoncer au début de la législature à son poste de premier ministre, dans un «compromis douloureux», car il s’agit avant tout d’éliminer politiquement le Likoud de la gouvernance : «Il n'y a rien que je ne veux pas considérer, aucune pierre que nous ne tournerons, et aucune option que nous ne soupèserons pas pour former un gouvernement de changement et supprimer Netanyahou». Mais la coalition de bric et de broc que Lapid pourrait organiser ne serait pas suffisante sans une participation active ou passive des partis arabes. C’est une possibilité qui a été ouverte par Netanyahou. Gideon Saar et Avigdor Lieberman sont prêts à manger leur chapeau pourvu que la voie s’éclaircisse.

Bennett rêve de déjouer tous les pronostics mais pour être premier ministre soutenu par le Centre et la Gauche, il devra oublier sa promesse de ne pas siéger avec les Arabes et avec Meretz sans compter qu’il avait annoncé qu’il ne participerait à aucun gouvernement sous la conduite de Lapid. C’est pourquoi il est difficile de croire à cette soudaine conversion dans une mise en scène peu crédible et cela conforte l’idée qu’il n’utilise cette menace que pour faire contrepoids à ses exigences à droite. Il ne peut renier sa famille. Mais en raison du faible résultat de son parti, il ne serait pas contre un cinquième tour d’élections qui, soit consoliderait sa position, soit alors hypothèquerait son avenir politique. Il joue gros car il est donc confronté à un douloureux dilemme quand il se souvient de l’épisode douloureux où il n’avait pas franchi le seuil électoral en compagnie d’Ayelet Shaked. La concurrence à droite est rude.



            Par ailleurs, la question se pose de la réalité de la démocratie en Israël où un premier ministre pourrait être désigné avec seulement 7 sièges sur 120. Si cela ne sent pas la magouille, cela pousse à croire à un calcul politique qui se moque des électeurs. Bennett est un homme situé fondamentalement à droite, à l’extrême parfois, puisqu’il est contre toute création d’un État palestinien et pour l’annexion des implantations, à l’opposé de l’idéologie du Centre et de la Gauche et bien sûr de celle des partis arabes. A la tête d’un gouvernement non issu de la droite, Bennett aura peu de marges de manœuvre et il sera vite marginalisé. Il lui sera difficile de se couper du monde orthodoxe avec lequel il partage de nombreuses visions religieuses bien qu’il se distingue fortement des hommes en noir. Mais cela ne sera pas la première fois qu’un militant de droite quitte son parti. En 1993, le député du Likoud Alex Goldfarb, qui s’était opposé aux accords de paix d’Oslo signés cette année-là, avait accepté de changer de camp et de soutenir ces accords en échange d’une nomination au poste de vice-ministre.

            Rejoindre Netanyahou serait pour Bennett une grande opportunité car il partage avec Ayelet Shaked le rêve de retrouver leur parti d’origine où ils ont fait leurs premières armes politiques. Il caresse le projet de prendre rapidement à terme le contrôle du Likoud. Encore faut-il que les militants le laissent accéder au sommet car les prétendants sont nombreux. Cependant, rester à la tête d’un micro parti n’est ni de son niveau ni de ses espérances. Il compte sur Netanyahou qui, aculé, est prêt à toutes les concessions pour lui offrir les plus hauts ministères avec le contrôle de la nomination des principaux fonctionnaires. Bennett est prêt à rengainer les humiliations qu’il a subies de la part de Netanyahou et surtout de sa femme si, au bout du chemin, il réalise son rêve malgré leur haine permanente. Il sait surtout que, contrairement à Netanyahou, les dirigeants des implantations lui restent fidèles.

Bennett en vacances dans le désert de Judée

C’est pourquoi il hésite et la réflexion semble longue pour corser la situation. En vacances dans le désert de Judée, il s’est donné jusqu’après Pessah pour décider. Il a peur de tout perdre. Il a été sensible à l’appel au secours de Netanyahou à la télévision dans une allocution dramatique : «Mettons nos différences personnelles derrière nous et formons un gouvernement de droite stable». Saar a déjà annoncé qu'il n’était pas prêt à pardonner sa mise à l'écart des différents gouvernements depuis 2014 et il a posé une fin de non-recevoir méprisante. En fait l’allocution de Netanyahou s’adressait aux dirigeants de Yesha, aux orthodoxes et aux leaders de droite pour qu’ils fassent pression sur les deux rebelles du Likoud pour les mettre en garde contre un gouvernement de gauche.

 Les figures médiatiques du Likoud ont été mobilisées pour convaincre Bennett : «Israël est dans un état exceptionnel en termes de coronavirus, d'économie et de diplomatie, et les colonies de Judée et de Samarie n'ont jamais été aussi sûres ni plus prospères». Peu nombreux sont ceux qui croient que Bennett rejoindra l’opposition et c’est pourquoi, Yaïr Lapid exige des garanties pour ne pas qu’une fois premier ministre et une fois Netanyahou écarté, il rejoigne le Likoud. La seule solution pour l'opposition est un gouvernement avec les partis arabes qui regrouperait 61 députés et sans la participation de Bennett. Lapid ne veut pas faire l'erreur de Gantz d'avoir refusé le concours de la minorité arabe. La rabbin Chaim Kanievsky se dit prêt à soutenir une coalition avec les Arabes qui sont donc en voie d'être intégrés dans le paysage politique israélien. 


1 commentaire:

M.M a dit…

Bennett est plus proche idéologiquement du Likoud que de Merets ou des Travaillistes. Tout de même, vous le placez l’extrême droite alors que Saar est nettement plus à droite que lui. S’il n’y avait pas cette haine tenace de Bibi ; et ce manque de confiance en sa parole relativement justifié, Saar et Bennet seraient à l’aise dans un gouvernement Likoud qui n’aurait plus besoin des Arabes.